Chapitre 6-26

Mel – Darién

Et nous voici le 2 janvier ! Les traces de l’Emnos sont de plus en plus fraîches, mais nous commençons à nous lasser, fatigués par une pluie qui tombe sans discontinuer depuis la nuit dernière. Une nouvelle nuit passée dans la jungle, tapis sous un abri de fortune constitué de quelques larges palmes rassemblées…

La triste lumière décline, lorsque se présentent les ruines d’anciens bâtiments. Un décor sinistre composé d’une suite de trois grands hangars au toit arrondi, et d’une petite tour carrée au sommet vitré. Les bâtiments au cœur d’une zone plane recouverte d’une végétation rase de lianes et de plantes au feuillage arrondi. Un ancien aéroport, abandonné depuis longtemps…

Un incroyable enchevêtrement de végétaux a pris d’assaut les murs des hangars et de la tour. Leurs toits de tôles rouillées sont éventrés. Sous le crépitement des gouttes qui tombent sur le feuillage, sans conviction aucune, je prends le yortalk pour étudier les environs… et lâche un « Oh ! » de surprise ! Un repère bleu est localisé dans le troisième hangar ! Le plus proche de la tour de contrôle. Il se déplace !

« J’ai quelqu’un ! Attends Jade ! Je vais voir c’que c’est. » Je me concentre sur le hangar, distant d’environ quatre cents mètres… Les pensées sont confuses, équivoques, indécises… L’être se demande ce qu’il doit faire… Les pensées s’évanouissent ! Je reprends aussitôt le yortalk, le repère a disparu !

« C’est lui ! On l’a trouvé ! » Je chuchote, l’espoir retrouvé, chargé à bloc d’une énergie qui s’était effilochée ces derniers jours.

« Je brouille son camouflage ? propose Jade.

— Pas tout de suite ! Il dispose d’un système furtif ? Eh ben nous aussi ! Après plus de six jours de traque, j’ai envie de m’amuser un peu.

— Comme à Okozbek ? demande Jade, une lueur envieuse dans le regard.

— Ouais…

— Chouette, s’exclame Thomas. Tu l’as repéré où ?

— Un, deux, trois. » J’indique les hangars.

« Le topo ? questionne Adam.

— La tactique habituelle. On reste en contact télépathique, on avance camouflés, et on l’encercle pour lui couper toute retraite… Des fois qu’il tente de s’échapper… L’un de nous se poste dans le hangar 2, quelqu’un à la base de la tour, quelqu’un devant l’entrée du hangar 3, et deux autres à l’arrière. Quand on sera positionnés, celui de la tour, ou du hangar 2, l’un des deux désactive son camouflage et prend son yortalk. Il nous prévient dès qu’il est prêt, et toi, Jade, tu balances la sauce !

On doit le maîtriser sans casse ! De part et d’autre, précise Éoïah. C’est pas un ibarp !

— Je sais… lâche Jade, l’air blasé.

— Et après ? demande Thomas. Qu’est-ce qu’on fera ?

— La suite dépendra de sa réaction. On suivra les indications de celui qui observe le yortalk.

— O.K. ! Bon !… Alors qui va où ? questionne Thomas.

— Éoïah et moi, dit Adam, à l’arrière du hangar 3.

— Alors moi, devant ! décide Jade. Comme ça, je serai bien placée pour le neutraliser !

— Tu n’dois pas lui faire de mal ! Hein ? Et tu veilles à c’qu’il ne fasse pas de bêtise… quand il sera pris au piège. »

Jade se contente de hausser les épaules.

« Toi, Thomas, le hangar 2. »

Thomas acquiesce d’un hochement de tête.

« Et moi, la tour. » Je propose à Thomas : « C’est moi qui surveille mon yortalk ?

— Mmm, mmm ! » Il acquiesce, l’air confiant.

« La nuit tombe… Ça n’va pas être facile pour vous deux de vous faufiler derrière ces buissons… » Momentanément stoppée par les hangars, l’avancée de la jungle semble inéluctable. Un épais fouillis végétal se concentre contre les parois pour se disperser sur les toits.

« Bon courage ! Et gaffe aux bestioles !

— T’inquiète ! me rassure Adam qui m’adresse un clin d’œil. On y va ?

Vérifiez vos boucliers, précise Éoïah… avant de disparaître.

— Et c’est parti !

— Mon kiki ! » complète Thomas.

