Chapitre 7-04

Éria – Addis-Abeba

Le hululement s’éloigne… Il cède la place à un surprenant grésillement. Une nuée de sauterelles aurait-elle envahi le site de l’astroport ? La rampe lumineuse cligne, elle hésite… et se rallume.

« L’apocalypse ? répète Lewis. Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Et c’était quoi, ça ?

— C’était l’apocalypse… la révélation », reprend Mel, le ton posé, calme, rassurant. Un ton qui ne cadre pas avec la situation. Mel sourit : « Je vois qu’vous pataugez un peu…

— Un peu ? Y a d’quoi ! » réplique Anna. Les sourcils froncés, les deux poings sur les hanches, Anna montre clairement son mécontentement. « Sarah ne nous a rien dit ! »

L’espèce de friture qui provient de l’extérieur se dissipe graduellement. J’entends un brouhaha, des gens qui courent, qui crient, s’exclament…

« Tout c’qu’on sait, poursuit Anna, on l’a appris par Xavier de Fontaine, le chef d’Upsilon, la station orbitale. Et encore ! Il n’est même pas certain d’ses informations ! Il nous a donné les nouvelles sous toutes réserves. Alors ? Des rumeurs ? Comment distinguer le vrai du faux ?… Quoi ? Vous voulez qu’j’vous dise c’qu’on sait ? » Mel acquiesce de la tête.

« Bon… » Anna prend une grande inspiration… « Cinq vaisseaux mères emnos arrivés en octobre, l’escadre Tanacé… rejoints, le jour même de Noël, par une nouvelle escadre. Cinq plus sept, soit douze vaisseaux mères emnos en orbite terrestre ! Moins un qui se s’rait mystérieusement abîmé en plein Atlantique… » Elle fronce les sourcils. « C’était vous ? »

Mel dément de la tête. L’air incrédule, Anna reprend : « Bon… Les forages… le jour même de l’arrivée de la deuxième escadre ! Et la soudaine libération des otages !… Et ça ? C’était vous ? »

Mel le nie également. De plus en plus sceptique, Anna poursuit : « Un vaisseau mère s’est positionné au-dessus de chaque capitale des fédérations… et un Emnos a porté un surprenant message à l’Humanité… Il s’est présenté comme… comme… » Anna hésite, Mathias vient à son secours : « Le plénipotentiaire de la puissance divine de Cherfa Kriemn, Seigneur et maître de la galaxie !

— S’il vous plaît ! réplique Anna. Et nous avons eu d’étranges nouvelles de Mars. La planète aurait retrouvé une paix durable… et Assibir se serait liée avec Akid Farouk, un administrateur martien…

— Le… plénipotentiaire emnos, précise Mel, se nomme Acer Bar Kantari, un commandant suprême, bras armé de Cherfa. Les Emnos l’appellent “Abakan”. C’est lui qui dirige la nouvelle escadre, Alak Palaïd, celle arrivée le jour de Noël. Ce débarquement prématuré n’était pas prévu. On a dû modifier nos plans.

— Notre intervention se devait d’être pacifique, poursuit Adam, mais l’arrivée d’Alak Palaïd a chamboulé notre programme. L’escadre est dirigée par des Palaïds, des guerriers fondamentalistes, des intégristes voués corps et âme à leur dieu, Cherfa. Discuter, négocier, débattre avec eux… est illusoire, voire impossible.

— La solution pacifique devenait, du coup, difficilement envisageable, reprend Mel. Alors, on a consulté Lepte…

— Et on est tombés sur un accord, dit Adam.

— Les forages du 25 décembre ? demande Mel. Ça vous parle ?

— Des puits pour détruire la vie ? propose Éria. Comme sur Orka ?

— Tout à fait, Maman. » Mel grimace. « Des puits d’understrup. Avant d’avoir carte blanche pour intervenir, il fallait qu’Abakan franchisse les limites de l’acceptable.

— Et c’est justement ce qu’il vient d’faire en déclenchant les explosions, précise Adam.

— Hein ? Mais vous êtes fous ! s’exclame Lewis, les yeux écarquillés. Vous avez laissé…

— Papa ! le coupe Adam. Tu crois vraiment qu’on aurait laissé faire si les dangers étaient réels ? Et d’ailleurs… on est toujours en vie… il me semble…

— Alors là… faut qu’tu m’expliques, répond Lewis.

— On a étudié les Palaïds… et on a démasqué une pièce maîtresse dans le jeu trouble qui se dessine, ajoute mystérieusement Adam.

— C’est-à-dire ? questionne Lewis.

