Chapitre 6-34

Adam – Darién

La pluie a cessé, mais le ciel reste couvert. Dans une atmosphère chaude et humide, Éoïah et moi nous avons, au sens propre comme au sens figuré, survolé les obstacles et rejoint la soucoupe en début d’après-midi. J’ai aussitôt contacté Mel. Il pense avoir pris du retard. Il estime qu’ils n’arriveront pas à destination avant la nuit. Il m’a demandé d’essayer de contacter Lisbeth Henning… J’ai été surpris de voir que les liaisons étaient rétablies. Madame Henning m’a aussitôt prévenu qu’ils n’étaient pas maîtres de leur système, et qu’il nous fallait parler à demi-mot : « Nous sommes surveillés. Un vaisseau emnos se tient en vol stationnaire au-dessus de chaque capitale. Ils ne bougent pas, ils ne se manifestent pas… du moins pour l’instant.

— Nous avons le colis. Où doit-on le livrer ?

Gardez-le bien précieusement. Il est en sûreté avec vous. »

Une réponse qui ne nous a guère satisfaits… Éoïah a pris les commandes, et nous sommes partis vers le nord à la recherche de nos compagnons…

*

Facilement repérables, ils pataugent en pleine zone marécageuse. Ils se dirigent tout droit vers un fleuve qu’ils ne pourront traverser. À moins que Thomas ne dévoile ses pouvoirs.

« Alors ?… Comment ça s’passe ?

Pouah ! » répond Jade. Je la sens dégoûtée, désabusée.

« C’est même pas sûr qu’on arrive cette nuit. Il nous aurait fallu un riverslide… Au moins ! La mangrove grouille de serpents, de crocodiles !

Et y en a qu’ont envie d’changer d’ordinaire, remarque Thomas. La nourriture exotique les tente.

P’t-être… Mais la bouffe exotique est coriace ! réplique Jade. Les marais d’Kylèn… c’était d’la rigolade à côté !

C’est pas c’que tu disais là-bas ! » Je souris.

« Et vous ? Vous en êtes où ? demande Thomas.

Nous ? On est juste au-dessus d’vous.

Au-dessus d’nous ! Veinards ! lâche Mel.

Un conseil, bifurquez vers l’est ! Vous éviterez un fleuve. Ça s’ra p’t-être un peu plus long, mais le terrain a l’air plus sec.

D’accord, répond Mel.

Il vous reste… 17 km… Allez ! Courage ! Nous allons vers la civilisation. Je vais prendre les devants. Je vais tâcher de dégoter un véhicule et des provisions.

Tu prends un véhicule rapide, précise Mel, pour au moins trois personnes. Origni… qui compte double, et l’chauffeur !

Je vais voir… J’te tiens au courant. »

Éoïah survole un fleuve serpent aux eaux limoneuses, elle longe ses méandres, et un fin ruban gris-brun qui ondule au cœur de la forêt apparaît : la route ! Le trafic est quasi inexistant. Un petit véhicule gris métallisé ovoïde avance lentement vers le nord… Un speedglide orange et noir file dans l’autre sens… Nous le suivons. Il ralentit, la route s’élargit en un giratoire dont les deux accès aboutissent à un vaste rond-point signalé par un grand panneau en demi-lune.

“PINOGANA DISTRICT Bienvenidos” est inscrit en lettres vert foncé sur un fond orangé. Le centre du rond-point est occupé par un édicule niché au cœur d’un mini jardin exotique. Un édicule de trois constructions au toit carré en feuilles de palmier. Il y a trois bâtiments autour de la place. Leurs toits plats servent d’héliport. Quatre hydrogyres y stationnent. Les premiers que je remarque sur Terre. Identiques à celui que nous utilisions sur Ir’ Dan.

Ces structures servent également de parkings couverts. Le premier, surélevé, est réservé, d’après les pictogrammes, au sol comme au-dessus de l’entrée, aux grands véhicules de transport de marchandises et de personnes. Le speedglide s’engouffre et disparaît dans le deuxième. Quatre allées mènent au village.

Retiré, bâti entre le terminus de la route et un cours d’eau aux eaux olivâtres, il est formé d’un ensemble de petits bungalows fleuris aux toits de tôles colorées. Quelques maisons sur pilotis semblent flotter au bord de la rivière. Elles sont reliées entre elles par un quai. Un quai où sont amarrés plusieurs riverslides. Le dernier rempart d’un poste avancé de la civilisation en plein territoire hostile. Un seul pont suspendu franchit la rivière.