Thomas, Jade et moi, nous enclenchons notre camouflage, tout en restant en contact visuel. Nous nous déportons sur la gauche pour avoir l’avant des trois hangars bien en vue. Les articulations des doubles portes métalliques ont rendu l’âme. Les battants des premier et troisième hangars se sont effondrés, n’exposant que deux trous béants à la triste lueur crépusculaire. Ceux du deuxième hangar sont disjoints. Ils laissent entrevoir d’obscures entrailles plongées dans les ténèbres…

« T’es sûr qu’il est toujours dans le hangar 3 ? me demande Thomas qui affiche un air hésitant.

J’n’en sais rien. » Je soupire avant d’ajouter : « Il a très bien pu sortir… Il pourrait être n’importe où.

Super ! réplique Thomas, une grimace de désapprobation au visage.

On n’va pas tarder à en avoir le cœur net, lance Jade.

Bon… J’y vais », se décide Thomas. Il se dirige vers la fente ténébreuse du deuxième hangar… et disparaît…

« À moi ! » lance Jade.

J’avance vers la tour… et jette un regard aux alentours… Je ne vois personne… J’ai l’impression d’être seul… devant cette structure d’acier fortement oxydé, menaçante, envahie, étranglée, asphyxiée par des végétaux dégoulinants… Au sol s’entremêlent des fragments de métal, des bris de verre et des branches de grandes feuilles coriaces.

« Vous êtes prêts ? demande Jade.

Prêts, répond Adam.

Moi aussi, annonce Thomas.

Pas moi ! Attends, Jade. »

Je suis devant l’unique porte visible. Elle ne s’ouvrira pas, elle s’est métamorphosée et fait corps avec les plantes. Au-dessus, un ovale horizontal a été épargné par les végétaux. Vitreux comme l’œil éteint d’un cyclope, il me fixe, outrageux, provocant. “Tu n’entreras pas !”, semble-t-il me défier. Je dois contourner l’édifice qui menace de s’écrouler… Mais je ne vois pas d’autre accès… Je fais demi-tour, et m’accroupis près d’un angle de la tour. D’ici, les ouvertures des trois hangars sont visibles. Je sors le yortalk, et désactive mon camouflage avant de prendre l’engin des deux mains… Il n’y a qu’un seul point rouge, moi, perdu au cœur d’une multitude de repères lumineux à peine visibles. La faune locale, abondante, innombrable…

« Jade, je n’ai pas pu entrer. Je suis accroupi près d’un coin de la tour. J’ai les trois accès des hangars en visuel… Quand tu veux.

J’y vais ! » répond Jade. Un léger flash bleuté, comme une lueur furtive, éclaircit un instant le hangar 3. J’observe aussitôt la représentation holographique du yortalk… mais je ne remarque aucun changement.

« Rien ! Je n’vois rien !

Moi non plus », répond Jade. Je crois qu’elle ajoute autre chose… mais je ne peux saisir ses propos, violemment soulevé et projeté dans des buissons ! Je suis surpris ! Un instant désorienté.

« Ici ! Il est à côté de moi !

J’arrive ! » réplique Jade. Son flux énergétique nous atteint, mon agresseur et moi. La silhouette de l’Emnos apparaît ! Impressionnante avec son exosquelette massif et sa combinaison intégrale ! Il revient à la charge ! Je me redresse aussitôt, vérifie mon interface linguistique, lève et tends le bras droit :

« Emnos ! Attends ! Je suis là pour t’aider ! » Il marque une pause, ses contours deviennent flous, son ombre s’évanouit, le camouflage reprend le dessus !

« Jade ! Encore un coup !

Avec plaisir ! » Le flux nous atteint ! L’Emnos réapparaît…

J’enclenche mon camouflage et prends un peu de distance avant de reprendre le dialogue :

« Emnos, nous sommes à armes égales ! Jade, dès que tu le vois disparaître, tu rebalances la sauce ! Le flux dirigé sur lui, juste sur lui !

O.K. » Il penche la tête et s’observe un instant. Il doit être surpris ; je pense qu’il se rend compte que son système de camouflage vient de l’abandonner.

« Qui es-tu, jeune Humain ? »

Comme gage de bonne volonté, j’appuie sur la commande de camouflage, et réapparais… les bras levés, les mains tendues, les paumes ouvertes… Je le vois manipuler l’un de ses dispositifs… je suppose qu’il en fait de même.

« Tu disposes du Kaïtrang ?

