Mel – Madagascar
Dimanche soir, 19 janvier
C’est la fin du week-end… et la fin de notre séjour à Madagascar.
Cela fait neuf jours que nous partageons notre quotidien avec mon oncle, sa petite famille, leurs amis et leurs voisins. J’ai fait la connaissance de ma tante Aina et de son compagnon, Jery, venus d’Ankotrofotsy pour passer le week-end. Ils nous ont quittés il y a une petite heure. Nous sommes à quelque 90 km au sud de Belon’i Tsiribihina, sur la plage de Kimony. Un lieu paradisiaque où les Paniandy possèdent une résidence secondaire. Nous sommes tous assis, les uns à côté des autres, sur une longue natte de plage déroulée sur un sable mouillé par les averses tropicales. Nous sommes devant le canal du Mozambique, bercés par le rythme rassurant des vagues qui viennent mourir à nos pieds. Nous attendons le coucher du soleil… Un soleil caché derrière d’épais nuages qui s’étirent au-dessus de l’horizon. La semaine a été plus studieuse que nous l’avions imaginé. Nous avons apporté notre concours, aussi modeste soit-il, aux recherches de Fanilo, nous portant volontaires pour ses expériences. Il souhaite d’ailleurs que nous restions encore quelques jours… par esprit de famille… comme pour poursuivre ses expérimentations, mais nous voulons faire un saut en Australie avant l’arrivée de la navette. Nous allons en profiter pour survoler le site australien du forage emnos, avant de rencontrer les parents de Perthie. Nos probables derniers moments de répit. Tout risque ensuite de s’enchaîner, de se déchaîner… Le calme avant la tempête… Nous pensions rendre visite à mes grands-parents maternels, à Ambohidrapeto, la banlieue de Tana, mais tous deux sont absents. Riana Rajaonarimanana et Bandhu Paniandy sont partis en croisière après Noël. Une envie précipitée de partir à l’aventure… d’après Fanilo. « À leur âge ! » Meva n’en revient pas.
« Venant d’mon père… ça n’m’étonne pas », dit Fanilo. Il se chargera de leur apprendre notre existence dès que le système sera rétabli… Mercredi, nous nous sommes permis une escapade pour visiter le parc naturel du Tsingy de Bemaraha. Maman nous en a tellement parlé… Le site, un paysage karstique, massif calcaire profondément déchiqueté, nous a effectivement replongés plusieurs années en arrière. L’excursion, à travers un labyrinthe d’étroits canyons, nous a rappelé nos premières balades sur Ir’ Dan. Nous avons même aperçu plusieurs espèces de lémuriens. Des animaux étrangement semblables à ceux qui occupaient la forêt de pierres. Mais le site nous a paru bien plus modeste que celui de nos souvenirs. Une version miniature du paysage d’Ir’ Dan. Peut-être est-ce parce que nous avons grandi ?
La boule de feu descend lentement. Elle est enfin sortie des nuages. Elle rougit, sa base s’assombrit… s’enfonce, pour disparaître sous l’horizon… Le moment choisi pour lever le camp. Nos affaires sont déjà prêtes, et regroupées dans le coffre d’un véhicule. Comme le week-end dernier, nous sommes venus à deux voitures. La route, un ruban de bitume surélevé, très justement nommée l’avenue des baobabs, longe une fabuleuse futaie de ces arbres originaux au tronc surdimensionné. Je donne un coup de main pour enrouler la natte que Iarivo va entreposer sous le hangar de la propriété… puis nous prenons place à l’intérieur des voitures. Comme à l’aller, je monte avec mon oncle, ma tante et mon cousin. Adam, toujours volontaire dès qu’il s’agit de prendre les commandes d’un véhicule, pilote l’autre voiture. Comme de bien entendu, Éoïah l’accompagne. Comme Jade, Thomas… et Zara qui ne quitte pas Thomas ! Cette mignonne petite chipie a jeté son dévolu sur Thomas…
Je m’installe à l’avant, à la droite de Fanilo… Leurs véhicules, des JiPe Dimy, rustiques, de cinq places assises, possèdent quatre larges pneus et une imposante grille de calandre chromée. Ils sont autonomes, et leur moteur électrique se recharge en roulant. Fanilo pose les deux mains sur le volant, et le moteur démarre sous un léger ronflement… Il enclenche une commande au volant, la vidéo d’une caméra arrière apparaît en incrustation sur le pare-brise. Il recule, déclenche la même commande, manœuvre, puis avance sur le sable… Le phare bleuté qui entoure la calandre s’éclaire… Fanilo traverse la mangrove, il slalome entre les palétuviers avant d’arriver sur la route. Les extraordinaires silhouettes noires des baobabs se devinent dans le crépuscule. Leurs troncs évasés et leurs branches trapues sont d’une beauté irréelle, énigmatique. Ils se dressent, tels des bras titanesques sortis du sol pour tendre leurs mains griffues, squelettiques, vers les cieux…
*
Nous venons de franchir le pont qui enjambe le fleuve Tsiribihina… Nous arrivons à Belo… Fanilo traverse le village, puis tourne à gauche pour prendre l’impasse qui mène à la propriété. Le portail s’ouvre… Fanilo s’engage dans l’allée. Je jette un regard sur le rétroviseur incorporé dans mon pare-soleil, Adam nous suit. Fanilo stoppe le JiPe Dimy.
