Chapitre 6-29

Juan Ortega – New York

Notre briefing avant la rencontre avec IRI touche à sa fin. Il nous reste dix minutes, le temps de prendre un café avec mes trois secrétaires généraux, et tenter de décompresser… Je devine que cette nouvelle entrevue hebdomadaire, la première de l’année, va être particulièrement difficile… Après le face-à-face euphorique de vendredi dernier, un entretien plein d’espoir avec la libération des otages, j’ai dû affronter la disparition de notre armada et la rupture des communications… Sans nouvelles des 117 personnes qui opéraient en Atlantique, nous avons dû prévenir leurs familles… Sont-ils en vie ? Otages ? Rien n’est moins sûr…

Ma cérémonie des vœux, mercredi, retransmise sur ondes courtes, ce qui ne s’était pas produit depuis des siècles, n’était que comédie, hypocrisie, faux-semblant. Aujourd’hui Élona Calvi ne me fera pas de cadeau. Les questions vont fuser… Je ne vais pas pouvoir maintenir le black-out médiatique… Nous ne voulons créer une panique générale, mais les évènements se précipitent, les bruits courent… C’est inévitable, les gens se doutent de ce qui se trame dans l’ombre. Alexis, Carlos et Cathlyn ont décidé de m’accompagner. Et ce, en dépit de toutes les consignes élémentaires de sécurité. Ils souhaitent témoigner de leur soutien en ce moment critique… Il va falloir qu’ils fassent un effort… Tous trois font grise mine, comme moi certainement. Nous sommes debout, en cercle. Alexis, Alexis Gosselin, un Canadien de 42 ans, la tasse à la main, a l’air absent. Ses yeux bleus reflètent une vague tristesse. Carlos, Carlos Ibañez, un Argentin de 38 ans, originaire de la province de Mendoza, porte la tasse aux lèvres. Le front ridé, le regard soucieux, sombre, son visage affiche la concentration du gladiateur qui s’apprête à entrer dans l’arène. Cathlyn, Cathlyn Jones, native de Richmond, en Virginie, m’adresse un sourire crispé d’encouragement avant de boire son thé, la tasse maintenue des deux mains… Pour l’occasion, nous avons tous revêtu les blazers gris-vert de la Confédération.

Il est 6 h 58. Je repose ma tasse, lorsque la voix sèche de Stephen Collins, le directeur de la sécurité, retentit :

« Un message prioritaire du siège de Genève ! La transmission n’est pas sécurisée. L’émettrice, Lisbeth Henning ! » La voix de Lisbeth résonne sans que j’aie eu le temps de le remercier.

« Le moment est venu… Lima ! Les échos galopent après nous !

— Quoi ? grimace Cathlyn. Qu’est-ce que c’est qu’ce charabia ?

— Stephen ? Autre chose ?

Non Monsieur ! Message intégral !

— Le moment est venu ? répète Carlos. De quoi ? De tout révéler ? De faire tête basse ? De faire amende honorable ? De nous lancer dans l’offensive ?

— Un conflit ? Certainement pas ! Pas avant d’avoir désamorcé les puits emnos. Elle essaie de nous dire quelque chose…

— Attendez ! s’interpose Alexis. Lima… écho… Les échos galopent après nous ? Ça n’veut rien dire… Sauf !… Si j’prends les initiales : L, L, E, G, A, N.

— Llegan ! s’exclame Carlos.

— Mmm… Llegan… Ils arrivent !

— Les Emnos !… Que Dieu nous garde, réagit Cathlyn.

— On change le programme ? demande Alexis.

— Non ! On allait tout révéler ? Eh bien, allons-y ! »

En compagnie de trois agents de Stephen, tous trois en combinaison intégrale, lourdement armés, nous quittons la salle sécurisée des sous-sols du siège, franchissons les deux sas de sécurité, avant d’arriver devant les cinq cages d’ascenseur.

Une cabine nous attend, les portes blindées entrouvertes. Elle nous monte à un niveau du parking souterrain. Les portes s’ouvrent devant un Stephen Collins, droit dans ses bottes. Il ne peut s’empêcher d’afficher une grimace de mécontentement.

« Vous savez c’que j’pense ? Vous devez être ensemble le moins possible ! On doit limiter les risques ! Je désapprouve vot’ décision !

— Je sais, Stephen. » Il n’insiste pas et se détourne. Quatre SS 6 aux vitres fumées nous attendent.