— Kaïtrang ?

Système d’occultation.

— Ah ! Oui… Mais on ne l’appelle pas comme ça.

Que viens-tu faire ici ?

— Je suis à ta recherche… Ramenez-vous ! Je te piste depuis ton atterrissage.

Que me veux-tu ?

On est là, m’informe Adam.

Moi aussi, ajoute Thomas.

Et moi, complète Jade.

— Je veux t’aider, te protéger… te conduire en lieu sûr. Nous voulons t’aider… Montrez-vous. »

L’Emnos se tourne, se retourne, et ouvre sa visière bleutée… Le flot de ses pensées me parvient :

« Leur tenue ! Ils ont la même tenue que les Mandaraks ! De Torakis !? Quel rapport entre… Torakis… et la Terre ? Qui êtes-vous, jeunes Humains ?… Vous me comprenez ?

— Oui ! Nous te comprenons. Et toi, Emnos, qui es-tu ?

Je me nomme Origni Kar Atvédef ! Et vous ?

— Origni, je me prénomme… Mel. Et voici Adam… Éoïah… Jade… et Thomas.

— Et si on s’abritait ? » propose Jade.

L’Emnos acquiesce, nous allons ensemble vers le hangar 3… L’entrée franchie, l’Emnos déclipse un dispositif rectangulaire de son exosquelette, il le contracte, et le jette en l’air… Il n’a que le temps d’émettre un bref sifflement… Adam le stoppe aussitôt, d’un simple coup d’œil, et Jade le désintègre d’une main tendue !

« Ho ! Je souhaitais… nous éclairer ! Et nous mettre à l’abri… d’éventuelles oreilles indiscrètes.

— Fallait l’dire avant ! rétorque Jade.

Bons réflexes ! Comment a-t-elle pu le faire à mains nues ? pense Origni qui réitère ses manipulations. C’est une “bâtram”, une lampe en suspension qui nous éclaire et nous protège des écoutes éventuelles.

— Excellent ! » s’exclame Thomas.

L’objet lancé se stabilise en suspension, à quelque quatre mètres du sol, et diffuse une lueur orangée. Le hangar est encombré de reliefs de tôles rouillées tombées du plafond, et d’une pyramide végétale ruisselante de mousses, de fougères arborescentes, de lianes et d’épiphytes. L’Emnos retire son casque… le pose au sol, et dégage sa longue chevelure blanche…

« Mmh mmh ! Pas mal !… Il est mignon, pense Jade.

Trop grand pour toi ! réplique Thomas.

T’es jaloux ?… Vous avez les mêmes yeux.

Oui, mais moi… » La phrase de Thomas reste en suspens.

« Oui ? Mais toi quoi ? l’excite Jade.

C’est bon, vous deux, lance Adam.

Alors comme ça… vous souhaitez m’aider ?

— Oui ! Nous voulons t’aider… parce que tu as fait le bon choix. Le choix de la raison. Je sais que tu as reconnu notre tenue…

Pardon ?

— Notre tenue… Celle des Mandaraks… de Torakis ! Nous connaissons Torakis et les Oraks ! Et Nayasis, et ses Nayaks et Nayasides !

Non ?

— Nous sommes l’incarnation du mythe, de la légende répandue par les Mandaraks.

Non ?

— Nous sommes les Anges de Zand… Nous avons été envoyés sur Terre pour contrecarrer la menace emnos. C’est vrai en plus… Non ?

Si, répond Éoïah.

Et la Confrérie qui a tant cherché à les joindre ! Nous qui finissions par penser qu’il ne s’agissait que d’un mythe… Les Anges de Zand ! Devant moi ! Ici !… Dans mon malheur, j’ai une chance inouïe !

— Origni… La Confrérie…

Ils sont au courant ! Comment en connaissent-ils l’existence ? Quoi ?… Quelle Confrérie ? »

Je ne peux m’empêcher de rire à son interrogation feinte.

« Origni ! » Il amorce un retrait du buste. « Nous sommes les Anges de Zand ! Tu ne peux rien nous cacher !

Vous êtes télépathes ! Vous lisez mes pensées ?

Oui, Origni. Nous lisons en toi comme dans un livre ouvert.

Alors je n’ai rien à vous dire… Vous connaissez la Confrérie aussi bien que moi.

— Bien répondu, Origni ! Mais nous souhaitons l’entendre de ta bouche.

