Chapitre 6-14

Yan Henning – Tanacé 6

Je glisse sans bruit sur les eaux noires d’un lac… sous la lumière opalescente d’une lune lointaine… Je suis nu… mais je n’ai pas froid. Je voudrais faire des mouvements de brasse au-dessus des eaux, voler comme un oiseau, en toute liberté, planer avec aisance… Mais je ne peux bouger…

Et pourtant j’avance, figé dans une position demi-assise, comme aspiré par des ténèbres… Serais-je attaché ?

Une brume méphitique monte des flots… Elle estompe l’obscur paysage et m’enveloppe… alors qu’un tintement de cloches résonne dans le lointain…

Une étrange lueur jaunâtre, malsaine, émerge du brouillard… Elle se rapproche doucement, tandis que monte une puissante odeur d’encens pénétrante… Les images de mon esprit embrumé, chaotiques, confuses, se précisent…

Il ne s’agit pas d’une lueur, mais de sept flammes qui ondulent dans la nuit et éclairent un autel doré médiéval… Le grand candélabre à sept branches de la cathédrale de Viborg ! Ma ville natale. Je lève la tête pour admirer les fresques bibliques de Joachim Skovgaard…

Et je me rapproche du chandelier… Une approche lente, inexorable, impitoyable… Mon corps se dilate, ma peau brûle, j’ai le visage en feu ! aveuglé par un rayonnement éblouissant !

Une forme émerge de la lumière… tandis que les reliques nébuleuses de mes hallucinations s’estompent… Les poussières fuligineuses de mes cauchemars s’effacent… les cendres fumeuses de mes rêves s’évaporent… Le corps lourd, engourdi, je reprends lentement conscience…

Dans le bruit de ma respiration, amplifié par un masque attaché au visage, j’entends des gémissements, des râles, des sanglots, des soupirs, mêlés à d’étranges cliquetis métalliques… Je tente vainement de relever les paupières… Je me sens si las…

*

Le masque… quelqu’un le dégrafe, le retire.

« Réveillez-vous ! » ordonne une curieuse voix nasillarde. Elle se mêle à un charabia exotique aux intonations chaleureuses… Je relève péniblement les paupières, elles s’entrouvrent à peine… Agressé par une lumière vive, je les referme aussitôt. Quelqu’un m’attrape par les épaules et me secoue !

« Réveillez-vous ! » répète l’étrange voix. Je retente l’ouverture des paupières… Une forme sombre, floue, se tient devant moi… un buste penché en avant… en contre-jour.

« Qui ? » Ma voix est à peine perceptible. Ma bouche est anesthésiée, sèche… Comme si les muqueuses étaient couvertes de craie ! Alors que la langue est gonflée comme une éponge qui aurait absorbé toute la salive.

« Je me nomme Ykiel Tar Ostène. Je suis médecin », répond l’obscure silhouette. Elle sort de mon champ de vision, laissant la place à la cruelle lumière ! qu’un rideau rouge sombre vient tamiser…

Médecin ?… Un médecin ?… Je suis malade ?

Je suis mi-assis, mi-allongé, sur une sorte de fauteuil-lit médical. Je baisse la tête pour me découvrir vêtu d’une large combinaison synthétique rouge amarante… J’essaie de me redresser, de bouger… mais bien que rien d’apparent n’entrave mes mouvements, mon corps refuse d’obéir… Seul le cou semble mobile… tout juste apte à supporter quelques infimes mouvements d’une tête pesante, lourde, très lourde…

Des fourmillements se manifestent dans mes membres engourdis… Des fourmillements qui s’intensifient, accompagnés de picotements douloureux… Le corps se réveille !… Je peux relever les manches et découvrir des traces rouges de piqûres, des taches bleu ardoisé, des reliefs d’égratignures sur les avant-bras… J’écarte le haut de cette combinaison, bien trop grande pour moi, et constate plusieurs traces circulaires rosées sur la poitrine… Des stigmates d’électrodes… J’ai été appareillé ! Mais que m’est-il arrivé ? Et où suis-je ?… J’ai soif !… Terriblement soif !

