2 h 40 du matin ! Et toujours pas de sommeil ! Je suis trop excité par le programme de demain… ou plutôt de tout à l’heure : l’ascension du Kujten Uul, le point culminant de la Mongolie. J’ai déjà gravi les principaux sommets de l’Altaï Tavan Bogd. Des ascensions en plein été, sans difficulté… Des ascensions pour amateur… quasiment… La complexité du trek actuel, ce qui lui donne tout son caractère, son charme, à la fois âpre, menaçant, sauvage, presque indomptable, c’est que nous sommes en plein hiver ! Et que les températures, la nuit, avoisinent les – 40 °C !
Nous sommes partis hier du camp de base, et nous avons franchi, encordés, les secteurs crevassés du glacier Potanine. La luminosité était exceptionnelle. Les vues plongeantes, sur le camp de base en contrebas, et sur la langue du glacier, étaient à couper le souffle… Nous sommes au camp supérieur, protégés par le pic Malchin voisin, à quelque deux, trois kilomètres des anciennes frontières russe et chinoise… Je suis sous une tente quatre saisons prévue pour la haute montagne. Emmailloté bien au chaud comme une momie dans un sac de couchage grand froid ! Avec des images plein la tête… J’écoute le vent et repasse en boucle mon aventure de la veille… Lorsqu’une lueur apparaît ! De la lumière traverse les couches de la tente… Un terrible “bang” fait trembler le sol ! Et un épouvantable rugissement, soutenu, persistant, vient me déchirer les tympans ! Je me dégage en urgence, ouvre les fermetures, déplace le rabat pour mettre le nez dehors… mais une lumière blanche, éblouissante, dissimule le paysage. Dans le vacarme de tonnerre qui résonne, il me semble que quelqu’un hurle… Assourdi, je dois mettre les mains en pavillon derrière les oreilles pour saisir ce que beugle l’un de nos guides : « Avalanche ! Avalanche ! » Je me retourne d’un geste brusque et découvre, avec effroi, qu’une monstrueuse avalanche vient de se déclencher au sommet du Kujten Uul ! Elle entraîne l’ensemble du manteau neigeux ! « Nom de d… » Je rentre aussitôt la tête. Il ne faut pas que je panique ! L’APS !
L’APS est une capsule de survie.
Dans le sac à dos ! La poche extérieure ! Je l’ouvre pour dégager l’APS, un système de tissu et d’arceaux repliés, maintenus par deux sangles rouges. J’enfile les bottes, la cagoule, le casque, le masque respiratoire. Je porte l’APS comme un sac à dos, les sangles rouges pour bretelles, branche le tuyau vert sur le masque, enfile les gants… Et je me jette hors de la tente… Frôlé par une grosse sphère colorée, l’APS d’un compagnon ! Je tire sèchement sur les sangles ! Ce qui provoque l’explosion d’une cartouche d’air comprimé. Je suis tiré vers l’arrière, enserré vivement de tous côtés ! Le piège salvateur se referme et le monde se met à tourner… Le mouvement, imprécis, imprévisible, accélère ! Violemment secoué ! je tourbillonne, virevolte, dans un vacarme assourdi, sous une succession stroboscopique de lumières et de ténèbres… Je suis stoppé net ! et lâche un “Hm !” étouffé… Je suis dans l’obscurité, le silence…