Il y a peu de monde dans les rues. Contrairement au village Emberá, ils ne sont pas tous indigènes. Ici, la population me semble cosmopolite. Ce qui me surprend, c’est que même dans ce village perdu au cœur de la jungle, foisonnent les pancartes publicitaires : Restaurant, Chambres, Motel, Drugstore, des enseignes de loueurs de véhicules, de voyagistes… Une caractéristique indiscutable de la civilisation terrienne.

Éoïah revient vers le rond-point, et stationne à quelques mètres au-dessus de l’édicule. Nous nous serrons très fort dans les bras l’un de l’autre, avant de sortir de la soucoupe… J’ai besoin de l’appui d’Éoïah. Je trouve en elle, le réconfort, la force d’avancer, le courage d’affronter mes démons. Je n’ai pas l’insouciance de Jade et de Thomas… Que d’ailleurs j’envie parfois… Cette Terre me paraît étrangère, même si la planète est celle de mes origines… Je sens le désir monter… en moi, comme en ma douce chérie… Nous restons quelques instants sans bouger, en parfaite osmose d’esprit…

Notre camouflage engagé, j’abaisse la plate-forme d’un mètre à peine. Nous nous courbons pour descendre, main dans la main, entre les palmiers. Des plantes à feuillage large et vernissé et de superbes épiphytes à fleurs jaunes pointillées de mauve… Nous désengageons le camouflage, et nous nous rapprochons d’une construction au toit carré.

« Adam Louie… Éoïah Louie… Bonjour ! annonce une voix de synthèse masculine sortie de je n’sais où. Que cherchez-vous ? » demande la voix à l’accent chantant. Nous nous regardons, aussi surpris l’un que l’autre.

« Il n’y a qu’à demander, lâche Éoïah.

Pardon, Éoïah ? Je n’ai pas saisi vos propos.

— Nous cherchons un véhicule.

Voie terrestre, maritime, mixte ?

— Fff… Un instant ! Je réfléchis. Mel ?

Adam ?

Nous venons d’arriver. J’ai aperçu des hydrogyres. Ça conviendrait ?

Waouh ! Super ! On va gagner du temps !

O.K. ! Plutôt voie aérienne. Un hydrogyre nous conviendrait.

Je suis désolé, Adam, mais les hydrogyres ne sont pas disponibles. Voie terrestre, maritime, mixte ?

Désolé, Mel, j’me suis avancé un peu vite. Les hydrogyres sont indisponibles… Voie terrestre !

Locar ? Prestaco ? Raceno ?

— Mmm ? Là, c’est moi qui n’comprends pas.

Quelle société préférez-vous ? Locar, Pedro Carrasco ? Prestaco, Alonso Torrijos ? Raceno, Carlos Navarro ?

— La plus proche.

Excellent choix… Locar, concession Ferruti, Pedro Carrasco.

Mmh ! » Éoïah sourit. « Il aurait dit la même chose si t’avais choisi un autre.

— J’le pense aussi. Et où s’trouve-t-il… ce Pedro ?

Devant vous. Le parc de stationnement numéro 2.

— Oui ?

Traversez le parc. Au fond, vous trouverez plusieurs boutiques. Locar est la troisième en partant de la droite. Entre l’agence Emberá Tour et le drugstore Pinogana Mostrar.

Bien ! On a tout sur place !

— Merci. » Nous traversons le rond-point en direction du parc numéro 2. Un premier véhicule ovoïde vitré à trois roues, à la carrosserie jaune miel et noir, passe près de nous. Il circule à vide. Un second, vert olive et ambre rouge, est occupé par deux passagers. Ils sont passifs. Il ne semble pas y avoir de dispositif de pilotage manuel dans ces engins de deux places. Les quelques passants nous repèrent aussitôt : notre tenue leur paraît totalement incongrue ! Nous aurions dû nous changer… Je n’y ai pas pensé. Les robes éthaïres sont si pratiques, si commodes… et les porter nous semble si naturel…