— Les puits ont été sabotés, reprend Mel. Oui ! Mais pas par nous ! » Mel hoche la tête négativement. « Par un Palaïd ! Alors Lepte souhaitait qu’Abakan actionne le dispositif ! Qu’il fasse consciemment le geste qui devait déclencher la destruction des espèces ! À partir de ce moment-là… c’est-à-dire maintenant, on a carte blanche !

— Œil pour œil !

— En quelque sorte, acquiesce Mel.

— Et si tout ça avait mal tourné ? demande Anna. Vous vous rendez compte des risques que vous avez fait courir à la planète ?

— On a minimisé les risques, assure Adam.

— Comment ça ?

— Avec le concours de Sarah, les humains ont désamorcé quatre puits. Un seul s’est déclenché, souligne Adam.

— Et encore ! ajoute Mel. Les cinq auraient été désamorcés sans notre intervention.

— Hein ? Comment ça ? questionne Lewis.

— Le désamorçage a été effectué par l’intervention de satellites, poursuit Mel. Des satellites météo dont l’équipement a été détourné… Détourné par qui ?… Par qui, Maman ?… Une idée ?

— Non.

— Par Bandhu ! Ton père ! Mon grand-père !

— Non ?

— Si ! Les satellites sont intervenus par forage laser, mais l’un d’eux n’a… bizarrement, pas fonctionné.

— La panne était volontaire, précise Adam. Il nous fallait gagner du temps pour que les Emnos s’aperçoivent de la tentative de désamorçage.

— Les vaisseaux mères emnos survolaient l’Afrique au moment du désamorçage, poursuit Mel. Et c’est donc le puits africain qui a explosé.

— Et il s’en est fallu d’peu ! reprend Adam. Si on n’était pas intervenus auprès d’un certain… Uther Nam Pendrax, un leader emnos, ils ne s’en seraient même pas rendu compte !

— Et Abakan aurait lancé l’offensive sur les capitales, indique Mel. Un assaut aux conséquences tragiques qui aurait même pu être fatal… Maintenant qu’il a osé déclencher l’understrup, on pense que ça va créer un électrochoc chez bon nombre d’entre eux…

— Diviser pour mieux régner, précise Anna.

— Ils sont déjà profondément divisés, ajoute Adam. C’qu’on veut… c’est accentuer le clivage, semer la zizanie. On n’veut pas les attaquer de front et les anéantir. On compte sur eux pour faire le plus gros du travail.

— Mais quand même, reprend Lewis qui hoche la tête, l’air contrarié. Vous avez pris un gros risque !

— On est là ! résume Mel qui hausse les épaules. Et il fallait aussi qu’les humains prennent conscience de leurs faiblesses. » Il prend une mimique de dédain. « Ils sont un peu… beaucoup… ramollis.

Il va falloir que les Humains se remuent avant d’intégrer la Communauté, intervient Éoïah. La solidarité entre les peuples, l’entraide, l’engagement, induisent une complémentarité et une réciprocité. On devra pouvoir compter sur eux pour assurer un appui, une protection.

— Pour l’instant… tout s’passe comme prévu, ajoute Adam.

— Tout s’passe comme prévu ? Et Ève ? réplique Anna. Vous aviez aussi prévu qu’elle disparaisse ? » Ils se regardent, s’observent avant de répondre.

« Ben oui… avoue Mel qui acquiesce de la tête.

— Ève ? Ève n’est pas morte ! » s’écrie Perthie qui émerge brusquement de sa torpeur. Les enfants grimacent, l’air embarrassé.

« Ben non… avoue Mel qui se pince les lèvres, l’air gêné.

— Ooohh ! » s’élance Perthie, la bouche ouverte, le regard ébahi. Yves reste figé, il doute encore.

« Aaahh ! Vilain garçon ! » Je ne peux me retenir de frapper l’épaule de mon fils, sans coup appuyé, de mes deux poings. « Vilain ! Vilain ! » Il sourit et agrippe mes deux mains.

« Ah, les maudits gosses ! reprend Mel. C’était pour votre sécurité. La preuve… c’est qu’vous êtes ici… avec nous ! » Il plisse des yeux malicieux. « Avec nous tous !

— Nous tous ? rebondit Anna.

— Tu veux dire ? » questionne Yves. Ils sourient… et Ève apparaît près du distributeur de boissons ! Ève tout sourire ! Rayonnante dans sa robe éthaïre qui moule un petit ventre rebondi !

