Chapitre 6-32

Kim Mi Yun – Rangoun

Nous venions de terminer notre réunion d’état-major. Un conseil exceptionnel pour recadrer les objectifs, et, ne disposant plus du concours du système, faire quelques ajustements à notre emploi du temps.

Accoudés à la balustrade de marbre de la terrasse centrale du siège, celle située au dernier niveau de l’édifice, Harapan, Jian, Simantha et moi, nous assistions, silencieux, recueillis, au spectacle du couchant… Un instant privilégié, sous un ciel sans nuages, sur un lieu d’une exceptionnelle splendeur. Le siège de la Fédération Asie se situe à l’emplacement de l’ancien parlement régional. À quelque treize cents mètres du joyau de Rangoun, la pagode Shwedagon et son immense stûpa central entouré d’une enceinte de 64 pagodons.

Située sur la colline de Singuttara, la pagode principale domine la ville. Elle se trouve au cœur d’un vaste ensemble de 72 autres pagodes, pagodons, salles de prières, tazaungs, pyatthats, ainsi que de nombreuses statues de bouddhas et de nats, héros ou martyrs… Toutes ces richesses forment une forêt d’arêtes ciselées, de crêtes sculptées, de pics, d’aiguilles, qui s’élancent vers les cieux. Le coucher de soleil est le moment où les monuments, recouverts de plaques d’or, changent de couleur avec le déclin de l’astre solaire…

Lorsqu’un message de Lisbeth Henning vient perturber notre recueillement…

« Il fut un temps où nos alliés disparaissaient des cinq étoiles, annonce tout de go Lisbeth. Mais… comme disait Kipling… » Sa phrase reste en suspens.

« Quoi ?… Kipling ? s’étonne Jian. Qu’est-ce qu’il disait ?

— Mais ceci est une autre histoire, réplique Harapan.

— Quoi ? rétorque Jian.

— Ceci est une autre histoire ! Je cite Kipling ! précise Harapan. Il faut prendre la parabole de Lisbeth à contre-pied.

— Les cinq étoiles ? Notre emblème ? Les cinq fédérations ? propose Simantha.

— Ou les cinq capitales ? se hasarde Harapan.

— Il fut un temps… le passé… opposable au futur ? se demande Jian. Nos alliés… nos ennemis ?… Et disparaissaient ?… Apparaîtront ? » Il grimace.

« Les Emnos prépareraient une invasion ? en déduit Harapan.

— Je crains… qu’il ne faille s’y attendre. Kyaw ! » Kyaw Win est le chef de la sécurité.

« Madame ?

— Nous passons au niveau d’alerte maximum ! Vous fermez immédiatement le siège au public !

Bien Madame.

— Et transmettez un message à Madame Henning, au siège de Genève.

Les liaisons ne sont pas sécurisées, Madame.

— Je sais, Kyaw. Mais le message est bref, un seul mot, “Quand”, suivi d’un point d’interrogation.

Bien Madame.

— Et prévenez-moi dès que vous avez la réponse. »

*

La nuit est tombée. Le siège fermé au public, nous nous retrouvons avec le personnel administratif, technique et la sécurité. En fait, entre nous. J’apprécie habituellement ces moments de calme relatif. Ce soir, c’est différent… La réponse de Lisbeth a été immédiate. Aussi laconique que mon interrogation : “IMMINENT” ! Un seul adjectif, redoutable, terrifiant…

Nous sommes aussitôt descendus d’un niveau pour nous installer, dans l’attente de l’inconnu, sur les fauteuils rouges du salon des chinthes. Dans la pénombre, devant la baie vitrée, blindée, qui donne sur la perspective des jardins du Peuple, avec, en fond de paysage, la pagode Shwedagon illuminée…

Dans l’obscurité, j’ai l’impression que les personnages des deux grandes peintures murales qui nous encadrent vont sortir des cloisons pour fondre sur nous ! Des peintures de scènes traditionnelles birmanes de style Nyaung Yan, des reproductions à l’identique d’œuvres des grottes de Po Win Taung.

Pour tenter de camoufler nos peurs, masquer nos angoisses, nous commentons le thé qui vient de nous être servi… Un thé noir de Darjeeling, tout en rondeur, harmonieux, avec une fine astringence, une longueur en bouche végétale, florale, fruitée et amandée…

Mais tout ça n’a rien de naturel, nous en faisons bien trop… Un moyen désespéré pour tenter d’échapper à nos préoccupations. Le cœur n’y est pas… Je suis sur le qui-vive, et une sourde angoisse monte du ventre. Est-ce la dernière boisson des condamnés ? Parfois il vaut mieux ne pas savoir… Et c’est à 18 h 50 qu’apparaissent d’inquiétantes vibrations… Les manifestations de l’approche d’un vaisseau mère ! Kyaw vient aussitôt nous rejoindre. Je l’entends chuchoter : « Tout le monde à son poste ! Préparez-vous… »

Les vibrations augmentent et d’étranges lueurs fugitives viennent embraser le ciel… Un gigantesque nuage, éclairé par les lumières de Rangoun, et parcouru d’innombrables fulgurations, s’abat lentement sur la ville…

« Non, annonce soudain Kyaw. On ne l’entend pas d’ici.

— Quoi ? questionne Harapan.

— Maha Tisadda Ghanta ! répond Kyaw. La cloche est entrée en résonance avec les vibrations du vaisseau !

— Bon ? Ou mauvais présage ? » demande Jian. Kyaw se contente de grimacer. Un violent éclair illumine le site. Un arc électrique s’est formé entre la flèche du stûpa central de la pagode Shwedagon et le nuage !

« Le hti ! s’exclame Kyaw alors que nous parvient le craquement sec du tonnerre.

— Sacré paratonnerre ! » ajoute Jian, les yeux écarquillés, impressionné, tout comme moi, par l’intensité de la décharge. Je suis impressionnée, mais pas véritablement étonnée.

Le hti, maintenu par des haubans d’acier, est une ombrelle métallique à laquelle sont accrochées des clochettes d’or et d’argent. Ce hti coiffe le zoon, la partie métallique du sommet du stûpa qui supporte une girouette et le seinbu, une petite sphère d’or incrustée de milliers de diamants et d’une émeraude de 76 carats.

Le nuage se désépaissit… Il laisse transparaître la silhouette du vaisseau. Un second arc électrique se forme… Le nuage se dissout entièrement autour de la zone de contact… Est-ce la conséquence de la décharge ? Le diamètre s’élargit, les nébulosités se désagrègent, et la base du vaisseau apparaît nettement. Gigantesque, cet appareil possède un fantastique système d’anneaux ! Et c’est probablement grâce à ses trois disques lumineux rotatifs jaunes qu’il se maintient en vol stationnaire. Les disques changent de teinte, ils deviennent bleutés tandis que le vaisseau remonte lentement… Et le nuage se reforme !

« Intéressant ! remarque Kyaw. Son camouflage serait vulnérable aux décharges électriques ? Ça m’donne une idée…

— Gardez votre idée pour plus tard, Kyaw. Nous devons attendre. »

Ma remarque le surprend, le déçoit visiblement, mais il change soudain de tête… et nous apprend que les réseaux sont à nouveau opérationnels !