Chapitre 6-25

Thomas – Darién

Nous avons bien fait de choisir de passer la nuit dans la soucoupe, au sec… et à l’abri de l’orage ! Un véritable déluge s’est abattu cette nuit sur la jungle ! Ce matin, nous aurions été plus que trempés… détrempés, dégoulinants… J’adore l’eau, mais je n’aime pas porter des vêtements mouillés.

Éoïah déplace la soucoupe au-dessus du lieu d’atterrissage de l’Emnos, ensuite Adam nous aide à descendre. Avec sacs à dos et provisions, nous suivons la piste de l’Emnos…

Et c’est à l’ombre de la canopée, sous une chaleur humide, que nous progressons… lentement… et à la queue leu leu… La végétation est tellement envahissante… et grouillante de drôles de bestioles, que chaque pas doit être calculé.

Toutes les heures, l’un de nous examine son yortalk, tandis que Jade projette une onde… Si l’Emnos dispose d’un camouflage similaire au nôtre, le flux énergétique de Jade le perturbera et il apparaîtra sur notre écran… Enfin, c’est ce que nous supposons. Nous pensons aussi qu’il doit retirer son casque de temps en temps, alors Mel est à l’affût de ses pensées… mais Mel ne détecte rien de spécial…

La piste descend dans un vallon encaissé… remonte jusqu’à atteindre une crête rocheuse… se dirige vers le nord dans une descente de plus de deux kilomètres, avant de bifurquer vers l’ouest…

Nous déjeunons au sommet d’un tertre dégagé, dernier contrefort avant une région de marécages et de mangroves. À l’horizon, la côte Pacifique est en vue… La piste descend pour se perdre devant une rivière aux eaux rouges et boueuses… Nous avons deux options, remonter le courant, vers le sud, ou descendre la rivière vers le nord… Nous choisissons la seconde. Nous devons nous déployer pour inspecter les rives du cours d’eau, de l’eau jusqu’aux genoux, parfois jusqu’à mi-cuisses… Les traces de gros rongeurs sont nombreuses, elles forment de profondes ornières dans la boue. Si l’Emnos a choisi de retourner dans la jungle, ses empreintes ont été masquées par celles des animaux, si ce n’est par le déluge de la nuit dernière…

Notre cours d’eau se jette dans une rivière plus large lorsqu’arrive le couchant… Un ciel flamboyant aux nuages violacés ourlés d’or.

« Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, lâche Mel, l’air dépité. Nous confier cette mission… c’était perdu d’avance.

— Mel ! J’ai trouvé quelque chose ! » lance Éoïah, les deux bras levés, debout sur un gros rocher qui surplombe le site. Adam la rejoint en lévitant… Je le vois se pencher et observer le sol.

« Venez voir ! dit-il sans quitter le sol des yeux. Et attention ! Ça glisse ! »

Je grimpe, tends la main à Jade, et découvre ce qu’observe Adam : un papier aluminisé coincé dans une anfractuosité du rocher.

« Qu’est-ce qui t’fait penser qu’c’est l’Emnos qui a laissé ça ?

Tu connais quelqu’un qui aurait une telle pointure ? » Éoïah désigne deux énormes empreintes. « Ici, il a dû faire une pause.

— Eh ben, on va en faire autant, décide Mel. On va y passer la nuit… Maintenant qu’on sait qu’on est sur la bonne piste. »

D’après notre compteur de distance, nous avons parcouru treize kilomètres et quatre cents et quelques mètres. Et dire que, dans un tel environnement, les jeunes Wa’ Dans parcourent jusqu’à soixante kilomètres par jour lors de leur voyage initiatique !

Nous avons la chance de passer la nuit à la belle étoile, une nuit qui n’est pas sans nous rappeler notre aventure sur Kylèn… La nuit, les bruits de la jungle sont bien différents. Ils prennent une tout autre dimension. L’atmosphère devient extraordinaire, magique, délicieusement inquiétante… Entre le concert de grenouilles arboricoles, les allées et venues de gros rongeurs, le passage d’un quadrupède massif à courte trompe, un tapir identifié par Jade, et les visites de petits singes nocturnes que Mel attire… Je sens bien que nous ne dormirons pas beaucoup…

Mel, tout excité, arrive à communiquer avec un félin. Un gros chat sauvage qui finit par s’approcher. Un ocelot pour Jade.

