Javier – Darién
J’la sens pas c’t’histoire… On est v’nus ici, dans l’trou du cul du monde, pour s’faire oublier… et on tombe sur ces deux-là !… J’ai les épaules en compote, et l’impression d’avoir eu le bras droit baladé dans un massif d’orties… Je n’sais pas comment il a fait… et franchement, j’ai pas envie d’le savoir… Mais voilà… Kinji est têtu, obstiné, et Wil et moi… n’avons pas vraiment envie d’le contrarier…
Ça va bientôt faire deux plombes qu’on est plantés là, entre deux F4 pourries… Mais qu’est-ce qu’y foutent, bordel ?
« Ça y est ! lance Kinji. Ils sortent de la brasserie… De vot’ côté ! Ils vont sortir de vot’ côté ! J’fais l’tour ! Retenez-les ! J’arrive !
— Bon… Ça va être à nous », chuchote Wil. Les deux jeunes apparaissent au bout de quelques instants. Ils se tiennent bras dessus, bras dessous. Le gars fronce les sourcils, il a l’air inquiet, comme s’il se doutait de quelque chose. La blondasse, elle, a l’air bien éméchée… Putain, c’qu’elle est bandante… Les portes vitrées s’ouvrent…
« À nous ! » Wil m’adresse un clin d’œil confiant. Je n’partage pas son optimisme, quelque chose me dit qu’on fait une connerie. Il sort de sa planque et s’avance vers eux, je lui emboîte le pas.
« Tiens ! lance innocemment Wil. Comme on s’retrouve !… Alors comme ça on fait les fiers ? »
Ils s’arrêtent. Le gars ne bronche pas, il nous fixe froidement, puis esquisse une grimace de contrariété. La blondasse dégage son bras de l’emprise de son compagnon, elle porte la main à son œil droit, puis au gauche… Elle serre les paupières, avant de les rouvrir !
« Aïta aohéa éowéa ! » lance-t-elle d’une extraordinaire voix puissante ! Un frisson me parcourt l’échine ! J’ai aussitôt la chair de poule en découvrant des iris rouges qui flamboient ! Un monstre ! Un démon ! « El diablo ! »
Il me semble que Kinji accourt de la droite, mais je suis incapable de réagir, épouvanté par l’étrange couple.
« Hé ! Les cocos ! » lance une autre voix derrière nous. Je sursaute, comme réveillé en plein milieu d’un cauchemar. Wil et moi nous nous retournons… Le cauchemar n’est pas terminé ! Bien au contraire, il empire ! Un métis portant des nattes africaines vient d’apparaître !
Il est vêtu de la même tenue bizarre que les deux autres ! Identique jusqu’au collier ! Il s’approche lentement, nous observe, nous dévisage, moi, Wil et Kinji… Son regard est froid, sans pitié, sans état d’âme, sans âme… Lorsqu’il se pose sur moi, j’ai l’impression qu’il pénètre en moi, me sonde au plus profond…
« Alors comme ça vous voulez vous battre ? » Deux autres jeunes, un blond aux yeux bleus typé caucasien, et une brune typée asiatique, apparaissent à ses côtés !… Cinq ! Ils sont cinq ! Tous vêtus du même accoutrement ! Une secte ! Une secte diabolique ! Le métis a un sourire en coin. Il semble sûr de lui !… Je suis abasourdi de voir Kinji s’élever ! Comme si quelqu’un l’agrippait par l’épaule ! Mais je ne vois personne… Il plane vers nous, oscillant de légers à-coups, pour retomber lourdement sur ses pieds près de nous deux ! Une puissante voix grave, venue de nulle part, lance quelques mots dans une langue étrangère… Une présence invisible les accompagne !
« Bonsoir ! Je peux vous aider ? » Le système vient à notre secours !
« Merci, réplique le métis d’un ton calme. Mais tout va très bien… N’est-ce pas ? » Il s’adresse à nous trois.
« Qui ?… Qui êtes-vous ? » demande Kinji. Le métis semble réfléchir…
« Anges ? Démons ? J’ai beau m’démanger les méninges… j’arrive pas à m’décider… Un peu des deux ! » Son assurance lui permet même un peu d’humour ! Un humour fortement déplacé !
« Si vous souhaitez vous battre… nous pourrons p’t-être vous en donner l’occasion… Une guerre se prépare… L’avenir de l’Humanité est en jeu… Vous pourrez vous battre… et cette fois pour de bonnes raisons !
— Et… Et qu’est-ce qu’on devra faire ? s’enquiert Kinji.
— Oh !… Nous vous recontacterons le moment venu.
— Bien, répond Kinji, tandis que Wil et moi opinons de la tête.
— Allez… fait le métis, nous signalant de la main droite de dégager. Ce soir, je n’veux plus vous voir. »
Kinji hoche brièvement la tête, et nous retournons vers le drugstore…
« Et tenez-vous à carreau ! Nous vous surveillons ! » Les portes vitrées se referment… Nous sommes sains et saufs ! J’ai bien cru que ma dernière heure était arrivée…
