Adam – Île d’Amrum Allemagne
J’ai bien dormi… contrairement à Éoïah qui a suivi la chute infernale du vaisseau emnos. Un vaisseau qui, comme prévu, s’est abîmé en mer. Au large des côtes africaines.
Le décor est encore plus blanc que la veille. La neige est tombée pendant une bonne partie de la nuit. Après le petit déjeuner, Thomas, Mel et moi, nous avons fait un tour de jardin… J’aime beaucoup le bruit de la neige sous nos pas. Son craquement étouffé, son crissement contre nos chaussures… Nous n’avons pas pu résister à l’envie de nous lancer quelques boules de neige… Dommage qu’elle soit froide, cette neige… Rien ne vaut un peu d’exercice pour se réchauffer… alors nous avons dégagé la terrasse autour de la maison… Mel et moi… avec une pelle, Thomas… à mains nues. Et il ne lui a fallu que quelques instants pour déblayer l’arrière ! Ensuite, il est venu nous narguer avec son air innocent…
La brume s’est levée. Et c’est sous le ciel bleu, un bleu léger, doux, laiteux, que nous quittons nos hôtes, après les avoir, à nouveau, priés de rester discrets. Mel a du mal à quitter ses grands-parents… Il les embrasse à plusieurs reprises, et c’est les larmes aux yeux qu’il nous rejoint près de la barrière… Nous leur levons la main pour un dernier au revoir, avant de disparaître sous leurs yeux… Je localise la plate-forme avec mon bracelet, et je nous emporte à bord… Je dois frotter mes mains pour les réchauffer, avant de poser les doigts sur les pavés tactiles glacés… Et dire que ce soir nous serons dans la jungle !
Je redescends le Strunwai jusqu’à la plage, et suis l’estran vers le nord… Nous découvrons un attroupement d’une dizaine de personnes au sommet de la dune de la pointe nord de l’île. Les curieux observent le ciel… où se dessine, suspendue dans le vide ! une étrange cloche de neige évasée ! La neige tombée cette nuit s’est accumulée sur le dessus de la soucoupe ! Elle n’a pas été prise en charge par les dispositifs solènes de camouflage ! Le froid a-t-il endommagé les systèmes ? Les Solènes n’auraient-ils pas prévu la neige ?
Jade et Thomas se proposent d’intervenir… et Jade a le dernier mot. Elle recule la tête, ferme les paupières, sourit, l’air satisfait, et écarte les bras, les paumes grandes ouvertes. Jade commence à balancer ses jambes en rythme, comme si elle dansait sur place… Un frisson me parcourt l’échine…
À la manière du sable des crêtes des dunes, le sable emporté par le vent, le sommet de la cloche imaginaire commence à fumer… La neige se vaporise, la forme s’évanouit doucement sous les regards déconcertés des spectateurs… Troublés, les badauds retournent à leurs occupations. Nous réintégrons la soucoupe, et Éoïah reprend les commandes. Aucune anomalie n’est signalée.
Après Nebel, nous avions prévu de nous arrêter à Zandvoort. Une halte pour rencontrer Chung-Ae Kim et Maarten Zeed, mes grands-parents maternels. Ensuite, nous pensions faire une halte à Erquy, pour que Thomas découvre la maison de vacances de la famille Rémond. Nous choisissons de faire de légers crochets pour survoler les sites, mais nous ne nous attarderons pas, mission oblige. Nous reviendrons plus tard… Éoïah prend une direction sud-ouest, et nous survolons rapidement la mer du Nord… Nous rasons l’archipel côtier de la Frise-Orientale… et Éoïah ralentit dès qu’apparaît la côte des Pays-Bas… Elle stoppe devant la station balnéaire de Zandvoort, le temps que Jade et moi, nous fassions le point.
Nous la prions de suivre la plage jusqu’aux derniers aménagements… C’est dans l’un de ces petits immeubles que vivent Chung-Ae et Maarten. Bâties face à la mer sur trois rangées, et disposées en quinconce, les résidences ne comprennent que deux niveaux. Nos grands-parents habitent l’avant-dernière construction de la deuxième rangée…
J’aurais bien aimé que nous profitions d’une pause-déjeuner pour faire connaissance… De crainte, hélas, que notre escale ne s’éternise, c’est un peu triste et chagriné que j’adresse un léger signe de tête à Éoïah pour qu’elle reprenne le trajet…
Nous poursuivons la voie côtière jusqu’au cap Gris-Nez, avant de filer au-dessus la Manche. La brume est de retour… mais elle s’effiloche lorsque nous retrouvons la terre. Nous passons près d’un phare, le phare de Gatteville, avant de survoler un petit port de pêche du Cotentin, Barfleur. Un village aux maisons de granit, au toit de schiste orné d’épis de faîtage originaux. Éoïah bifurque pour suivre un littoral de baies, de plages, de petits ports, de falaises abruptes, jusqu’au cap de la Hague. Nous stoppons quelques instants pour déjeuner près du Nez de Jobourg.