« Je lui ai demandé, précise Mel à voix basse, s’il avait remarqué… quelque chose d’inhabituel… Il se méfie de nous… Nous sommes un danger… imprévisible.

Quelqu’un d’autre ?… Avant nous ?

Un chasseur… solitaire, à la peau miroitante, comme l’eau ! C’est bien lui !

— Demande-lui quand il l’a vu.

— Et où c’était.

— Avant… C’est tout. Il n’a pas la même notion du temps… Après l’oiseau de foudre…

— L’oiseau de foudre ? L’orage de la nuit dernière ?

— Non, le crash du vaisseau. Il a vu l’Emnos au bord de la rivière… Je lui dis… que nous le chassons. Je lui demande s’il veut nous aider à suivre sa trace… Nous accompagner dans cette chasse… Il est surpris, intrigué… Il chasse seul… Il hésite, il se demande si ma proposition n’est pas une ruse pour le capturer. Il peut nous suivre à distance… ou nous précéder. Je lui laisse le choix. » Le félin se redresse, il se retourne et s’accroupit, avant de s’élancer vers un tronc d’arbre penché ! Il bondit de branche en branche, et disparaît dans l’obscurité…

*

Nous reprenons notre traque à l’aurore… Nous suivons la rivière, jusqu’à ce que Mel nous fasse signe de nous arrêter. L’index tendu devant les lèvres, le front soucieux, les yeux plissés, je le vois sourire avec une mimique de satisfaction.

« L’ocelot ! Il nous attend… en aval… À l’endroit où l’Emnos a quitté la rivière pour s’enfoncer dans la jungle.

— Cool ! » réplique Jade qui m’adresse un regard surpris et ravi.

Tapi sur une branche au-dessus de la rivière, l’animal rugit, puis disparaît dans les fourrés… La piste s’oriente au nord sur environ trois kilomètres, avant de bifurquer à nouveau vers l’ouest…

Le premier signe d’une activité humaine est une petite cabane de feuilles tressées. Une cabane dissimulée derrière d’épais buissons. Près d’une ancienne clairière où une végétation, plus jeune, a repris le dessus. Adam, le yortalk dans les mains, fait un signe de tête à Jade qui projette son flux énergétique…

« Personne, chuchote Adam.

— On visite la cabane », décide Mel à voix basse. Il s’approche, déplace, sur le côté, les palmes séchées qui font office de porte, et entre… Je le suis, et découvre un espace exigu encombré d’un arsenal d’étranges objets. Une collection de bâtons sculptés, certains anthropomorphes, d’autres zoomorphes. Une petite pirogue et un banc sculpté. Un grand choix de plantes séchées, des feuilles, des racines, des tiges… Des objets insolites, des pots en bois sculpté. Des flacons de verre remplis de liquides troubles et douteux, des flasques de métal alignées… L’attirail complet d’un sorcier local. Tous les objets sont en bon état, entretenus, le propriétaire ne doit pas être loin.

Adam dévisse le bouchon de l’une des flasques, la porte à son nez, fait une grimace, et me la fait sentir… L’odeur métallique du sang ! Adam referme la flasque et la repose à sa place.

Nous ressortons, et nous reprenons la piste… pour découvrir de petites clairières défrichées, des sentiers de coupe de bois, d’horticulture… La civilisation est proche…

Lorsque Mel lève le bras droit, je devine qu’il nous prévient de l’approche d’humains. Je les sens également. Ils sont trois, ils viennent vers nous… Ils vont être surpris ! Nous choisissons de faire du bruit pour ne pas les effrayer… Ils stoppent leur conversation dès qu’ils nous entendent. Il y a deux hommes d’une trentaine d’années et un jeune homme de notre âge. Ils sont plutôt petits, typés, avec des shorts de couleurs vives. Deux sont torse nu, le troisième porte un tee-shirt vert et jaune. Les trois ont un sac de toile sur l’épaule… et marchent pieds nus !