Les Anges de Zand, la Confrérie… notre adversaire est commun : Cherfa ! Un fou dangereux, totalement dégénéré par des excès de régénérescences ! Un être perpétuellement insatisfait, victime d’une éternelle frustration ! Qui se veut tout-puissant ! Mais je suppose que vous savez tout ça…

— Cherfa est loin d’être un cas unique, intervient Adam. Dans leur Histoire, les humains ont eu leurs équivalents.

Ils n’avaient pas la même puissance, le même pouvoir entre les mains.

— Heureusement ! lâche Jade.

À en vouloir toujours plus, Cherfa causera notre perte. Voilà pourquoi la Confrérie lutte clandestinement contre sa folie hégémonique.

— Et ça fait longtemps que vous vous opposez à Cherfa ? demande Thomas.

Depuis son accession au pouvoir.

— Et c’était quand ?

Il y a 1254 ans.

— Hein !? 1254 ans ! réplique Thomas. Et vous n’l’avez toujours pas battu ? Il s’rait p’t-être temps d’vous poser des questions !

On tempère ses excès… comme on peut… dans l’ombre…

— Et c’est peut-être même ça qui le maintient au pouvoir !

Je ne sais pas… Nous sommes les dépositaires de l’Iscatari, l’ancienne assemblée des représentants du peuple emnos… Une assemblée qui n’a pas vu venir les Anastazis… Un groupe de rebelles qui a pris les armes… et le pouvoir. Leur chef…

— Cherfa !

Ben oui… Cherfa s’est autoproclamé chef et guide suprême de Kriemn et de ses colonies… Il a cru anéantir la totalité des membres de l’Iscatari… avant de faire massacrer les Anastazis ! Ses anciens complices… Certains ont survécu… Et d’anciens Anastazis se sont liés aux membres rescapés de l’Iscatari pour fonder la Confrérie… Depuis lors, des générations se sont succédé pour passer le flambeau…

— Et que fait un membre de la Confrérie, seul, en pleine jungle panaméenne ?

Je suppose que vous le savez… Après ce que j’ai fait… disparaître n’était que la seule option possible.

— Le sabotage du vaisseau ? avance Thomas.

Sabotage ? s’étonne Origni.

— Le vaisseau que vous avez fui. Celui qui s’est abîmé dans l’océan.

L’okia ! J’ai piégé ma cabine avant de partir. Ils ne devaient trouver aucune trace de la Confrérie. Ils ont dû vouloir fouiller ma cabine ! Mes compagnons ! Pourvu qu’ils aient eu le temps d’évacuer Tanacé 6 ! Le vaisseau perdu, ils ne pourront rentrer sur Kriemn sans le concours d’Alak Palaïd ! Mais ce n’est pas parce que j’ai saboté mon vaisseau que je l’ai quitté ! De mon propre chef, j’ai choisi de libérer les otages… Et Adar… mon commandant…

— Adar Hil Matori.

Oui… Adar m’a ordonné de m’enfuir… pour ma survie.

— Il a bien fait.

Si tu le dis… Sur cette planète… je ne suis, nous ne sommes… qu’en sécurité toute relative.

— Les forages d’understrup !

Vous êtes au courant ?

— Nous connaissons Orka ! Son Histoire… Et nous sommes ici pour que la Terre ne subisse pas le même sort.

Vous devez désactiver l’orakunderstrup !

— Tu pourrais nous aider ?

Je ne suis pas un spécialiste du déminage… mais je ferai ce que je peux ! C’est ce que mon commandant souhaiterait… ainsi que la Confrérie. Je ne suis pas un guerrier… tous les Emnos ne cherchent pas la guerre.

Alors pourquoi êtes-vous ici, si loin de vos systèmes ? demande Éoïah.

Pardon ? s’étonne l’Emnos. Je n’ai pas saisi.

— Éoïah n’est pas… commence Adam.

Laisse, Adam, coupe Éoïah. Je lui explique… Finie la mascarade ! Tu n’as pas compris mes propos, ton interface linguistique n’est pas adaptée. Contrairement aux apparences, je n’ai rien d’humain.

Oh ! T’exagères ! ne peut s’empêcher Adam.