La plupart des véhicules stationnés sont du même modèle, ovoïde, à deux places… mais j’en aperçois d’autres, plus allongés… Des modèles à quatre roues, pour quatre ou six passagers… Ils sont tous connectés à un dispositif au sol. Système que j’observe aux emplacements libres, deux simples rails métalliques encastrés dans le revêtement. Les speedglides sont garés devant les boutiques… Deux d’entre eux accrochent mon regard : oblongs, plus élancés, plus effilés que les autres. Leur silhouette me rappelle les awoushis de la Communauté. Ce que remarque également Éoïah. Nous nous en rapprochons… Le carénage aérodynamique du premier est jaune doré et rouge pourpre. Un dragon noir crachant du feu est stylisé de chaque côté. Le second est noir et rouge vif. Ce sont des modules de trois places ! Avec un joystick à l’avant ! Les banquettes et le joystick sont différents. Essayer ces engins me plairait bien…

Trois véhicules garés à l’opposé du parking attirent mon attention. Noirs et gris métallisé, chromés, à l’allure racée, sportive, ils sont profilés comme des bolides de course…

Une porte vitrée glisse latéralement… Une porte sous une pancarte lumineuse LOCAR avec un écusson à liseré argenté à la droite de l’enseigne. Sur fond blanc, un griffon rouge, stylisé comme celui de l’emblème de la Confédération, domine le sigle Ferruti écrit en lettres noires. Un petit homme d’une quarantaine d’années, trapu, bedonnant, nous fait un signe de la main. Son visage rond, à la peau basanée, au front dégarni, est barré d’une épaisse moustache. Il nous observe de ses yeux de batracien, il vient vers nous….

« D’où ils sortent ces deux-là ? Halloween est passée ! Mardi gras ? Sont en avance ! Même costume, même collier ? Un bal costumé ? En voilà de drôles d’oiseaux ! Mignonne, la blondinette ! Appétissante… Madame Louie… Monsieur Louie… Bonsoir ! Je suis Pedro Carrasco ! » Son accent hispanique est très prononcé. Tout en considérant, discrètement, de ses yeux chassieux, les formes d’Éoïah, il exagère une courbette respectueuse et lui serre la main droite… avant de me tendre une paume moite… Sa poigne est molle, mais son regard est franc, direct, alors que le mien est fuyant…

« Je crois savoir que vous cherchez un véhicule ?

— Bonsoir… Effectivement.

— J’ai c’qu’il vous faut… Venez ! Suivez-moi… » Il plisse les yeux, un sourire confiant au visage. « Vous avez d’la chance ! Le système a été rétabli c’matin ! » Il réajuste ses bretelles multicolores. Des pinces en forme de main qui retiennent un pantalon ample de coton gris foncé.

« Un véhicule pour vous deux ? » Il nous invite à entrer les premiers dans le local. Tout en profondeur, avec une seconde vitrine qui donne sur l’extérieur, l’agence ne possède que deux bureaux. Un près de chaque entrée. Au centre, deux banquettes semi-circulaires se font face. Entre elles, une projection holographique, estampillée Ferruti, présente les engins ovoïdes… Nous sommes les seuls clients, ce qui dérange Pedro.

« Oui, pour nous deux… mais nous avons beaucoup de bagages… Deux places… larges, ou trois places.

— Assoyez-vous. » Il recule les deux sièges devant le premier bureau et prend place devant nous.

« Les affaires sont perturbées en ce moment… » Il grimace, comme pour s’en excuser. « Les gens n’ont pas confiance… avec les pannes à répétition du système… Mince ! J’aurais pas dû dire ça ! Ils vont s’inquiéter. Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes suivis en permanence par notre réseau. En cas d’souci, l’agence la plus proche met tout en œuvre pour venir vous chercher.

— Qu’appelez-vous… souci ?

Souci ? Une panne du système.

— Nous n’avons pas besoin du système pour nous diriger.

— Ah ! Très bien ! Est-ce qu’il a son permis… »

Il fait apparaître un formulaire… nos deux portraits et une liste d’informations nous concernant !

« Non… ni lui ni elle… » Il grimace. « Je suis désolé… mais vous n’avez pas votre permis.

— Pardon ?

— Vous n’avez pas votre permis.

— Permis ?

Il se fout de moi ? Permis de conduire… Je peux vous louer une F2… ou une F4, si la malle arrière de la F2 est trop juste pour vos bagages.

— F2 ?… F4 ?

Mais ? Ils sortent d’où ces deux-là ? » Il fait apparaître les hologrammes de deux véhicules ovoïdes. Je réponds par une moue de dégoût.