« Mmm… Nnng… » marmonne une voix sur ma droite. Je tourne lentement la tête, et découvre une personne dans une même position, sur une assise quasi verticale. Ce nez bourbonien, long, un peu busqué… Ces yeux sombres, globuleux, exorbités… Ce visage en lame de couteau !… On dirait Maxime ! Mais non ! Maxime est toujours impeccablement rasé. Avec une petite moustache incurvée en accent circonflexe… Mon voisin est hirsute. Il porte une barbe drue, ses paupières sont gonflées de fatigue, son teint est blafard… Le Maxime que Lisbeth et moi connaissons est toujours soigné, irréprochable, et son teint est rougeaud… Comme s’il souffrait d’une allergie, ou comme s’il avait passé trop de temps en plein air.

“Monsieur Circonflexe”, comme nous aimons à le surnommer, il le sait et s’en amuse, est bien plus que l’agent qui garde nos appartements. Maxime Péraz est un ami, un véritable ami, un confident… Quelqu’un sur qui nous pouvons compter… et quelqu’un qui peut compter sur nous… Et pourtant si… Ce profil original, reconnaissable entre mille ! C’est bien lui ! C’est bien Maxime ! Je porte la main droite au visage… pour tâtonner une longue barbe !… Mes cheveux !… Eux aussi ont poussé !… Que nous est-il arrivé ?

« Mmm… xim ?

— Mmm ! » Il opine du chef. « Yan. »

Il lève un index tremblotant… Il me fait signe, il souhaite me montrer quelque chose… Je tourne la tête du côté gauche… et découvre… une, deux, trois, quatre, cinq, six autres personnes ! Nous sommes huit ! Alignés en rang d’oignon ! Et cette rangée… n’est pas la seule ! Derrière nous… au-dessus de nous, une deuxième rangée occupe le niveau supérieur !… Je me tords le cou pour surprendre une troisième et dernière rangée… Nous sommes vingt-quatre ! Vingt-quatre personnes qui reprennent vie… Maxime Péraz n’est pas la seule personne que je connaisse. Christine Ortega, l’épouse du délégué de la Fédération des Amériques, est assise sur la rangée supérieure… Un peu plus loin, je pense reconnaître Ernesto Kalunga, l’époux de la déléguée de la Fédération Afrique Moyen-Orient !… Nous ne sommes pas là par hasard.

*

Le rideau devant nous a été retiré… Et nous avons constaté, comme je me l’imaginais au brouhaha perçu, la présence de vingt-quatre autres personnes. Des femmes, des hommes, des enfants, de tous âges ! Tous abattus, marqués, par une trop longue prostration.

Le décor inhabituel, le lieu insolite, le bruit de fond continu d’un système de ventilation, les infimes vibrations d’un système de motorisation en perpétuelle activité… Autant d’indices qui laissent présager quelque chose d’anormal… Nous commençons à discuter… Et les raisons de notre présence ici même se dessinent… Nous avons tous d’étroits liens de parenté, ou de proximité, avec des personnes qui occupent des postes clés de la Confédération. Nous avons dû être enlevés… même si nous n’en avons aucun souvenir… Sommes-nous otages, moyen de pression, monnaie d’échange ?

Nous avons découvert ceux qui se sont occupés de nous… Très grands, j’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait d’humains nés sur Mars… Mais leur langage possède d’étranges sonorités gutturales, rauques, des intonations mystérieuses, voilées, soufflées, presque ésotériques. Et leurs propos sont interprétés et traduits par des interfaces électroniques. Ces grands humanoïdes sont calmes, distants, ils ne montrent aucun signe d’agressivité ou d’impatience… Mais ils ne répondent à aucune de nos questions.

La faible pesanteur, ressentie dès que j’ai posé le pied au sol, m’a confirmé mon impression : nous sommes à bord d’un vaisseau alien !