« Ma chérie ! » s’élance Perthie. Son sourire, enfin retrouvé, illumine son visage ! Ses yeux pétillent d’un bonheur sans limites, divin, émouvant. Elle se jette dans les bras d’Ève. Yves vient les enlacer…

« Maman… Papa… » Ève a un petit air ingénu. « Anna, Lewis, Éria, Mathias… pardonnez-moi.

— C’est quoi c’petit ventre ? » Ève me sourit, l’air entendu.

« Oh ! Ma chérie ! reprend Perthie. Quatre mois ? » Elle pose une main sur le ventre d’Ève.

« Pratiquement, Maman.

— Et tu voulais nous cacher ça ? » ajoute Perthie. Son ton de reproche ne cadre pas avec son air comblé. Cela fait une éternité que nous ne l’avons pas vue comme ça. Elle revit… nous aussi !

« On n’pensait pas vous l’annoncer tout d’suite », ajoute Mel… et c’est en l’entendant que je réagis ! Ève enceinte ! Cela veut dire que je vais devenir… grand-mère ! Les yeux grands ouverts, je regarde Mathias qui hoche la tête, l’air entendu, le sourire en coin. Mamie !

« On voulait attendre encore un peu… Un p’tit peu.

— Mais maintenant le secret n’a plus lieu d’être. Maintenant qu’Sarah a pris le contrôle sur les systèmes emnos, précise Adam.

— D’ailleurs, réagit Mel. Sarah ? T’en es où ?

Le système secondaire a été déclenché. Comme prévu. Je découvre Ionos et je remonte sa hiérarchie. Les systèmes emnos vont être sous contrôle total.

— Aaahh ! Je suis soulagée d’l’entendre, Sarah. C’est l’jour des bonnes nouvelles ! J’espère qu’ça va continuer !

— Est-ce que tu t’rends compte, ma chérie, lance Yves, de c’que tu nous as fait subir ?

— Oui… D’autant plus que je ne vous ai pas quittés.

— Pas quittés ? Comment ça ? Tu… Tu étais avec nous ? Dans la navette ? demande Perthie.

— Oui, Maman.

— Bon sang ! Je l’sentais ! J’arrivais pas à m’faire à l’idée de t’avoir perdue ! J’te sentais à mes côtés ! Comment dire… Comme un sixième sens… Je sentais le lien entre nous deux, le lien entre une mère et sa fille…

— Raconte-nous tout ! reprend Yves.

— Un instant. » Ève sourit.

« Vous permettez ? » demande Mel. « Belle-Maman, Beau-Papa ? »

Yves, puis Perthie, relâchent leur étreinte. Mel et Ève se rapprochent et s’embrassent… l’un contre l’autre serrés, les paupières fermées… C’est beau, attendrissant… émouvant. Je ne peux retenir mes larmes…

« Ça fait quand même cinquante jours qu’on est séparés… de corps, précise Mel. C’était long, trop long !

— C’est promis ! Maintenant, on n’se sépare plus ! » Ève sourit. « Alors voilà !… Lorsque j’vous ai quittés à l’astroport de Syrtis Major, je savais qu’Assibir préparait la riposte. Et surtout que j’en étais la cible principale ! Il fallait donc que je m’éloigne de vous. Avant d’aller diffuser mon message, je suis passée à l’astroport et j’ai enregistré une scène holographique… Celle que vous avez pu observer… Eh oui ! Et c’est un hologramme que vous avez vu monter à bord du Marstroller. Vous comprenez pourquoi j’insistais pour être seule. Ève anéantie, Assibir allait se lâcher… Et j’allais pouvoir intervenir et la manipuler dans l’ombre…

— Et comment t’es arrivée dans la navette ? questionne Lewis.

— Par le même Marstroller. J’étais avec vous. J’étais votre ange gardien. Assibir a encore essayé de le faire exploser. Mais je lui réservais une surprise… Ensuite elle a voulu nous envoyer sa flotte d’apsilos… Je les ai cloués au sol… et aux planchers des deux Tanacés.

— Donc sans toi ? s’enquiert Anna, une grimace d’embarras au visage.

— Eh oui… Vous n’seriez pas là, répond Ève avec une même mimique.

— T’étais avec nous pendant tout le trajet ! s’extasie Yves.

— Oui.

— Bon sang ! » Yves n’en revient toujours pas.

« Et j’imagine que Sarah était au courant ?

— Évidemment !

— La bourrique !

Merci, Éria.

— De rien ! Donc vous, les jeunes, vous étiez au courant de tout, et Sarah…

Je filtrais les informations.