« Vous êtes sûrs de vouloir partir ce soir ? Il fait nuit, attendez demain ! » insiste Meva. Elle est sincère. L’horloge du tableau de bord indique 19 : 38. Sept heures de plus à Lake Mountain… Le temps de regagner notre soucoupe, de faire le trajet jusqu’au puits d’orakunderstrup, d’examiner les environs, de faire le saut jusqu’à Lake Mountain… Rien ne presse… Un décollage d’ici trois bonnes heures suffira pour arriver à l’aube… La nuit va être courte ! Encore une longue journée en perspective…
« Décollage d’ici trois heures ? Ça vous va ?
— Parfait, réplique Adam.
— Merci Meva. Nous passons la soirée avec vous… et après nous partons ! »
Nous dînons sur la terrasse. Meva, aidée par Jade, Thomas et Zara… nous sert du romazava, un pot-au-feu local de morceaux de viande accompagnés de riz et de brèdes mafane. Une plante aux fleurs surprenantes qui pétillent sur la langue, et engourdissent le palais… Une sensation étrange et euphorisante.
Le repas terminé, nous nous équipons pour le départ. Nous conservons nos vêtements terriens, tenues fournies par l’Organisation, et nous passons nos instruments solènes : le collier, la ceinture équipée des boîtiers glissés sous la chemisette, et le bracelet du dispositif de camouflage. Adam est le seul à enfiler un dispositif de repérage de la plate-forme.
J’embrasse Iarivo, Zara, Meva… qui insiste à nouveau :
« Vous êtes sûrs ?
— On se revoit très bientôt. Promis !
— Chose promise… » lance Fanilo que j’embrasse. Sa phrase reste en suspens. Nous sortons de la propriété, tournons à gauche pour descendre l’impasse, avançons vers le fleuve sur environ quatre cents mètres… La zone est déserte. Adam consulte son bracelet, il hoche la tête, l’air satisfait, et nous aide à nous hisser jusqu’à la plate-forme… Nous remontons dans la soucoupe. Éoïah dépose son sac, se frotte les mains et s’approche du bandeau central. Une vidéo apparaît : la cartographie de notre position, près des méandres du fleuve Tsiribihina. L’image dézoome, le canal du Mozambique et Belo apparaissent, puis Madagascar, l’océan Indien et ses îles, puis l’Australie… Cette fois, l’image zoome sur le centre du continent… Un lac, presque à sec : le lac Amédée, le site d’un forage emnos. Éoïah attend mon approbation. J’opine du chef.