Nous avons pu faire une brève toilette. On nous a fourni un liquide sucré pour nous désaltérer… ensuite, nous avons été dirigés vers une pièce éclairée de rampes rouges. Un sas à diaphragme s’est ouvert sur un hall lumineux, et nos étranges accompagnateurs nous ont guidés jusqu’au rez-de-chaussée d’un vaste espace de distribution. Un atrium de quatre niveaux au cœur duquel trônent quatre ascenseurs. Près d’une centaine d’humains nous attendaient. Tous vêtus, comme nous, de larges combinaisons rouges bien trop grandes. Les enfants sont si mal fagotés, qu’ils semblent prêts pour une course en sac.

Un personnage impressionnant apparaît devant le bastingage du premier étage. Les têtes se lèvent et le brouhaha cesse… Je crois reconnaître un jeune dieu grec ! Protégé par un impressionnant exosquelette, cet être possède un beau visage imberbe aux traits fins, de longs cheveux blancs, des yeux aigue-marine au regard intense. Il dégage une surprenante force vitale, une impressionnante maîtrise de soi, une noblesse innée… Il lève une main gantée, il s’apprête à prendre la parole…

« T’es qui, toi ? » demande un petit garçon. Son voisin de droite, guère plus grand, ouvre aussitôt de grands yeux inquiets.

« Je m’appelle Origni… Origni Kar Atvédef, répond calmement la créature, le regard rivé sur l’enfant.

— Elle est drôle, ta voix ! Il est où, mon papa ?

— Clément… chut… » murmure la femme à sa gauche. Sa mère très probablement. Elle porte un bébé dans les bras.

« Tu vas bientôt le retrouver… Tu sais… loin d’ici… très loin d’ici… un petit garçon… comme toi… attend son papa… Son papa lui manque… et le petit garçon manque beaucoup à son papa… »

Il relève insensiblement la tête, nous observe un instant…

« Vous avez pu parler entre vous… Vous devez donc deviner les raisons de votre présence dans ce bâtiment… Eh oui ! Vous êtes bien à bord… d’un vaisseau spatial ! Un vaisseau spatial placé sous ma responsabilité… Eh oui ! Je ne suis pas Humain… Je suis emnos… Nous venons d’un lointain système, le système d’Affath. Un système que vous nommez ADS 16 402… Notre hiérarchie nous a contraints de débarquer dans votre système… pour étudier… et maîtriser ! votre civilisation… Nous ne sommes pas un peuple pacifique… mais nous l’avons été par le passé ! Notre chef suprême actuel, Cherfa Kriemn, est avide de gloire, de conquêtes… Son armée est puissante… et notre armement dévastateur… Nous avons assujetti l’ensemble des mondes connus… Mais votre civilisation… est la première civilisation… aussi technologiquement évoluée… que nous rencontrons. Pour la plupart des nôtres, vous n’êtes qu’une menace à notre domination… une menace à éradiquer ! Mais vous n’avez pas l’apanage de la conscience… de l’esprit… de l’intuition… des remords… d’une certaine éthique sociétale… Au sein même de notre peuple, des mouvements s’élèvent contre la tyrannie… Et bientôt, d’autres voix se feront entendre… Oui… Vous avez été enlevés… Oui… Vous êtes retenus en otages… Mais votre captivité s’achève… Fidèle à mes engagements… à mes convictions profondes… j’ai choisi… en mon âme et conscience… de vous libérer ! »

Une rumeur d’approbation parcourt l’assistance… Les Emnos en combinaison rouge ne bronchent pas.

« Deux vaisseaux vont vous conduire sur Terre… Je vous souhaite… de retrouver vos proches au plus vite ! Une tempête se prépare… et je ne puis prédire son issue… Mais je veux croire en nos sagesses respectives… en une réconciliation possible… en un retour de l’harmonie… Au nom… de ceux que je représente… j’ai le devoir de vous présenter… toutes nos excuses pour tous ces désagréments… “KABARXARAXIS” ! La paix vaincra. »