Je suis ligure… née sur Ligurande ! Dans le système de Cliona, dans une galaxie nommée Coch Og Barh, l’une des innombrables galaxies de Déa, mon univers d’origine… Je représente une communauté de peuples de cinq univers différents… Mes compagnons ici présents, même s’ils ont, comme moi, l’air d’être Terriens, sont nés sur Ir’ Dan, une planète du système d’Ir’ Is, dans la galaxie Émi Wahé… de l’univers Aïné !… Cette galaxie, Amal Tyrh ou Voie Lactée, se situe dans l’univers que nous nommons Fèch… Raköl, le prophète des Mandaraks, a eu une vision… C’est à lui que nous devons le surnom d’”Anges”… Il a eu un aperçu de nos pouvoirs… Un simple aperçu… Une immensité qui le dépassait… et qui te dépasse, Origni… “Anges de Zand”, car Zand, Zand Er Oprah, est l’esprit qui forme le lien entre les univers connus… Cherfa a attiré notre attention… Il n’aurait pas dû… Son règne va bientôt s’achever… Comme s’inquiète à juste titre ta Confrérie, nous pourrions rayer les systèmes d’Affath et d’Itarh de la carte… et faire disparaître ton peuple… Mais nous sommes ici pour tendre la main aux Humains… et aux Emnos ! Pour qu’ils choisissent la voie de la sagesse et rejoignent notre Communauté… Notre puissance peut être mise à votre disposition… pourvu que vous choisissiez la bonne direction… »

Origni accuse le coup… Les mots ont parfois plus de pouvoir que les armes.

« Je te demandais, reprend Éoïah, si vous n’êtes pas guerriers… alors pourquoi êtes-vous ici ? Si loin de vos systèmes ?

Nous n’avons pas eu le choix… Nous rentrions sur Kriemn… Nous étions dans la constellation d’Antadrium, le système Andénaté, nous n’avions plus qu’un saut à franchir… enfin… moins de huit jours de voyage… et nous avons été déroutés ! Pour venir ici ! Dans la constellation des Ébrides ! Dans ce système, Ourou Uppardi ! 567 jours de voyage ! » Il soupire avant de poursuivre.

« Et dire qu’il nous en faudra autant… si nous parvenons à rentrer chez nous ! Nous devions prendre le contrôle de votre civilisation… Adar, mon commandant, n’est pas un guerrier, plutôt un diplomate, un négociateur… Mais, comme vous le savez certainement, une nouvelle escadre a débarqué… Et cette escadre se nomme… Alak Palaïd ! La seule évocation de ce nom suffit pour que de nombreux peuples se soumettent ! Sans discussion, sans restriction ! Celui que nous nommons Abakan, Acer Bar Kantari, le bras armé de Cherfa, est à la tête de l’escadre ! Il est venu pour soumettre les Humains et prendre possession de la Terre et de Mars. Il souhaite en faire un exemple… Alak Palaïd est l’escadre des combattants de Cherfa, des guerriers sans âme…

— Ils ont des Vesphéris ?

Alak Palaïd doit cacher quelques troupes de Vesphéris… Mais ce ne sont pas eux qu’il faut craindre. Ils sont insignifiants à côté des Palaïds, les véritables combattants… Les Vesphéris sont une arme à double tranchant, ils peuvent se révéler incontrôlables.

Nous l’avons remarqué, précise Jade.

J’imagine qu’ils ont quelques allulakas… De terribles créatures volantes ! poursuit Origni.

— Des monstres d’Édora.

Vous connaissez ?

— Oui, oui… Nous en avons même combattu quelques-uns, répond Thomas avec un air de fausse modestie.

Je vois que vous êtes bien renseignés. Nous vivons une telle époque… Je ne demande qu’à vous croire sur parole… Même si tout ça me paraît difficile à avaler… Anges de Zand, ou qui que vous soyez, vous incarnez un espoir retrouvé. Vous êtes la petite étincelle de lumière qui jaillit dans la nuit noire… et je souhaite de tout cœur qu’elle éblouisse les ténèbres !

— Merci… » Je suis sincèrement touché.

« Si les Palaïds découvrent que je suis en vie… je suis perdu.

— Eh bien nous ferons en sorte qu’ils ne détectent pas ta présence.

Ils doivent penser que j’ai été désintégré avec le crash de mon apsilos. Du moins, c’est ce que j’ai tenté de leur faire croire.

— Ont-ils d’autres armes ? demande Adam, la tête penchée, le regard rivé sur Origni. Nucléaires, bactériologiques, chimiques ?

