Menestheus Harkos – Astyra Turquie
Ce n’est pas la première fois que j’enfourche mon speedglide pour une traversée nocturne. D’habitude, croiser ne serait-ce qu’un seul bateau est déjà surprenant ; mais cette nuit, c’est totalement différent ! Tout au long du trajet, j’ai le droit à une véritable féérie d’illuminations de réacteurs ! Toute la région doit être en émoi devant cette valse de vaisseaux qui s’activent autour d’Astyra ! Je n’ai pas encore accosté, que deux engins automatiques viennent m’escorter…
En me nommant chef des armées, Sarah fait de moi l’une des cibles potentielles les plus exposées… sinon la plus exposée. Elle m’assure qu’elle veille sur ma famille, et qu’elle met tout en œuvre pour les protéger… mais elle précise “autant que pour l’ensemble des humains”. J’aurais pu me passer de cette précision.
C’est l’effervescence qui règne sur le site. Des vaisseaux atterrissent, d’autres décollent… Des inconnus, tous, j’imagine, spécialistes que Sarah a sélectionnés, descendent des appareils.
Je suis stupéfait des modifications effectuées ces dernières heures. Astyra a grandi, mais Astyra est en état de siège !
C’est avec une certaine appréhension, pour ne pas dire de l’angoisse, que je descends de mon engin. Plutôt chercheur, homme de laboratoire, je n’ai pas l’expérience, la pratique, ni la qualification, pour diriger ce genre d’organisation ! Mais Sarah a tout planifié. Je n’aurai qu’à suivre ses recommandations… En me nommant chef d’état-major des armées, Sarah ne fait de moi qu’un prête-nom. Elle est le véritable chef opérationnel… ce qui n’est pas pour me déplaire.
À peine descendu de mon engin, je remarque trois hommes armés, vêtus de l’uniforme gris-vert de la Confédération, qui accourent vers moi… Je reconnais le premier : un grand blond au visage carré, aux cheveux rasés, David Eichman, le responsable de la sécurité du HCC de Genève ! Il m’apprend qu’il vient me seconder ! Quel soulagement ! Lorsque je lui demande qui s’occupe de la sécurité de Madame Henning, il m’informe que son second le remplace, Lukas Graber, un homme très compétent en qui il a une totale confiance.
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Nous sommes mardi 28 janvier, il est 23 h 49, 21 h 49 GMT. Nous sommes huit, assis autour d’une table ronde, au quatrième sous-sol, dans le bureau annexe d’un laboratoire d’Astyra, une salle transformée en centre des opérations. C’est notre dernière assemblée du jour, une réunion restreinte, et je suis content de nos avancées : nous sommes prêts.
À ma gauche, Tarkan Kocaoğlu, mon fidèle collaborateur. Il est rentré hier. Ça faisait plus d’un mois qu’il se déplaçait de site en site, en compagnie de plusieurs de nos scientifiques, pour suivre l’évolution des paramètres physicochimiques et biologiques des zones concernées.
C’est ainsi qu’il a fait la connaissance des trois géotechniciens assis devant nous deux. Sergey Baevsky, un Russe, responsable des études du site du glacier Potanine. Nick Barker, un Américain, son homologue des sites d’Oahe et du Salar d’Uyuni. Et Emmanuel Terreblanche, un Sud-Africain responsable des études du site du parc André-Félix. Tous trois, de la quarantaine, ont conjointement modélisé un profil gravimétrique de chacun des puits. Nous étions en liaison avec Emily Thompson, l’Australienne chargée des études du site du lac Amédée.
À ma droite, les avant-bras sur les accoudoirs de son fauteuil, Bandhu Paniandy, un Malgache d’origine indienne, de 75 ans. Un expert en robotique et intelligence artificielle. Le concepteur de Sarah et père d’Éria Paniandy, l’informaticienne d’Alpha Cent.
À sa droite, Silvia Tonooka, une Japonaise de la trentaine, géochimiste au CSK de Kitakyūshū. Elle a identifié l’agent catalytique. Un composé solide complexe constitué de nanoparticules fixées sur un support de nanofibres de carbone. Elle a également analysé le minerai dont les principales composantes sont des sulfures. Les conclusions de son rapport sont déconcertantes, troublantes. Elle ne comprend toujours pas comment tous ces éléments peuvent interagir pour en arriver aux conséquences annoncées. Silvia est perplexe…
À la gauche de Tarkan, est assis John Harper, un météorologue de la quarantaine, venu tout spécialement d’Honolulu pour assister Sarah, et veiller aux déplacements de plusieurs satellites météorologiques, la base de notre dispositif de désamorçage. Dix-sept satellites entrent en jeu. Dont cinq pour le site du lac Oahe, celui qui nous pose le plus de problèmes techniques, le forage étant réalisé sous les eaux du lac. Trois satellites sont paramétrés pour chacun des quatre autres sites.
Sarah nous a donné son feu vert pour une opération programmée demain à 8 h 26 GMT. Pour ne pas éveiller les soupçons, aucun des dix-sept satellites n’est en place actuellement. Leurs orbites vont être corrigées de manière à ce qu’ils se retrouvent sur place à l’heure dite.
Bandhu a apporté son savoir-faire pour détourner les instruments de mesure des satellites, en arme à énergie dirigée. Les puits ont une profondeur comprise entre dix et onze kilomètres. Leur diamètre est identique, 8 mètres 87. La charge, le minerai, occupe les trois derniers kilomètres, une couche de 3,5 à 3,7 km d’épaisseur. Vient ensuite le catalyseur. L’étage supérieur est vitrifié. Les lasers vont donc devoir forer environ sept mille mètres, avant d’atteindre leur objectif, le catalyseur. Ils vont transpercer la croûte terrestre de biais pour éviter la couche de sédiments vitrifiés.
Ce qui nous contrarie, c’est la durée de l’opération. Le moment critique nécessaire… et suffisant… je l’espère… est estimé entre trente et quarante minutes… Il ne va pas falloir attirer l’attention des Emnos pendant cet interminable laps de temps… Une condition impérative dont la probabilité est terriblement faible…
Nous avons pensé détourner leur attention, mais Sarah ne nous écoute pas…