« Et vous allez jusqu’où ?

— San Diego ! » Une nouvelle image apparaît : notre trajet prend forme devant nous : une ligne avance et se faufile à travers le paysage… Le Panama… le Costa Rica… le Nicaragua… le Honduras, le Salvador, le Guatemala, le Mexique… jusqu’à San Diego ! Pedro est cloué sur place par la surprise. Vingt-deux relais sont annoncés, 87 heures et 40 minutes pour parvenir au centre de San Diego !

« 6 300 km ! lance-t-il, en arrondissant la distance indiquée. En voiture ! Mais prenez une navette jusqu’à l’aéroport ! Vous serez à San Diego avant demain matin !

— On n’aime pas l’avion… J’ai vu des speedglides devant les boutiques…

— Et vos bagages ? En en prenant deux ?

— J’ai vu des modèles à trois places.

— Les spurts. Ils ne sont pas à louer. De toute façon vous n’avez pas le permis… Et par bateau ? Et si vous preniez un bateau ?

— Non !… Qu’est-ce que je dois faire pour avoir le permis ? Pour ce soir ?

Pour ce soir ? Il est fou ! D’ici ce soir ? Impossible !

Éoïah, on sort ! Je vais demander le permis à Madame Henning. Vous nous donnez cinq minutes ? » Je me lève de concert avec Éoïah.

« Je vous en prie… Ces deux-là… j’vais pas les revoir.

— Nous revenons dans cinq minutes.

Ben tiens… Alors à tout de suite. »

Nous sortons par le même côté, celui du parc de stationnement. Main dans la main, je dirige Éoïah vers les trois coupé-cabriolets aperçus tout à l’heure… Leurs vitres fumées ne laissent, hélas, rien transparaître. La carrosserie est si lisse qu’on distingue à peine le profil des portières. Ils n’ont certainement que deux places… Mais je me verrais bien aux commandes de l’un de ces engins… Éoïah, qui lit mes pensées, sourit tendrement. Nous nous mettons à l’écart…

« Système ?

Adam Louie ?

— Peux-tu me mettre en liaison avec… Lisbeth Henning du… Non ! Attends !… Ordre annulé ! Nouvel ordre : mets-moi en liaison avec David Eichman, le responsable de la sécurité du siège du HCC de Genève.

Demande en cours, Adam… Liaison établie.

Ici, David Eichman ! Adam ? Que s’passe-t-il ?

— David, j’ai besoin d’un service. Il me faut un permis de conduire pour transporter le paquet.

Rahel !… C’est tout ?

— Des nouvelles des… visiteurs ?… Ils bougent ?

Non !… Toujours pas… Nous v’là avec de sacrées épées de Damoclès… Adam, c’est fait !

— Merci David.

De rien ! Bonne chance !

— Et voilà… » Je lance un clin d’œil, pleinement satisfait par la simplicité de la démarche. Nous reprenons la direction de la boutique Locar, lorsqu’un nouveau speedglide de trois places, un “spurt” comme l’appelle Pedro, entre sous le parking…

« Attends… » J’entraîne Éoïah à l’abri d’une F4. L’engin, argenté, aux reflets bleus, se gare à côté des deux autres spurts… La coque supérieure s’escamote comme celle des speedglides… Il y a trois passagers. Trois hommes d’une trentaine d’années. Celui assis à l’arrière est le premier à descendre de l’engin. Un blond aux cheveux longs. Il remonte son pantalon noir, lève les bras, et s’étire… Le deuxième, un Hispanique, sort et, les mains sur les hanches, fait aussi quelques étirements. Ils viennent de loin, ils sont fatigués, ils ont faim… Je suis surpris de percevoir des ondes négatives, de mauvaises pensées. Éoïah serre ma main lorsqu’elle aperçoit le pilote. Typé asiatique, tout comme moi, son visage est fermé, sombre. Ces trois-là, je ne les sens pas… Par candeur, par naïveté, je ne m’étais pas imaginé tomber sur des humains à éviter… Nous les laissons s’éclipser, avant de reprendre notre slalom entre les véhicules jusqu’à l’agence Locar… La porte vitrée s’ouvre à notre approche. Pedro est surpris de nous revoir.

« Vous avez l’air surpris ? » Ma question le déstabilise encore davantage.

« Non… Oui… » Il préfère ne rien dire.