Je ne suis pas dans la confidence… Mais ce que les Humains nomment armes nucléaires… je ne pense pas. La Terre possède bien trop de richesses pour qu’ils gâchent une future exploitation avec un holocauste nucléaire ! La radioactivité engendrée empoisonnerait la Terre pour des milliers d’années ! Alors que si l’orakunderstrup détruit les formes de vie, il n’empêche pas une valorisation ultérieure des ressources… Ce qui n’exclut pas l’éventualité d’un accident… Les Humains ont suffisamment de sites à risques sur leurs deux planètes… Non… les armes nucléaires sont aux mains des Humains.

— Bactériologiques ? reprend Adam.

Je ne le pense pas. Pour tout vous dire, l’Histoire de Kriemn a été marquée par une terrible guerre bactériologique ! Ses conséquences ont été… désastreuses pour la population civile ! J’ose espérer que nos biologistes sont responsables… qu’ils sont du bon côté… celui de la Confrérie… ou tout au moins qu’ils ne mettent pas leurs compétences au service de Cherfa… Qu’ils collaborent à ses régénérescences est déjà bien suffisant.

Cherfa se régénère ? s’étonne Éoïah.

Comment pensez-vous que Cherfa ait pu survivre depuis son accession au pouvoir ? Son corps a subi de multiples greffes… Il n’a plus rien d’un Emnos. Cherfa n’est plus qu’un monstre… Seul son esprit dégénéré est d’origine.

— Chimiques ? poursuit Adam.

L’orakunderstrup ! Pour le reste, je pense qu’ils privilégient ce que les Terriens appellent “la bonne vieille méthode” ! Les armes physiques ! Elles ont, hélas, prouvé leur efficacité… Et elles leur procurent l’adrénaline dont ils ont besoin pour survivre.

— Et si je détruisais tous les vaisseaux d’Alak Palaïd ? propose Jade.

Une proposition bien trop extrémiste ! Et bien trop précoce ! Ils déclencheraient immédiatement ! Et sans état d’âme ! L’explosion des puits d’orakunderstrup. Et Tanacé 6, mon vaisseau, étant perdu… nous ne pourrions rentrer chez nous… Et l’étrange message que j’ai reçu ! Et j’ose espérer que tous les membres d’Alak Palaïd ne sont pas mauvais.

— Origni ? Le message ? Quel message ?

J’ai reçu un étrange message provenant d’Alak Palaïd…”Tu n’es plus seul”, disait-il. Je me suis demandé si un ou plusieurs membres de la Confrérie se cachaient dans l’escadre d’Abakan.

— Intéressant !… Il y aurait un traître parmi eux ?

Doit-on qualifier de traître une personne qui choisit la bonne cause ?

Il me plaît bien cet Origni ! » lance Jade. Thomas grommelle.

« J’ai pensé que ça pouvait être un piège. Peut-être avais-je été démasqué… Quoi qu’il en soit, sachez que je suis plus qu’honoré de faire votre connaissance… sans arrière-pensée… comme je suppose que vous le devinez… Tanacé 4 ! Les créatures ! Attendez !… Vos questions sur les armes viennent de me faire penser à quelque chose… Notre mission d’origine n’est pas l’asservissement des Humains ! Avant de débarquer dans votre système, nous étions en mission d’exploration… Dans une la lointaine constellation, la constellation d’Antadrium… Sur une planète du système Apiada, Katöla, nous avons découvert… des créatures étranges. Des chimères, hybrides mi-animaux, mi-végétaux, que nous livrions sur Kriemn pour une étude approfondie… Elles ont bien failli anéantir l’équipage du vaisseau qui les transportait… et les transporte encore aujourd’hui ! Ces créatures se reproduisent en émettant des microspores asexuées… Lorsqu’elles trouvent un lieu idéal pour leur croissance, comme nos alvéoles pulmonaires, elles se multiplient à vitesse exponentielle… Au début, le porteur ne se rend pas compte. Elles n’interviennent pas dans les échanges gazeux entre l’air et le sang… Mais elles se développent jusqu’à perforer la cage thoracique du porteur…

— Waouh ! s’exclame Thomas qui grimace.

Tanacé 6 s’est écrasé sur Terre… Si Tanacé 4 s’abattait sur une zone densément peuplée… je n’ose imaginer les conséquences.

— Donc Tanacé 4 à surveiller ! En attendant, notre mission, c’est de veiller sur toi, de te protéger, et de te conduire en lieu sûr… Nous devons te présenter aux membres du HCC, le Haut Conseil du Consortium.