« Bonjour ! leur lance Mel. Vous parlez notre langue ?

— Oui… Qu’est-ce que vous faites là ? » demande l’un d’eux avec un accent très prononcé. Notre tenue éthaïre les laisse perplexes.

« Nous sommes… de passage, répond Mel. Nous recherchons quelqu’un… Un grand type… Un type assez bizarre…

— Un grand type ?… Et vous v’nez d’où ?… C’est quoi vot’ tenue ?

— Non…

— Non… Bizarre, tu dis ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »

Mel soupire… « Il y a cinq jours… à moins de vingt kilomètres d’ici, vingt kilomètres à vol d’oiseau… un engin spatial s’est écrasé.

— Un engin spatial ? s’étonne le plus jeune.

— Oui… »

L’homme au tee-shirt frappe des mains.

« Un grand type bizarre… Bon sang ! J’l’ai vu !… Enfin… non, j’l’ai pas vu.

— Tu l’as vu ou tu l’as pas vu ? réplique son voisin.

— La nuit de l’orage ! Chez toi ! Il a piqué not’ nourriture !

— Le jai de Mauricio ? » L’autre opine du chef, avant de poursuivre : « Votre grand type bizarre ?… Il n’aurait pas… un truc, un vêtement, un système qui le rendrait invisible ?

— Mmm, mmm… » Mel hoche la tête. « On parle bien du même type. On doit l’retrouver.

— Il est passé dans not’ village… et il a été aperçu le lendemain. Enfin… ils ont vu quelque chose d’étrange… dans le village voisin. Venez ! On va au village ! »

Ils font demi-tour pour nous accompagner. Bien qu’ils ne nous connaissent pas, ils ne manifestent aucune crainte, aucune hostilité. L’homme au tee-shirt se nomme Belisario, le jeune, Simón, et le troisième, Geraldo. Ils appartiennent au peuple Emberá.

Le sentier descend vers un petit village établi au bord d’un fleuve aux eaux boueuses. Les cases sont construites sur pilotis. Elles sont rondes, et coiffées d’un toit de palmes conique.

Aux côtés de leurs cases primitives sont rangés cinq engins ressemblant aux speedglides ! Les coques, plus larges, plus longues, sont ornées de motifs abstraits aux camaïeux de verts ou de bruns. Les Emberás savent allier tradition et modernité.

Des poules en liberté picorent et grattent le sol autour du village. Des chiens et des enfants, aussi bruyants que les canidés, et presque nus, accourent dès qu’ils nous aperçoivent…

Belisario et Geraldo nous présentent leurs femmes, Elvira et Nora. Les femmes ont les seins nus ! Elles ne portent qu’un paréo noué à la taille. Des paréos aux couleurs vives et aux dessins variés. Nora simule la colère lorsque Geraldo lui rappelle l’anecdote du vol de nourriture… Elle est ravie d’apprendre qu’il ne s’agissait pas d’un esprit, mais d’un individu, et que nous sommes à sa recherche…

Nous les remercions, nous nous apprêtons à les quitter pour rejoindre le village voisin… mais ils s’opposent à notre départ ! Ils insistent pour que nous passions la nuit du réveillon en leur compagnie… Belisario promet de nous conduire au village voisin demain matin. Nous acceptons de bonne grâce.

Mel leur demande s’ils disposent d’un système de communication… La question les surprend, l’évidence même ! Ils nous guident jusqu’à leurs engins qu’ils nomment… riverslides. Belisario déclenche l’ouverture du premier appareil. La coque supérieure s’escamote… Il y a trois rangées de deux places.

« Hola ! » lance une voix de synthèse masculine haut perchée.

Belisario invite Mel à demander ce qu’il souhaite… Mel requiert le HCC…

« Sin conexión », répond la voix, ce qui surprend les Emberás. Belisario demande à son tour une liaison, mais la réponse est identique… Un instant contrarié, il se reprend… et nous passons à autre chose. Nous sommes invités dans une case, un tambo. Nous grimpons sur un tronc sculpté en escalier.

