Chapitre 6-40

Mel – San Diego

Nous n’avons pas accès à la villa. Qu’importe… Le parc est superbe ! La vue sur le Pacifique imprenable ! Pour qu’il ne soit pas repéré, Origni est contraint de rester dans la SS 2…

Nous marchons tous les cinq le long de la falaise, lorsque je perçois, au même instant qu’Éoïah, l’arrivée d’un véhicule… Il vient de s’engager dans la ruelle… Les passagers sont nombreux… Ils sont six, deux femmes, quatre hommes… Ils sont pressés, angoissés, passionnés… au comble de l’excitation… Fils de… fille de… petits-enfants… « Oh ! » Je suis soufflé ! « Ils savent ! Ils savent qui nous sommes ! » J’entends le véhicule qui s’avance sur l’allée gravillonnée… Nous remontons vers la villa… C’est une voiture noire aux vitres fumées. Elle roule tout doucement, et ralentit encore lorsqu’elle arrive à la hauteur de notre SS 2… Ils scrutent au passage l’intérieur… 188 kg… La pression supplémentaire sur les amortisseurs ! Ils se doutent de la présence… de deux personnes.

Leur voiture stoppe devant l’entrée de la villa, et les portières s’ouvrent !… Vêtue d’une longue robe chatoyante, une petite femme âgée, aux cheveux argentés retenus en chignon, est la première à sortir… Elle s’avance de quelques pas et reste figée à nous observer… Le teint mat, la peau ridée, des larmes coulent le long de ses joues… Elle est bouleversée…

« Lesquels ? Jade… oui, c’est elle ! Et lui… Adam ! Oh, mon Dieu ! »

Sakari ! La grand-mère d’Adam et de Jade. Je devine que l’homme âgé aux cheveux blancs plaqués sur le côté est Yang, le grand-père. Il porte une longue chemise noire sur un pantalon gris. En chemise à carreaux rouges et noirs sur un pantalon beige, un personnage entre deux âges, à la peau pâle, parcheminée, assez grand et mince, est quant à lui ébahi, émerveillé… Il ne quitte pas Éoïah des yeux ! Comme si elle représentait le Graal… Il sait qu’elle n’est pas humaine ! Un autre homme, âgé, grand, aux épaules larges, d’origine africaine, nous fait un signe de tête. Un personnage très classe, habillé d’un costume noir sur une chemise blanche. Il est inquiet, tracassé par le surpoids de notre véhicule…

De l’avant de la voiture sont sortis une jeune femme brune, et un homme probablement métis, comme moi, à la peau claire, mais typé africain. La femme porte un chemisier bleu acier et beige, l’homme une chemisette kaki. Tous deux, l’index tendu devant les lèvres, nous font signe de nous taire. Ils se méfient du système… Ils craignent d’être écoutés.

« Mel ! lance Jade. Le métis ! J’l’ai d’jà vu !

Comment ?

Thomas ? Tu l’reconnais ?

Mmm ?… Sa tête me dit vaguement quelque chose.

Alors j’te rafraîchis la mémoire, réplique Jade. Lorsque la première escadre emnos a débarqué…

Ça y est ! J’y suis ! lance Thomas. Tu crois qu’c’est lui ?

J’crois pas. J’en suis certaine !

Vous pouvez traduire ? demande Éoïah.

Un vaisseau terrien se trouvait près de la zone d’apparition de Tanacé. Thomas et moi, on est allés jeter un œil… Le métis était dans le cockpit.

Avec une blonde aux cheveux courts, ajoute Thomas.

Ah ! réagit Jade. Ça m’aurait étonnée qu’tu l’aies pas remarquée !

Et un homme typé… au regard bizarre.

Bon… Bonjour à vous tous ! » Je m’avance… « Je suis Mel…

— Bonjour ! » répond le noir âgé. Il opine de la tête et sourit. « Nous savons qui vous êtes. Je me nomme Entemana Abou Mohammed.

— Enchanté ! » Je lui tends la main droite.

« Attention à la contamination ! » explose soudain l’homme pâle entre deux âges. Entemana, qui s’apprêtait à me serrer la main, recule aussitôt le bras d’un geste brusque ! Comme s’il s’était brûlé ! Je ne peux m’empêcher de rire…

« Pardon… Mais nous ne sommes pas contagieux. Du moins… pas plus que vous !

— Oh ! Excusez-moi… Mais… mieux vaut prévenir… que guérir. Je me nomme James Carlyle. Je suis biologiste… comme Perthie… Perthie Anderson. Nous avons travaillé ensemble.