« Bon… Alors qu’est-ce que vous nous proposez… avec permis !

— Avec permis ? » Il est plus que sceptique, carrément incrédule. Mon portrait réapparaît…

« Mais ?… Comment vous avez fait ?… Délivré… aujourd’hui ! À Genève ! Par les autorités de la Confédération ! Mince ! Monsieur Louie… excusez-moi… Il y a dû avoir une erreur… Vous savez en ce moment…

— Qu’avez-vous à nous proposer ?

— Une SS 2 ? » Il nous expose la représentation holographique d’un coupé-cabriolet. « Son autonomie est suffisante… Par El Tubo… dix-sept à dix-huit heures de trajet… une moyenne…

— El Tubo ? C’est où ?

— Pardon ?

— El Tubo ?

— Ah ! Vous ne connaissez pas El Tubo ?

— Non.

— O.K. » Il se gratte la tête… « El Tubo, c’est le surnom de la route… Une autoroute dans les lignes droites… et deux grands tubes dans les virages ! À pleine vitesse, la force centrifuge vous fait faire des loopings ! Ça vous ira, Monsieur Louie ?

— Plutôt ! Ça marche !

Son crédit ?… Est suffisant… Celui de Madame ?… Aussi… Je débite le compte de… de… » Ses mots restent en suspens.

« Le mien !

— D’accord… Votre contrat est accepté… Voici les lunettes… » Il me tend un boîtier métallique noir qu’il sort de son bureau. Sur le couvercle, “Schwarz Shadow” est inscrit en relief, en italique, en lettres argentées.

« Vous allez me préciser le fonctionnement ?

Ah ?… Mais bien entendu… Suivez-moi. »

*

Le hasard fait parfois bien les choses : Pedro Carrasco est un ancien moniteur de pilotage. Il comprend tout de suite qu’il a affaire à un débutant. Il devine, sans faire de remarque désobligeante, que je n’ai qu’un permis de complaisance. Courtois, patient et indulgent, il me présente les caractéristiques techniques de la SS 2, un engin propulsé par un moteur à induction électromagnétique. Sa vitesse de pointe équivaut à celle d’un speedglide, autour des 400 km/h… Mais elle est automatiquement bridée lorsque l’engin arrive en zone urbaine. La voiture dispose de suspensions adaptatives qui scannent en permanence l’état de la route et s’adaptent en fonction…

Pedro m’expose ensuite les rudiments du pilotage manuel. Les commandes de désengagement du système sont regroupées sur le volant. Sur la gauche, un bouton-poussoir permet la mise en service de deux pédales… Celle de gauche pour l’accélération, celle de droite pour le freinage. Il va falloir que je m’y habitue… La SS 2 possède également une boîte de vitesses automatique dont l’automatisme est débrayable par une commande à bascule située à droite du volant ; elle se manipule par pressions successives de l’index.

Les lunettes interactives permettent d’anticiper la conduite. Elles suivent et interprètent les mouvements oculaires, et affichent, avec une impressionnante sensation de relief, la route et son trafic avant même qu’ils ne se découvrent. Doubler sans visibilité est ainsi possible. Il paraît que l’utilité de ces lunettes est encore plus flagrante en pleine nuit. Piloter dans une totale obscurité serait aussi simple que de conduire en plein jour. Les bas-côtés se transforment pour devenir lumineux, et de nombreuses indications s’affichent devant le pilote… Tant d’informations, me précise-t-il, qu’elles peuvent être difficiles à suivre à grande vitesse… Il ajoute, un peu ironique, que la carrosserie de ce véhicule, qui obéit au doigt et à l’œil, est conçue dans un matériau à mémoire de forme… Pedro souhaite m’emmener faire un tour, mais la voiture n’a que deux places, et je ne veux pas laisser Éoïah seule. Nous nous contentons de sortir du parking, de faire plusieurs tours de rond-point, de prendre le giratoire, avant de revenir nous garer…

L’affaire conclue, il nous reste à faire quelques courses avant l’arrivée de nos compagnons… Nous quittons Pedro devant sa vitrine, et nous entrons dans la boutique d’à côté, le drugstore Pinogana Mostar…

Les portes s’ouvrent sur une profonde galerie commerciale éclairée par des boules lumineuses et de larges skydomes. Au cœur du passage, des bancs sont disposés autour d’un massif de plantes vertes et fleuries. On entend un fond musical mêlé à un bruit d’eau. Un parfum fruité, sucré, épicé, flotte dans l’air… Un parfum qui me rappelle le gardénia, une fragrance de l’odorothèque d’Alpha Cent.

