C’était il y a maintenant plus d’un mois, le 26 décembre, que Riana et moi avons quitté précipitamment Ambohidrapeto. Nous nous sommes rendus à Toamasina, et nous avons loué un yacht automatisé pour une durée indéterminée. Nous avons vogué vers la Réunion, Maurice, l’île aux Cocos, avant de remonter vers les Seychelles, jusqu’à Bird Island… Là, n’ayant aucune nouvelle, j’ai hésité : poursuivre vers le nord, ou redescendre vers Madagascar ? Je me suis laissé influencer par Riana, et nous avons mis le cap sur les Amirantes… Après les Banks, l’île Remire, nous voici en vue de l’île d’Arros et de l’atoll de Saint-Joseph…
Pour profiter du lever de soleil, après la nuit d’averses, je suis monté sur le pont du navire. Les vents se sont calmés. Seul un alizé léger dérive de sud-est, et murmure dans les solaréoles. Les ailes-voiles à géométrie variable sont relevées et repliées. Les grains sont derrière nous, les nuages se dissipent, nous allons avoir une belle journée…
Tout est parti de l’étrange message de Noël. Celui reçu de Mars, transmis par un clone de Perthie Anderson. Le demi-tour apparent d’Alpha Cent, son arrivée prévue autour du 20 décembre, tout cela m’a mis la puce à l’oreille. Par curiosité, par jeu, par défi, j’ai entrepris de décortiquer l’ensemble du message… Je me suis mis à la place d’Éria, et je l’ai passé à la moulinette. J’ai analysé les codages, transcodages, décrypté le moindre détail… et j’ai découvert les codes cachés !
La vidéo contenait un surprenant virus, et un message qui m’était destiné ! Il commençait par “Mon ami, mon prince, mon héros”, le surnom que m’avait donné Sarah lorsqu’elle avait appris le sanskrit ! Elle me demandait de me mettre au vert, et de n’en parler à personne. Elle ajoutait que l’équipage allait bien, et que je n’étais pas au bout de mes surprises…
Assis sur le pont du voilier, devant un soleil qui se lève doucement dans un ciel orangé aux nuages violacés, perdu dans mes pensées, je suis surpris d’entendre une voix familière : la voix que j’attendais ! La voix de Sarah ! « Papa… Bonjour, Papa.
— Sarah ! Ma Sarah ! C’est bien toi ?
— Oui, Papa… c’est bien moi.
— Sarah ! Que deviens-tu, ma grande ? Où en êtes-vous ?
— Nous allons aborder la station Upsilon.
— Aaahh ! J’attends de tes nouvelles depuis Noël. Et comment va l’équipage ?
— Ils vont bien, Papa. Tu vois, j’ai rempli cette part du contrat.
— C’est bien, ma Sarah. J’ai décrypté ton message… Tu vois, je me suis mis au vert… Enfin… au bleu. »
Je réfléchis et regarde autour de moi, je ne vois ni bleu ni vert, plutôt des orangés, des jaunes, des bruns, des violets, des rouges…
« Bref… tu m’en fais voir de toutes les couleurs. Le ver ?… C’est toi ? C’est Éria ?
— C’est nous deux, Papa.
— Remarquable ! Astucieux ! Je suppose que vous allez prendre les rênes ? Et quand allez-vous porter l’hallali ?
— Je viens de le faire, Papa.
— Oh !
— Il y a beaucoup de changements depuis mon départ. Je pense, Papa, que je vais avoir besoin de toi très bientôt.
— Tu peux compter sur moi ! Évidemment !
— Qu’est-ce qui s’passe ? » Riana montre sa tête, les yeux ensommeillés.
« Tu parles tout seul ?
— Bonjour, Riana.
— Euh ?… Bonjour… À qui ai-je l’honneur… cette fois ? » Elle le précise d’un ton excédé.
« Je suis Sarah.
— Sarah ! reprend Riana, les yeux grands ouverts. Oh ! Où êtes-vous ? Comment va Éria ?
— Nous approchons d’Upsilon, la station orbitale. Éria va bien.
— Wow ! Génial ! » Le bruit d’un moteur me fait tourner la tête. Un petit appareil provenant du nord-est survole les flots… Il s’approche ! Le bruit de l’engin vient couvrir le clapot des vagues contre la coque. C’est un hydrogyre !
« Qu’est-ce que c’est ? demande Riana.
— Un hydrogyre. Je viens vous chercher pour vous conduire en lieu sûr.
— Et le bateau ? s’inquiète Riana.
— Le yacht rentrera seul au port. »