— Oui, j’ai bien compris. Et lors de notre arrivée en orbite terrestre ? Les deux apsilos qui sont venus à notre rencontre ?

— Sarah et moi, répond Ève. Un travail d’équipe.

— Et… Assibir et Akid Farouk ? demande Anna. Leur liaison ? Le hasard ?

— Il faut parfois aider le hasard. » Ève sourit. « J’ai provoqué la rencontre… et l’alchimie du désir a fait le reste.

— Mmm, mmm… lâche Anna qui hoche la tête.

— Bon !… C’est bon ? On peut sortir, maintenant ? » Lewis commence à s’impatienter.

« Mel, Adam, Éoïah, Jade, Thomas, Lisbeth Henning cherche à vous joindre.

— Qui ? interroge Lewis qui fronce les sourcils.

— La déléguée de la Fédération Europe, Papa, répond Jade.

— Nous l’avons rencontrée, à Genève, précise Thomas.

Je la fais patienter. Je vous passe la communication dans le bureau du responsable du site 3.

— Le site 3 ? réfléchit Anna. C’est toujours Endris Tesema qui mène la barque ?

Non, Anna. Endris Tesema dirige le site 1 depuis le 15 février 2389. Le site 3 est sous la responsabilité de Winta Zimo.

— Mmh ? » Anna fait une moue interrogative.

Nous sortons du salon d’attente. Lewis, en tête, se dirige vers le hall d’entrée. Nous pourrions nous croire en pleine nuit, alors que nous sommes en plein midi ! Le mur-rideau, une façade de verre et d’acier, est entièrement noir, et toutes les lumières sont allumées !

Le personnel est agglutiné devant les portes d’entrée… Ouvertes, elles laissent pénétrer une étrange lumière du jour, terne, brun-rouge ! Alors qu’il faisait si beau lors de notre atterrissage ! Il y a quelques minutes à peine…

Une odeur particulière, chimique, pyrogénée, flotte dans l’air. Une odeur de brûlé, de soufre, de goudron, de naphtaline.

« Vous avez vu ça !? nous demande une hôtesse d’accueil.

— Nom de d… ! » lâche Lewis. Je joue des coudes pour voir ce qui intrigue le groupe de curieux… et découvre un spectacle hallucinant ! La place et son monument, une sphère censée représenter le globe terrestre, surmontée d’un grand “3” en caractère linéale… Les végétaux, les bâtiments annexes… L’ensemble du site ! Tout ce que j’aperçois est recouvert par un film noir et rouge ! Dans un ciel qui s’éclaircit, des nuages rouge sombre s’effilochent. Quelques gouttes de pluie rouge tombent çà et là, tandis que de petites flammèches noires voltigent et tourbillonnent. J’entends un pétillement lointain.

« Wouah ! Sarah ! Qu’est-ce que c’est ?

Du noir de carbone sous forme colloïdale, de la dihydroxyanthraquinone, des hydrocarbures aromatiques polycycliques, dont du benzopérylène et du fluorène.

— L’alizarine ! s’exclame Perthie. La couleur rouge ! » Elle tend la main sous la pluie.

« Toxique ? demande Lewis.

Irritant et toxique pour l’environnement. En particulier pour la faune aviaire.

— Merde ! lâche Lewis.

Je réquisitionne les entreprises spécialisées dans les techniques de dépollution des sols. Nous allons mettre au point un système de phytoremédiation multiprocess.

— Il ne faudrait pas qu’ça contamine les faune et flore aquatiques ! grimace Perthie.

Nous allons étudier une optimisation des couplages des diverses techniques.

— Et ? réplique Lewis.

Je prépare une logistique adaptée aux besoins et aux contraintes sur l’ensemble de la zone contaminée.

— C’est-à-dire ?

L’Afrique, le Moyen-Orient et le sud de l’Europe.

— Wow ! Et ça aussi, vous l’aviez prévu ? grimace Anna.

— Non… Franchement non, avoue Mel. L’understrup saboté, on pensait que l’explosion d’un seul puits n’allait pas faire de dégât. Ça devait être inoffensif… Juste un écran de fumée…

— Inoffensif pour l’homme… et encore ? hésite Anna. En tout cas, pas pour l’environnement ! Et si les puits n’avaient pas été sabotés ? Et s’ils s’étaient tous déclenchés ?

— On n’serait pas là à en discuter, répond Adam.

— Je pense que pour le moment… il vaut mieux ne pas dire qu’on est à l’origine de l’explosion du puits, grimace Mel. C’est pas le moment de semer le trouble chez nos amis ! »