Le brouillard de retour, Éoïah reprend la direction d’Erquy en suivant les indications holographiques… Nous passons au-dessus de Jersey. À la faveur d’une timide éclaircie, nous apercevons une partie de l’île couverte d’un blanc manteau… Ensuite le paysage se dégage. Un fort surplombe un cap rocheux, le Fort-la-Latte. Éoïah ralentit, elle entame une courbe pour s’en approcher, avant de survoler le phare du cap Fréhel, et de longer la côte jusqu’au Portuais… Elle stoppe devant une petite plage, sauvage, attendant les consignes de Thomas… Il s’éclaircit la voix, et lui demande d’avancer doucement… Nous planons au-dessus de la lande, d’un bois de pins, et Thomas nous indique une maison basse en L au toit végétalisé… Il n’y a personne… Nous reprenons notre périple…
Nous survolons la Bretagne, longeons la presqu’île de Quiberon, passons au-dessus de Belle-Île-en-Mer, avant de traverser le golfe de Gascogne… pour arriver en vue des côtes de Galice…
Éoïah sursaute et stoppe la soucoupe près du phare de Cabo Vilán… Elle ferme les paupières et se fige, Jade fronce les sourcils et grimace.
« Qu’est-ce qui s’passe ? demande Thomas.
— Nous devons nous dérouter ! » lance Jade. Éoïah reprend les commandes et engage la soucoupe à pleine vitesse !
« Un vaisseau mère emnos entre dans l’atmosphère ! Mel, préviens le HCC ! Il faut qu’ils dégagent leurs navires du lieu du crash ! Au plus vite !
— Liaison avec Lisbeth Henning ! » demande Mel. Il attend quelques secondes… affiche une moue dubitative et reprend.
« Lisbeth Henning !… Liaison avec le HCC !… Merde ! J’n’ai pas de liaison.
— C’est trop tard… On n’arrivera pas à temps pour les sauver. »
La soucoupe ralentit pour reprendre son rythme de croisière.
« Bon sang ! Mais qu’est-ce qui s’passe ? réclame Thomas.
— Un vaisseau emnos vient de pulvériser l’armada du Consortium, annonce Jade. Un de ceux arrivés le 25.
— Quoi ? demande Thomas.
— T’es sourd ? réplique Jade.
— Non.
— Il n’y a aucun survivant.
— On aurait dû être sur place !
— Ils n’auraient pas dû intervenir…
— Tu les avais prévenus… »
Nous dépassons l’archipel des Canaries, sans un mot, longeons le littoral sauvage et désertique du Sahara occidental, de la Mauritanie, du Sénégal… avant d’arriver sur zone… Mel tente, à nouveau sans succès, de joindre le Consortium. Il n’y a aucun débris flottant ou en suspension, aucune trace de naufragés… Seules d’abondantes taches d’huile témoignent de la tragédie humaine qui vient de se produire. Nous ne pouvons que reprendre notre trajet…
C’est en milieu d’après-midi que nous retrouvons des récifs, des îlets et le phare de Galera Point. Éoïah longe le littoral rocheux nord de Trinidad et Tobago, la côte vénézuélienne, les deux massifs montagneux séparés par une lagune de l’île Margarita, l’île de la Tortue, la jolie ville grouillante de Caracas… Elle reprend de l’altitude pour survoler l’état de Lara, une région agricole, le grand lac Maracaibo et l’état de Zulia, avant d’aborder la Colombie…
Sous un ciel gris, les montagnes, recouvertes de bois, de prairies, laissent bientôt la place à un vaste territoire de marécages et de mangroves… Nous franchissons quelques collines boisées avant de retrouver une plaine côtière de lacs et de marécages…
Ce n’est qu’en tout début de soirée, arrivés au Panama, que le relief s’accentue, et que les bois se métamorphosent en forêts. Des forêts de plus en plus denses, sauvages, où s’étirent de longues écharpes de brume… Nous sommes près du but ! Les coordonnées de notre destination étant dans la base de données, Éoïah laisse l’engin solène naviguer seul jusqu’au terme de l’itinéraire…
Le soleil se couche lorsque la soucoupe s’arrête devant le flanc d’une montagne… Un versant qui porte d’importantes marques d’impact ! Des débris de métal calcinés sont incrustés dans des roches noircies par une intense combustion. La végétation autour a été soufflée par l’onde de choc, calcinée. Les arbres ont été arrachés, et ceux qui subsistent sont mutilés ou décapités sur plusieurs centaines de mètres… Il n’y a pas eu une seule collision. Un autre objet, massif, tombé au fond d’un ravin, a dû exploser…
Éoïah reprend les commandes pour survoler le secteur avant la nuit… Nous découvrons les traces, évidentes, de trois autres impacts importants. Comme s’il y avait eu cinq crashs. De quoi nous faire perdre du temps, nous égarer, brouiller les pistes… Pour aujourd’hui, nous décidons d’en rester là. Nous inspecterons le site demain.