Plusieurs boutiques proposent de l’artisanat et des produits locaux. De la vannerie, des textiles de patchworks très bariolés, des masques, des vases, des pots, des instruments de musique façonnés dans un bois veiné orangé. Du “cocobolo” d’après les indications. Et bon nombre de petites sculptures blanches ou polychromes. Des objets ciselés dans l’ivoire végétal de noix de tagua…

Il y aussi un incroyable choix de plantes séchées ! Au-dessus de chaque variété, une fiche lumineuse informative promet monts et merveilles… Et des fruits et légumes frais, du poisson, de la viande… dont je préfère ignorer la provenance… Et des boissons : des eaux, des jus de fruits, des boissons fermentées ambrées, nommées “Rum” et des bières…

Mais ce que nous recherchons, ce sont des recharges pour notre petite machine à repas. Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve… et je préfère prévoir… Si les évènements tournent en notre défaveur, nous pourrons toujours nous replier dans la soucoupe.

Le personnel remarque rapidement que nous sommes un peu perdus, même si nous cherchons à donner le change en observant, et en reproduisant, les mimiques et la gestuelle des autres clients… Des clients qui d’ailleurs… nous observent d’un drôle d’œil. Tous dissimulent plutôt mal leur surprise de nous voir habillés de la sorte. Nous sommes observés, épiés, comme des bêtes curieuses. Entendre les pensées des gens n’est pas forcément un avantage.

Notre premier choix établi, un chariot jaune arrive à nos côtés. L’article déposé, une voix de synthèse nous annonce un nombre de Confors… Cet étrange caddie nous suit comme un animal domestique… Notre sélection terminée, toujours talonnés par notre nouvel objet apprivoisé, nous retournons vers notre SS 2. La petite malle arrière s’ouvre… Nous devons jouer d’ingéniosité pour y caser nos achats… Je dois loger la cassette de colorants alimentaires à l’avant, sous le siège de droite. Le chariot vidé, il nous quitte pour retourner vers le drugstore… Nous le suivons… et nous allons nous rafraîchir dans des installations sanitaires séparées hommes femmes… avant d’aller nous restaurer dans la brasserie de l’entrée opposée.

L’insouciance retrouvée, nous avançons, bras dessus, bras dessous, vers le restaurant… Ma nonchalance s’efface comme un rêve qui bascule sous un brusque retour à la réalité. Les trois énergumènes de tout à l’heure sont attablés à une petite dizaine de mètres. Le blond est assis devant l’entrée, les deux autres sont de dos…

Je retiens Éoïah, et focalise mon attention sur eux… Ils sont sur leurs gardes, aux aguets… Ce qu’ils souhaitent… c’est se faire oublier… Ils ont une fausse identité ! Tout comme nous !… Leurs puces ont été volontairement court-circuitées pendant le black-out… Ils ne nous ont pas remarqués. Nous allons faire comme si de rien n’était…

À l’affût de leurs pensées, je marche aux côtés d’Éoïah vers le buffet… Je choisis une même assiette variée et colorée de cebiche… une bière, et une salade de fruits. Éoïah prend un cocktail à base de “Rum” local, et se laisse tenter par un assortiment de boules de crèmes glacées et de sorbets…

Nous ne nous sommes pas encore retournés, que le regard du blond se pose sur nous deux ! La blancheur de nos robes éthaïres l’a attiré… Captivé par la chevelure d’Éoïah, il reluque ses formes et commence à fantasmer… Il prévient ses deux compères au moment même où nous nous retournons ! La tête penchée, le regard baissé, je ne les fixe pas, mais suis leurs intentions… Éoïah n’est plus leur seul centre d’intérêt, ils ont remarqué nos colliers !

«  ! Les gamins ! s’exclame le blond. V’nez un peu par ici.

Qu’est-ce qu’on fait ? me demande Éoïah.

La sourde oreille. » Nous nous éloignons en faisant semblant de ne pas les avoir entendus.

« Vous êtes bouchés ou quoi ? » nous interpelle l’Hispanique. Je l’entends se lever… Il se veut menaçant, il cherche à nous impressionner.

« C’est quoi cette tenue ridicule ?