« C’est parti mon kiki ! » lance Thomas. La soucoupe s’élève, elle pivote, puis file plein est ! L’île de Madagascar est vite parcourue. Nous passons au-dessus de la Réunion, les lumières de Maurice se présentent à bâbord, celles de Rodrigues, puis nous survolons l’immensité obscure de l’océan Indien…
Le continent australien se profile à l’horizon, encore plus ténébreux… Mis à part de nombreux éclairs d’orages, rares sont les quelques lumières qui parsèment le territoire. Avant d’arriver sur zone, nous ne survolons aucune ville, à peine quelques villages isolés. La région semble totalement sauvage, inhospitalière. Éoïah avance jusqu’à Yulara, un îlot solitaire de civilisation perdu en plein désert… Il n’y a aucun éclairage, la ville est plongée dans les ténèbres… Une ville fantôme… abandonnée… Je ne sens aucune présence humaine… La population a été éloignée… comme convenu… Mais je perçois des ondes cérébrales humaines… sur le site de l’aéroport d’Ayers Rock ! Éoïah comprend aussitôt, et déplace la soucoupe… Trois appareils, tous feux éteints, stationnent sur le tarmac. Deux N2M, les biréacteurs à l’allure de raie manta, et un Abat Garanta emnos ! Nous nous en approchons… surpris de lire “ASTYRA” sur le fuselage. Le centre d’Astyra, l’ancien département d’Astrophysique de la Confédération… Nous irons faire un tour là-bas prochainement, histoire de voir de quoi il retourne… Qu’ils inspectent le site, qu’ils l’étudient, soit… Mais ils le surveillent d’un peu trop près à mon goût…
Nous reprenons notre trajet vers le sud-est… Nous passons au-dessus d’un massif montagneux, les Flinders Ranges, et le jour se lève lorsque nous survolons le lac Tyrrell. Le paysage s’éclaircit, la végétation se densifie, comme les signes de civilisation… Le relief s’accentue, la forêt d’eucalyptus s’épaissit, nous approchons… Éoïah survole le village de Marysville, avant de se diriger vers la maison des parents de Perthie… Une construction en forme de U, à ossature bois, au toit plat végétalisé. Les occupants sont au nombre de deux, une femme, un homme. Ils ne dorment pas et sont réunis ; ils déjeunent. La maison repérée, Éoïah retourne vers la forêt et loge la soucoupe au beau milieu d’une clairière. Au niveau de la cime des arbres. Nous prenons nos affaires, et nous nous regroupons autour de la plate-forme centrale qu’Adam abaisse de quelques mètres, avant de nous aider à descendre jusqu’au sol… L’air est vivifiant, il porte une puissante odeur camphrée, balsamique, boisée, terreuse.
Il n’y a pas âme qui vive à proximité. C’est donc à découvert que nous désengageons le camouflage. Nous rangeons notre matériel dans nos sacs à dos… et nous repartons pour une nouvelle aventure !
Le sol, humide, est couvert de mousses et de brindilles qui craquent sous nos pas. Nous nous frayons un passage entre des buissons de fougères arborescentes, jusqu’à parvenir sur un large sentier visiblement très fréquenté. Le chemin de terre mène à la route que côtoie la maison des parents de Perthie. Nous la traversons pour nous retrouver devant une allée de graviers. Elle aboutit au cœur du chalet, devant un petit escalier de trois marches qui donne sur une terrasse couverte qui ceinture cette partie de la maison.
« Thomas, dit Jade. À toi l’honneur…
— On reste en retrait. On n’va pas les affoler. Tu vois la double porte vitrée devant l’escalier ? La première baie vitrée sur la gauche.
— Avec le rideau beige ? demande Thomas.
— Oui. Ils sont derrière… Ils prennent leur petit déjeuner. Tu frappes à la baie.
— O.K. ! »
Thomas s’avance d’un pas décidé, il monte les marches, se positionne devant la baie, lève le poing droit… mais se retourne avant de frapper. Il nous jette un bref regard avant de toquer contre la vitre…
Le rideau s’écarte sur une femme âgée au teint pâle. Elle porte un peignoir vert amande. Ses cheveux roux sont coiffés en carré plongeant. Son teint de porcelaine ! ses taches de rousseur ! Aucun doute, c’est bien la maman de Perthie !
Un flot d’émotions l’envahit ! De la surprise, certes, mais aucune inquiétude, aucune crainte, aucun malaise. Je sens une joie extrême, un pur bonheur. C’est dans un état d’exaltation intense qu’elle pousse la baie vitrée et prend Thomas dans ses bras…
« Thomas ! Comme je suis heureuse de faire ta connaissance !… Mais où sont les autres ? » Elle lève la tête et nous aperçoit. « Venez ! Nous vous attendions ! »