— Vous permettez… » Je souris. « … que je n’vous serre pas la main…

— Il serait… judicieux de poursuivre notre conversation à l’intérieur, annonce la jeune femme brune. Suivez-nous… Sakari, Yang, venez, ne restez pas plantés là. » Sans un mot de plus, nous les suivons sur le perron… Je sens qu’Origni s’inquiète… « On ne t’oublie pas, attends encore quelques instants. » J’entends le bruit métallique du déverrouillage de la porte d’entrée… Elle s’ouvre sur un vaste vestibule attenant à un superbe atrium. Éclairée par des lueurs colorées, une magnifique fontaine trône en plein milieu. Elle me fait aussitôt penser au Centre de la Nature de Nakou Éti.

« Verrouillage système ! demande la jeune femme brune. Filtrage… niveau 5 ! Cryptage… niveau 5 !

Enclenchement des sécurités… Brouillage en cours, répond une voix féminine.

— Bon sang ! s’exclame Thomas. Mais vous êtes qui ?

— Bonjour, Thomas, reprend la femme brune.

Système verrouillé.

— Maintenant nous pouvons parler en toute sécurité. Je me nomme Anaïs Dumont. Mon père est français, comme le tien, Thomas.

— Comment vous savez ? s’étonne Thomas.

— En tant que biologiste, répond James, exobiologiste ! » Il adresse un sourire à Éoïah. « Je n’ai fait qu’analyser votre ADN… Découvrir qui sont vos parents était enfantin… À part pour vous, Mademoiselle Éoïah… Je jurerais qu’elle est humaine… Comment est-ce possible ? Un travestissement ?

— Madame, précise Adam.

— Ne restons pas là ! Venez au salon, nous invite Sakari. Jade, Adam, j’aimerais tellement vous serrer dans mes bras… »

Y a quelque chose qui cloche. Quelque chose qui me dérange. Va pour les grands-parents d’Adam et Jade… Mais les autres ? Qui sont-ils vraiment ?

« Un instant ! Mais vous, vous êtes qui ? Vraiment ?

— J’ai participé à la préparation de la mission Alpha Cent, précise Anaïs. Entre autres…

— Et moi, je me nomme Marcus Benton, ajoute le métis. Je suis un ami de Lewis. J’étais sa doublure… s’il n’avait pas pu partir. » Il lève les mains d’un geste d’impuissance. « Et où est Lewis en ce moment ?… Et l’équipage ?… Où sont-ils ? Que deviennent-ils ?

— T’es ? Astropilote ? lui demande Thomas.

— Tout à fait, répond Marcus.

— M’étonne pas. » Thomas sourit, l’air entendu. Ce qui surprend Marcus et ses compagnons. Je m’adresse au grand noir pour détourner la conversation : « Et vous ? Vous êtes ?

— Je suis le recteur de l’académie de l’aérospatiale. Je connais personnellement Anna et Lewis. Et Mathias, Éria, Perthie et Yves. Nous avons beaucoup de questions à vous poser !… Tant de questions sans réponses…

— Je sais…

Ils se méfient… Je vous vois méfiants… c’est normal, ajoute Entemana. Mais vous pouvez nous faire confiance… L’Organisation œuvre pour le bien commun.

— Si nous sommes méfiants… vous aussi ! Vous vous protégez du système… comme les instances de la Confédération… De quelle organisation dépendez-vous ? » J’insiste sur le mot qui circule dans les pensées. Je ressens aussitôt leur stupéfaction ! Comme si je venais de prononcer un mot interdit, tabou… Les pensées affluent… Un secret, un groupe clandestin…

« Pourquoi posez-vous la question ? s’étonne Sakari.

— Nous ne demandons qu’à vous faire confiance… Comme nous l’avons fait aux instances de la Confédération. Mais la confiance doit être réciproque.

— Vous êtes liés à nos parents, réfléchit Jade. Alors comment se fait-il qu’ils ne nous aient jamais parlé de cette… organisation.

— Parce qu’ils ne la connaissent pas, Jade, répond Yang. Ils ne sont pas au courant. Pour leur sécurité… pour leur sérénité… L’Organisation…

— Yang ! s’exclament Entemana et Sakari.

— Ça va ! L’heure n’est plus aux cachotteries ! reprend Yang. C’est l’Humanité tout entière qui est menacée ! Et on est entre nous ! Alors ? L’Organisation n’est constituée que de quelques initiés… Mais quels initiés ! Pas la peine d’en dire davantage… Des initiés détenteurs d’un lourd secret… Des initiés qui œuvrent dans le sens du progrès, de la paix… » Il soupire. « … de l’harmonie, du bien-être de tout un chacun… Et voilà que tout est soudain remis en question ! Des siècles d’avancées menacées avec l’arrivée de ces extraterrestres… » Il s’arrête, soucieux, pensif.