« Vous montez à l’arrière de la deuxième », annonce Stephen. Les portes s’ouvrent, je m’installe derrière le pilote, dans le sens inverse de la marche. Cathlyn s’assoit devant à moi, Alexis à ma gauche, Carlos à la droite de Cathlyn. Stephen a attendu que nous soyons assis, avant de s’installer à la droite du chauffeur. Les portes se ferment automatiquement et les harnais de sécurité nous sanglent aux sièges… La SS 6 démarre… À travers la fine lunette arrière blindée, je vois les deux “ombres noires” qui nous suivent, tous feux éteints… Nous remontons doucement les rampes du parking, avant de sortir du siège… Le véhicule s’engage sur la 42e, pour bifurquer vers la 5e avenue… Le trajet choisi pour aujourd’hui… Il change à chaque fois. Nous tournons à la 14e, avant de nous engager brusquement dans une rampe descendante, une entrée des parkings souterrains du SBT, le Siris Black Torch… Les deux SS 6 qui nous suivent prennent des directions différentes… Elles disparaissent, alors que nous pénétrons dans un étroit couloir… Le véhicule stoppe, et je vois s’abaisser une paroi gris sombre… La base porte un damier noir et jaune. Nous sommes enfermés… pour notre sécurité. Les harnais se détachent…

« Attendez un instant ! » nous ordonne Stephen. Que faire d’autre, puisque les portes du véhicule restent closes… Elles s’ouvrent enfin !

« Vous pouvez sortir ! » Je me lève, et regarde aux alentours… Aujourd’hui, Stephen a mis le paquet ! Ils nous encerclent, une quinzaine de gardes de la Confédération armés jusqu’aux dents ! Carlos siffle en les apercevant. Cathlyn semble encore plus contrariée. Elle échange un regard soucieux avec Alexis. Stephen s’éloigne à la rencontre des six vigiles habillés de noir du groupe SIRIS. Mon escorte habituelle… Ce n’est pas certainement pas le hasard qui a placé Stephen à la tête du service de sécurité. Ce Texan de 52 ans a un sixième sens. De toute évidence, il a senti que ce vendredi n’était pas un jour comme les autres…

Je le vois parlementer avec les vigiles… Ils sont en désaccord évident… mais Stephen a le dernier mot. D’un signe de la main droite, une main gantée levée, les doigts écartés, il appelle cinq gardes… Je les vois disparaître avec deux vigiles…

« Nous attendons qu’ils sécurisent le périmètre », nous informe Stephen. Quelques minutes plus tard, je le vois porter sa main à l’oreille droite. Il lève aussitôt la main gauche, les cinq doigts écartés. Obéissant au doigt et à l’œil, cinq autres gardes s’éclipsent avec, cette fois, un seul vigile. Nous devons encore patienter… Lorsque Stephen incline la tête :

« Vous pouvez monter ! Je vous accompagne ! »

À la suite d’un vigile, un Hispanique nommé Alberto Ribeiro, d’après le nom inscrit en lettres blanches sous le logo blanc stylisé SIRIS de sa combinaison noire, nous empruntons quatre couloirs… Avant d’arriver devant trois cages d’ascenseur gardées par deux membres de notre service de sécurité. Les portes d’une cabine s’ouvrent, le vigile entre le premier… Je fais signe à Cathlyn de le suivre, et je lui emboîte le pas. Carlos et Alexis entrent à leur tour. Stephen nous rejoint, l’air toujours aussi suspicieux. Le vigile demande le 98e… L’avant-dernier niveau, un étage bien nommé, “l’Observatoire”, un vaste espace d’accueil et de réception…

Les doubles portes à peine entrouvertes, Stephen jaillit hors de la cabine… avant de se retourner pour nous faire un signe de tête affirmatif : « Vous pouvez sortir. »

Cette salle, panoramique, bénéficie d’un panorama exceptionnel. Aujourd’hui, les vitres blindées sont masquées par des volets métalliques.

« Monsieur Ortega !… Madame Jones ? Monsieur Gosselin ? Monsieur Ibañez ? Vous êtes tous les quatre ? s’étonne Robert Spinrad, le régisseur. Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Bonjour, Bob !… Bonjour à tous ! » Je lève la main droite à l’attention d’Élona Calvi et ses deux collègues, le jeune Walter Gryzka et le vieux baroudeur, Valente Baldato… Cantonnés, tous trois, à l’autre bout de la pièce. L’espace entier est assiégé par les gardes de notre service de sécurité.

« Nous avons un scoop pour vous !

— Un scoop ! s’exclame Bob qui lève les bras au ciel. Mais nous n’avons toujours pas de réseau !