La partie supérieure, une tête zoomorphe, me rappelle celle de l’ocelot. Belisario nous présente aux autres hommes présents, comme Mauricio, leur “jaibaná”, leur chamane… J’imagine que c’est la cabane de Mauricio que nous avons visitée avant de les rencontrer…

Le mobilier du tambo est plus que sommaire, quelques tabourets, des hamacs… Au fond, se trouve une cuisine garde-manger. Une cuisine qui, elle aussi, allie tradition et “modernité”. Un simple foyer composé de trois pierres… à côté d’une cuisinière à bois. Mauricio nous propose une boisson…

Et c’est la seule femme présente, une certaine Alma, qui nous la sert. Un jus de fruits sorti d’un réfrigérateur. Jus de fruits légèrement alcoolisé.

Pour les festivités, toute la tribu se pare de tatouages. Des tatouages géométriques réalisés à l’aide de petits bâtonnets de bois trempés dans des gamelles de jus noirâtre. Les dessins n’étant que temporaires, nous n’hésitons pas à en faire de même : des dessins sur la partie basse du visage, en veillant, tout comme eux, à ne pas dépasser la limite de la bouche… La teinture est un jus de fruits oxydé ; un fruit qu’ils appellent “jagua”.

Au son de flûtes et de tambours, nous participons à leurs danses traditionnelles, et nous reprenons les refrains de leurs chants… Certains dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, le nwanamá…

La pluie s’invite aux festivités… À l’abri des tambos, nous dînons de tilapias et patacones, du poisson cuit dans des feuilles de bananier servi avec des croustillants de banane.

Le Nouvel An passé, nous nous installons chacun dans un hamac… Mel, Adam et Jade s’endorment aussitôt… J’ai un peu de mal à trouver ma position… Comme Éoïah…

*

Je me réveille les jambes engourdies, le dos en compote… et je suis ravi de retrouver les planches du tambo. Après un petit déjeuner de fruits, de graines, de chocolat et de jus de fruits frais, nous prenons congé de ces villageois attachants.

Belisario nous invite à monter dans son riverslide… Jade et moi prenons place à l’arrière, devant Adam et Éoïah. Mel s’installe à la droite de Belisario. Notre guide déclenche le démarrage silencieux de l’engin sans refermer la coque supérieure… et nous nous engageons sur les eaux miroitantes du fleuve… En pilote chevronné, Belisario esquive et dépasse les troncs d’arbre et branchages à la dérive, tout en nous commentant, avec passion, les propriétés de telle ou telle plante rencontrée… Des laguncularia racemosa… palétuviers au feuillage vert lumineux, aux feuilles arrondies, aux fleurs en épis blanches… Des rhizophora mangle, des palétuviers rouges aux imposantes racines-échasses en arceaux… Des prioria copaifera, de grands arbres qui émergent de la mangrove… Nous devons parfois nous baisser pour nous faufiler sous l’enchevêtrement de branches et de lianes… Notre guide passionné nous donne aussi le nom des animaux rencontrés…

Des capybaras, de gros rongeurs qui sortent de l’eau à notre approche… Des urubus à tête rouge, des vautours alléchés par des carcasses d’animaux en décomposition… Les cadavres, mêlés à la pourriture végétale, dégagent une odeur qui attire des nuées de grosses mouches… Des spatules rosées à large bec… des martins-pêcheurs… des hérons… et des petits chiens des buissons, au pelage rougeâtre, aux pattes courtes et à la tête carrée. Des animaux qui évoquent, à Mel, des rorhs miniatures…

Le trajet est presque trop court, nous arrivons déjà en vue du village voisin ! Nous sommes présentés par Belisario, et tous les villageois présents, qui parlent en même temps… nous conduisent à l’endroit où une grande créature bipède… translucide ! a été aperçue il y a deux jours. Ils souhaitent tous nous accompagner, pour nous seconder, nous soutenir…

Mel arrive à les convaincre de n’en rien faire. C’est avec un pincement au cœur que nous quittons les Emberás pour reprendre une piste qui s’oriente vers le nord-ouest…