Juan Ortega, Suwilanji Kalunga, Lisbeth Henning, Kim Mi Yun et Michael Murray.

— Ah !… Toi aussi, t’es bien renseigné !

Ils sont surveillés en permanence ! En leur présence, je suis certain d’être aussitôt démasqué !

— Mince !… Nous qui pensions te conduire jusqu’au siège de la Fédération des Amériques, à New York… Et nous avons un autre souci… Lorsque ton vaisseau mère s’est écrasé…

Où s’est-il écrasé ?

— En mer.

Moindre mal.

— Si on veut… Une armada terrienne a tenté de récupérer ton vaisseau… Ils ont été… anéantis ! Et depuis… nous n’avons plus aucune liaison… avec qui que ce soit.

Donc vous êtes seuls ?

— Comme toi, Origni.

Alors qu’est-ce qu’on va faire de toi ? demande Éoïah.

Que pensiez-vous faire… après m’avoir livré aux autorités terriennes ?

— Nous avions envisagé d’aller sur la côte ouest de l’océan Pacifique… à quelque… » Je vérifie l’indicateur cartographique. « 6 300 km d’ici.

Kilomètre ? questionne Éoïah. Ça te parle ?

Mille mètres. Notre système de mesure est également décimal, comme celui des Humains… Nous avons aussi appris à compter sur nos doigts… Notre unité de mesure est l’exis, basé sur l’étadexis, 1/20e de l’équateur de Kriemn. L’étadexis correspond à 1 773,875 km. L’exis à 1 mètre 773875… Vos 6 300 km… quelque trois étadexis et demi.

— On n’te lâche pas ! Tu viens avec nous ! Nous aviserons lorsque les communications terriennes seront rétablies… Au pire, à l’arrivée de la navette martienne. D’ici la fin du mois.

Ça fait long ! remarque Thomas.

— Notre moyen de transport est resté là où tu as atterri… À 41 km d’ici. Éoïah… Adam… Je vous propose de retourner le chercher.

L’Emnos ne montera pas dans la soucoupe ! proteste aussitôt Éoïah.

Non, non ! T’inquiète. Nous choisirons un aut’ moyen de transport.

Bon !

— Pendant ce temps-là, nous irons ici… à 45 km. Apparemment, c’est le point de départ d’une grande route.

— T’as un aéroport tout près, précise Thomas.

— Pas question de prendre un transport aérien ! Trop risqué.

— Tu crois qu’on va s’taper les 6 000 km par la route ! s’exclame Thomas. Jusqu’à San Diego ?

— Oui ! Eh ben quoi ?

— Pff !… » Thomas soupire. « On n’est pas arrivés !

Origni dans un véhicule terrestre, avec un pilote, et Éoïah qui l’escorte avec la soucoupe ? propose Adam.

Tout à fait. Origni, tu vas devoir utiliser ton… Kaïtrang.

Vous l’avez endommagé.

— C’est moi ! C’est ma faute, avoue Jade. Une surcharge… Mais les effets ont dû s’estomper… Essaie, pour voir. »

Origni est perplexe. C’est bien le même geste qu’il réitère sur l’un des appareils de son avant-bras gauche… Il s’apprête à nous dire que son Kaïtrang ne fonctionne plus, lorsqu’à sa grande surprise, vu son air interloqué, les contours de sa silhouette deviennent translucides… J’ai l’impression qu’il devient cristallin, liquide, avant de disparaître totalement…

« Euh… hésite Thomas, une lueur d’inquiétude dans le regard.

Mel ! Je fais quoi ? me demande Jade.

Rien… Attends… On doit lui faire confiance.

J’aime pas ça, ajoute Thomas.

Il n’a pas son casque ! Bon sang ! Concentrez-vous ! Vous pouvez lire ses pensées ! Il vérifie son dispositif. »

L’Emnos réapparaît près de l’entrée du hangar. Il revient vers nous d’un pas serein.

« Le Kaïtrang fonctionne !

— Tant mieux ! Je préfère que tu restes camouflé pendant le trajet. Nous serons certainement observés, nous communiquerons par télépathie.

On y va ? propose Origni.

— Vous dormez, vous les Emnos ? demande Thomas.

Oui ? s’étonne Origni.

— Bon… lâche Thomas qui semble rassuré.

— Nous allons passer la nuit ici, à l’abri. Nous prendrons la route… enfin… la jungle, à l’aube… Ce sera parfait si nous arrivons près de la route demain soir. »