— Vous n’avez pas l’image… mais avec ce que je m’apprête à vous révéler… la voix suffira amplement. Nous descendons ? »

Toujours en compagnie de Stephen, nous avançons jusqu’aux journalistes… Et comme je m’y attendais, Élona, appâtée par le mot scoop, comme une guêpe par le sucre, m’assaille de questions… Mais je suis bien décidé à ne parler que lorsque nous serons en direct. Nous descendons à l’étage inférieur par le grand escalier… Larry Altman, la belle Nicole Sanchez et Michael Duncan quittent le studio… Je suis, comme à l’accoutumée, dirigé vers le salon de maquillage. Ce qui me surprend, les liaisons vidéo et holographique étant interrompues… Escorté par Stephen, je retrouve le salon d’attente à 7 h 18. Carlos, Alexis et Cathlyn prennent un petit déjeuner en compagnie de Robert, de Valente et de Walter. Je propose à Stephen de s’asseoir avec nous, il décline l’invitation.

Et c’est au tour de Valente de me cuisiner… Ils patienteront encore quelques minutes. Le direct commence à 7 h 30.

Il est 7 h 21 à l’horloge digitale qui trône devant nous, lorsque j’aperçois d’étranges remous à la surface de mon jus d’orange… Thé, café, eau, tous les liquides se mettent à vibrer… Les vibrations s’amplifient, verres, tasses, soucoupes, couverts, la table basse, les tableaux, les portraits accrochés au mur…

« Que s’passe-t-il ? demande Stephen, une main en appui contre l’embrasure du salon, l’autre contre l’oreille.

— Un tremblement de terre ? questionne Bob.

— Quoi ? s’exclame Stephen, les yeux écarquillés. Ne bougez pas ! » Il s’éclipse. Les tremblements persistent, signes de puissants infrasons…

« Déjà ? grimace Carlos.

— Déjà quoi ? s’inquiète Bob.

— Le scoop ! Ce que je m’apprête à annoncer.

— Mais c’est quoi, nom de Dieu ! réclame Bob.

— Une invasion… extraterrestre.

— Oh putain ! J’le savais ! » lance Valente.

Un homme entre deux âges, le visage défait, livide, apparaît dans l’embrasure : « Bob… Les caméras du SBT… Faut qu’tu voies ça… »

Bob se lève, il manque de peu de percuter Élona qui arrive à son tour : « Qu’est-ce qui s’passe encore ?

— Venez… » lâche à voix basse l’homme entre deux âges. Faisant fi du conseil de Stephen, nous le suivons vers la régie…

Les écrans, qui trépident sous les vibrations, diffusent des vues panoramiques… Au-dessus de la ville lumière, aussi loin que s’étend l’horizon, s’étale une sinistre masse nuageuse parcourue d’innombrables éclairs électriques ! Le jour ne se lèvera pas sur New York…

« Où êtes-vous ? crie soudain Stephen.

— Ici ! » réplique Carlos. Stephen jaillit dans la régie ! Il jette un bref regard autour du studio.

« Bon… O.K. ! Pour tout l’monde ! Évitez toute pièce… ou tout passage vitré ! Si vous êtes obligés… alors, éloignez-vous le plus possible des fenêtres !

— Les vitres sont blindées, précise Bob.

— Peut-être… Mais faites c’que j’dis !

— Bob ! s’écrie le collègue régisseur.

— Nom de Dieu, d’nom de Dieu ! s’exclame Bob, alors que tous les témoins des consoles s’allument… Oh, putain !… Le réseau !… Les réseaux ! Les liaisons ! Les coms sont rétablies ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça sent mauvais ! grimace Stephen. Ils veulent que tout l’monde voie ça !

— Monsieur Ortega, m’interpelle Élona. Il est l’heure… Le blocus des infos, c’est terminé ! Bob ? Les appareils vont supporter les vibrations ? C’est bon ?

— Le temps qu’t’arrives, réplique-t-il sans la regarder, absorbé par sa tâche.

— Attendez ! ordonne Stephen. J’ai moi aussi une liaison ! Avec… » Il s’interrompt.

« Monsieur Ortega, Madame Jones, Messieurs Gosselin et Ibañez, je dois vous parler en privé ! »

Nous quittons la régie pour retourner dans le salon d’attente. Stephen ferme la porte derrière nous. La tour vibre… mais les trépidations ne devraient pas endommager la structure, les gratte-ciels devant se conformer à de strictes normes parasismiques.

« New York, Genève, Addis-Abeba, Rangoun, Canberra ! Un vaisseau emnos vient d’arriver au-dessus des cinq capitales ! C’est la panique !

— Je dois avertir la population ! Ils ne doivent pas sortir… Et ceux qui sont dehors doivent rentrer chez eux ! » Je sors du salon. Élona et ses deux collaborateurs nous attendent dans le couloir.

« Allons-y ! » Je suis plus que jamais déterminé. Nous filons vers le studio du direct. Nous descendons le petit théâtre qui surplombe le grand bureau ovale… Cathlyn, Carlos, Alexis et Stephen s’assoient sur les fauteuils du premier rang. Je m’installe devant les trois journalistes…