« Que devient l’équipage d’Alpha Cent ? demande Marcus. Où sont vos parents ?

— Alors… En ce moment même… répond Adam, l’air concentré, réfléchi. Ils sont à bord d’une navette qui les ramène sur Terre.

— Aaahh ! » Le soulagement est général.

« Ils devraient arriver avant la fin du mois.

— Avec une petite surprise, complète Jade qui sourit, l’air malicieux.

— C’est-à-dire ? demande Entemana.

— Maman… enfin… Éria… a concocté, avec l’aide de Sarah, l’IA d’Alpha Cent, un ver informatique… qui a infecté l’intégralité du système… mais qui est, pour l’instant, inopérant… Il se déclenchera lorsque la navette martienne arrivera en orbite terrestre. Nous pourrons prendre la main… sur le système terrien… et sur le système emnos !

— Hé, hé ! lance Entemana qui hoche la tête, l’air satisfait. Les atouts devraient changer de main !

— Tout à fait ! Mais personne ne doit intervenir d’ici là ! Vous vous demandez pourquoi ? Parce que la seconde escadre emnos a foré cinq puits sur Terre… Vous êtes au courant… Ces cinq puits forment le dispositif le plus redoutable qu’ait jamais connu la planète… Vous le savez également… Je vois que le message que nous avons porté au HCC vous est parvenu.

— Parfaitement, répond Entemana. Nous avons commencé une étude des sites… Mais ? Comment avez-vous pu arriver aussi vite ?

— Hé, hé ! lâche Thomas.

— Nous avons notre propre moyen de transport. Nous avons quitté Alpha Cent avant que le vaisseau ne soit à la portée des scanners martiens.

— Et… hésite Anaïs, où s’trouve-t-il ?

— Vous êtes passés devant.

— La SS 2 ? » Elle fronce les sourcils, l’air sceptique. Je ne peux, comme mes camarades, m’empêcher de sourire.

« Non !… Il s’agit d’un vaisseau spatial. Un vaisseau qui bénéficie d’une technologie furtive… Comme Origni… Je dois évoquer son cas !… Autre chose… Les otages ? » Je teste leurs informations.

« Quels otages ? s’étonne Entemana. Les otages ont été libérés !

— Bien… Oui… Ils ont été libérés… Et savez-vous comment… ils ont été libérés ?

— Oui, répond Anaïs. C’est un Emnos qui les a libérés. Un certain Origni.

— Bien ! Origni Kar Atvédef ! Madame Henning… »

J’entends qu’ils la connaissent, le contraire m’aurait surpris.

« … nous a chargés de le retrouver.

La SS 2 ! » s’exclame Entemana… bien que son visage reste de marbre. Je souris en le fixant d’un regard appuyé.

« Oui… Nous l’avons trouvé… Pour répondre à vos interrogations, je précise qu’il dispose d’un équipement furtif… Oui, il est en vie… Mais ses compatriotes sont après lui… Après tout… il les a trahis… Et c’est drôle…

— Qu’est-ce qui est drôle, Mel ? me demande Entemana.

— Nous tombons sur vous… ou vous tombez sur nous… enfin bref… Nous apprenons que vous faites partie d’un groupe clandestin, “l’Organisation”… C’est bien ça ? » Ils se contentent d’opiner du chef. « Eh bien, Origni a avoué faire partie d’un groupe équivalent qu’il nomme… “la Confrérie”. Il nous a dit qu’ils œuvrent également pour le bien-être de leur peuple… Je trouve la similitude entre vous… troublante. Origni a besoin de protection… Pouvez-vous la lui offrir ?

— C’est certain ! réplique Entemana. Les Emnos sont focalisés sur la Confédération. Ils ne connaissent pas notre existence… ou tout au moins pas encore.

— Vous devriez bien vous entendre. Je peux aller le chercher ?

— Je désactive notre verrouillage, déclare Anaïs. Pas un mot…

— Un instant. J’active le mien… » Je disparais… L’effet escompté est plus qu’atteint !

« Que ?…

— Vous n’êtes pas au bout de vos surprises, ajoute Thomas qui sourit en coin.

— Bon, ben… allez-y ! dit Jade à l’attention Anaïs.

— Euh… Oui… Déverrouillage système ! Ouverture de la porte d’entrée ! » Je sors, descends les quelques marches du perron et me dirige vers la SS 2.

« Origni ?

Mel ?

Tu peux venir. Je vais t’présenter à des membres d’une organisation similaire à ta Confrérie. Avec eux, tu seras en sécurité. »