— On vous invite à not’ table… et vous r’fusez ? insiste le blond. Vous savez qu’c’est pas poli ?

J’enlève mes lentilles pour les impressionner ? propose Éoïah.

Non, pas la peine… Ils ne se méfient pas.

— C’est chouette c’que t’as là, ma jolie ! » dit l’Hispanique qui s’est approché. Il tend une main vers le collier d’Éoïah ! Je bloque aussitôt son bras par la pensée.

« Aaahh ! Qu’est-c’que ? » Son regard trahit l’incompréhension. Surpris, les deux autres tentent de se lever. Je les cloue à leur banquette ! Ils sont stupéfaits, atterrés, et cela me satisfait. Un sentiment pas très louable, mais bien réel.

« Ne t’avise pas… de porter la main sur elle ! » Je relève lentement la tête, fusille du regard l’Hispanique, et lui alourdis progressivement les épaules…

« Bon Dieu ! Mais t’es qui, toi ? » Il grimace… et va se rasseoir, le bras toujours paralysé.

« Je suis ton pire cauchemar… Même chose pour vous autres. Restez tranquilles… et il ne vous arrivera rien. »

J’ai, bien malgré moi, attiré l’attention de l’Asiatique. Je sens naître en lui une curiosité malsaine, une fascination, un intérêt pervers, lorsqu’une voix de synthèse intervient :

« Un différend ? questionne une voix masculine. Souhaitez-vous l’intervention d’un tiers ?

— Non merci. » Je sens un soulagement immédiat chez les trois humains.

« Pardon si… nous vous avons… offensé, convient d’une voix saccadée l’Asiatique au regard gris acier. Mais comment faites-vous ça ?

— Tu ne le sauras pas. » Il s’apprête à répliquer, mais je lui cloue le bec en compressant sa cage thoracique.

« Laissez-nous dîner tranquillement. » Il se contente d’un hochement de tête. Cette fois, je sens de la rage, de la fureur, qu’il se doit de ravaler… Nous nous assoyons devant eux, deux tables plus loin. Je ne relâche que progressivement la pression, et ils finissent par partir… en me jetant, tous les trois, un regard mauvais. Ils souhaitent une revanche… Ils n’ont vraiment pas compris… Ils n’ont aucune idée de qui ils ont affaire.

*

La nuit est tombée. Nous sommes encore dans la brasserie. À travers la vitrine, qui porte l’inscription ¡¡ Feliz Año Nuevo !!, j’ai suivi l’allumage progressif de petits lampadaires orangés accrochés aux façades des bungalows fleuris. Éoïah en est à son quatrième cocktail… L’alcool lui monte à la tête… Euphorique, insouciante, elle me dévore des yeux… Elle a envie de m’embrasser, de chanter son amour… Je dois tempérer ses ardeurs, nous nous sommes déjà assez fait remarquer. Je suis resté sobre, et je suis toujours en contact télépathique avec les trois humains. Ils hésitent, ils se méfient, mais ils ne veulent pas en rester là. L’Asiatique, que les deux autres prénomment Kinji, convoite mon moyen de défense. Il souhaite se l’approprier… Ils nous attendent à la sortie du drugstore. Kinji du côté village, ses deux compères, Wil et Javier, du côté parking…

Entre-temps, Mel a repris contact. Ils approchent. Encore une petite heure…

*

Les boutiques ont fermé. Seule la brasserie est encore ouverte. À ma grande surprise, les clients ont afflué et toutes les tables sont prises !… Deux personnes d’une cinquantaine d’années, des touristes canadiens, bienveillants, sympathiques, se sont assises à notre table et ont engagé la conversation. Très mal à l’aise de leur mentir, j’ai inventé une histoire à dormir debout pour expliquer le langage incompréhensible et le comportement exubérant d’Éoïah… Même si elle ne boit plus que du jus de fruits frais, elle n’est pas encore totalement dégrisée… Et c’est avec soulagement que j’accueille les nouvelles de Mel : les lumières du village sont en vue, ils arrivent enfin ! Mel me demande un point de rendez-vous… Je choisis le centre du rond-point signalé par le panneau en demi-lune… Nous prenons poliment congé des Canadiens, et nous sortons de la brasserie… Éoïah doit passer aux toilettes pour une envie soudaine… Je reste devant l’entrée des toilettes, puis nous reprenons, bras dessus, bras dessous, la direction du parking…