Chapitre 6-54

Anna – NF 17

Nous sommes le 28 janvier, il est 2 h 41 GMT.

À travers la verrière solaire du cockpit de la navette, j’aperçois les masses nuageuses qui flottent au-dessus de l’océan Indien. Le jour se lève sur l’Inde, et sur un massif de l’Himalaya totalement dégagé. Le continent africain est encore dans les ténèbres.

Je n’ai pas revu la Terre de mes yeux depuis septembre 84 ! La date de mon départ pour Mars en vue de la mission Alpha Cent. Sept années et quelque cinq mois se sont écoulés sur Terre. Presque quatorze années pour nous !

Sans nouvelles des enfants, nous voyageons dans les affres du doute, dans le vide des incertitudes… Que s’est-il passé depuis leur arrivée sur Terre ? Ont-ils affronté les Emnos ? Les ont-ils vaincus ?… Je n’ose imaginer l’inverse…

Comme nous l’avions exigé auprès des autorités martiennes, nous sommes seuls à bord de cette navette. Un vaisseau de classe NF qui assure les trajets aller-retour entre la Terre et Mars.

Pour écarter tout risque inutile, l’appareil n’a ni équipage ni passager. Lewis et moi nous relayons aux commandes. Ce qui est amplement suffisant. D’autant que le pilotage est appuyé par Sarah. Autant dire que c’est du gâteau…

Ces engins de classe NF, Nouvelle Frontière, ne sont pas conçus pour une rentrée atmosphérique terrestre. Nous allons donc devoir nous amarrer à une station orbitale. Sarah nous conseille Upsilon, son orbite la place pratiquement sur notre trajectoire. Nous n’avons qu’une infime correction à apporter.

Cette station, nommée Upsilon pour sa forme générale en Y, est en vue, matérialisée, sur la verrière, par un losange clignotant bleu au-dessus de l’Afrique.

Les propulseurs ont été stoppés, le compte à rebours pour l’enclenchement des rétrofusées est lancé. Je vais avoir besoin de la présence de Lewis à mes côtés pour l’amorçage de la première phase d’approche.

« Lewis ! Compte à rebours pour les rétrofusées… lancé !

J’arrive !

— À tous ! Lancement des phases d’approche de la station orbitale dans… une minute ! » J’entends le sifflement pneumatique de la porte du cockpit.

« Aaahh ! » Lewis soupire de soulagement. « Cette fois, nous y sommes, ma belle… »

Je sens ses mains sur mes épaules. Il m’embrasse dans le cou, avant de s’asseoir à ma droite. Sans que nous nous concertions, Lewis a revêtu, comme moi, une combinaison gris-vert estampillée du logo de la Confédération. Aujourd’hui, comme autrefois, je la porte avec fierté… et même avec une pointe d’orgueil.

« Éria ! Je t’attends ! » Éria doit être présente pour le lancement de la séquence informatique qui activera le ver dès que nous serons en contact avec la station.

Lewis s’harnache au fauteuil en m’adressant un large sourire. Il se frotte les mains devant le compte à rebours.

« Allumage des rétrofusées dans… dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, allumage ! »

Les vibrations se font aussitôt sentir, plus que le freinage, très progressif. J’entends à nouveau la porte s’ouvrir.

« Coucou ! » Éria s’accroupit entre nous deux. « Cette fois ça y est ! On arrive ! Je vois qu’on a mis la tenue de rigueur ! » Éria porte la même combinaison.

« On approche… Amarrage prévu dans… une heure quarante. Mais… installe-toi correctement. » Lewis remonte l’espèce de strapontin que Mathias a bricolé entre nos deux fauteuils. Elle l’enjambe, lève les bras pour décrocher le harnais au plafond, s’assoit entre nous deux, et s’attache…

« Voilà ! Mmh… » Éria a une grimace de contrariété.

« Quelque chose qui cloche ?

— C’est Perthie… Elle m’inquiète. Elle a encore demandé un scan à Sarah tout à l’heure. Elle entend toujours des bruits… persuadée qu’Ève hante la navette ! Elle ne s’y résoudra pas ! » Elle soupire.

« Elle prend ses désirs pour des réalités… Mais qui pourrait la blâmer ? » Le “ding” de Sarah résonne.

« Deux vaisseaux en approche sur tribord ! » Deux signaux lumineux apparaissent en incrustation sur le cockpit. Matérialisés par des cercles rouges, ils proviennent de la face cachée de la Terre. En vol parallèle au-dessus de l’Indonésie, ils se dirigent vers nous.

« Signature caractéristique, intercepteurs apsilos.

— Ah ? » Éria, l’air surpris, se penche pour vérifier le taux opérationnel du brouillage, il est à son maximum.

« Des intercepteurs ? Encore ? C’est pas bon ça… T’es prête, Sarah ?

Je suis prête, Éria.

— Le moment d’vérité approche ! Quoi qu’il advienne… on va voir si le ver s’est correctement dupliqué. Allez mes jolis ! Entrez en contact avec Maman ! »

Comme par enchantement, une voix sèche, autoritaire, lui répond : « NF17 ! Quel est votre plan de vol ? Déclinez votre identité !

— Sarah… Lancement de la procédure trois.

Procédure trois… lancée… Activation… Saturation en cours.

— Sarah, les réseaux saturés, tu lances la procédure quatre, la prise de contrôle total des systèmes ! »