Chapitre 7-40

Éria – Addis-Abeba

“Diing, dinng, dong” « Les passagers en partance pour… Rangoun… sont priés de se rendre… hall E, salle d’embarquement 22. »

Ouh ! Je me suis assoupie. La tête me tourne… Rangoun ! C’est pour moi !… Mais ? Où suis-je ? Quelle drôle d’impression ! Comme si je me réveillais d’un mauvais rêve. Je suis assise sur une banquette métallique fort peu confortable, devant une immense baie vitrée. Je reconnais la silhouette du mont Mogle. Menagesha ! L’astroport !

« Wouhhh… » fait une gamine à couettes brunes sur ma droite. Elle joue à mes pieds, à genoux sur le dallage de marbre en damier ocre et gris-vert, un petit bateau dans la main droite. Son jouet navigue sur de hautes vagues imaginaires.

« Baoummm… » Elle renverse son jouet et le lâche, le laissant tomber sur le dallage.

« Wousshhh ! » Elle se retourne vivement et m’observe de ses grands yeux vert opaline. Elle doit avoir dans les quatre ans, tout juste… Pour une fillette de cet âge, son regard est surprenant. Il est saisissant, dérangeant.

« Tu veux jouer avec moi ? » Elle penche la tête sur le côté. Son visage, si pâle, me dit quelque chose…

« Merci ma chérie… Oh ! Ma voix est enrouée ! Mais là je n’peux pas. On m’attend… »

Je tends la main droite pour empoigner la bandoulière de mon sac de voyage. Le gris avec les motifs floraux rouge et orangé. Je sais qu’c’est le mien. J’le reconnais… sans le connaître ! Quelle sensation bizarre ! Et ma main ! Desséchée, la peau ridée, flétrie, avec de surprenantes taches sombres ! Je jette aussitôt un regard sur l’autre main ! Comme la première ! Des mains de vieilles ! Alors quid de mon visage ? Je dois trouver un miroir !

« Reste jouer avec moi… » insiste l’enfant. Je lui adresse un large sourire forcé, mais hausse les épaules d’impuissance et me lève… Ouh ! Mes reins ! Mon dos !… Hall E ?… J’y suis… Salle d’embarquement 22… Je dois trouver un miroir ! Les toilettes ! Je repère le pictogramme, et prends la direction indiquée. J’ai l’impression d’être rouillée de partout ! Je presse le pas… pour me retrouver… essoufflée ! Mais bon sang ! Qu’est-ce qui m’arrive ?

Voici le couloir qui mène aux toilettes femmes. Une jeune femme s’écarte pour me laisser passer, tout en m’adressant un drôle de regard bienveillant. Les miroirs… Quel choc de découvrir mon reflet ! Une vieille mémère ! Non ! C’est pas moi !… Et pourtant si ! C’est bien moi ! Mais qu’est-ce qui s’passe ?

Penchée vers le miroir, une femme distinguée d’un certain âge inspecte l’état de son maquillage. Elle chantonne à voix basse : « Non, non, non… Ne t’en va pas… Reste, reste… Reste tout près de moi… Non, non, non… Ne t’en va pas…

— Pardon… Excusez-moi… Mais j’ai un trou d’mémoire… On est quel jour ? » Elle me jette un regard surpris, mais c’est moi qui suis stupéfaite ! Un frisson me parcourt l’échine : ce visage pâle ! Ces yeux ! Cette même étrange teinte vert opaline !

« Quel jour ? répète-t-elle, l’air surpris. Nous sommes mercredi.

— Euh… » Je grimace. « Mercredi combien ?

— Le 24… Le 24 octobre.

— Euh… L’année ?

— 2429 » Je me sens défaillir… Je dois poser mon sac pour m’appuyer des deux mains contre le rebord en grès blanc du plan vasques.

« Ça va ? Vous allez bien ?

— Merci… Je suis un peu fatiguée. »

2429 !… 2429 !… Moins 2354… 429 moins 354… 42 moins 35… 7… 9 moins 4, 5… 75 ans ! Plus les quatre ans passés sur Aïné et Sété… 79 ans ! J’ai 79 ans ! Bon sang ! La mémoire me revient… Addis-Abeba, l’astroport. Je vais voir mon fils… Il ne faut pas que je rate mon vol, sinon je n’aurai pas la correspondance ! Je dois me dépêcher.

« Bonne journée ! » Je me dirige à pas mesurés vers la sortie.

« Madame, vous devriez vous reposer. Ce n’est vraiment pas prudent de prendre ce vol. Attendez le prochain… »

Mais de quoi j’me mêle ? Salle 22… Sur la gauche. La banquette sur laquelle je m’étais assoupie. La fillette a disparu. Je la cherche du regard… mais ne la trouve pas. La salle 22 est déserte. J’arrive au comptoir d’embarquement, la porte se referme derrière moi. Je suis la dernière. Un jeune steward africain souriant m’accueille. Il me souhaite la bienvenue, et propose de porter mon sac. Je le lui tends de bon gré. La cabine de ce niveau est complète. Elle se présente comme un mini amphithéâtre ouvert sur une grande verrière…

Perplexe, je ne reconnais pas l’appareil ! Encore ce maudit trou de mémoire… Je ne vais quand même pas demander au steward d’où sort cet engin… Est-ce la sénescence ? Un début de maladie neurodégénérative ?… J’ai pourtant pris un traitement préventif… Enfin… je pense… Il faut que je passe un examen médical…

Par un petit ascenseur, le jeunot me conduit à l’étage… Nous arrivons au cœur d’une petite cabine ovale où sont disposés… huit fauteuils. Je ne vois que les hauts dossiers, tous me tournent le dos. Le steward me présente un fauteuil, et case mon sac dans le compartiment qui lui fait face. Il me souhaite “bon vol” avant de s’éclipser…

Je ne vois personne à ma gauche… ni à ma droite… Je m’assois en m’aidant des accoudoirs, le fauteuil bascule légèrement vers l’arrière, et un harnais de sécurité sorti de l’assise et du dossier m’emprisonne. Il se resserre un instant… avant de se relâcher. Les propulseurs se déclenchent, leurs sifflements viennent couvrir le ronron de la ventilation. Un écran holographique apparaît devant moi…”Bienvenue à bord du vol AR7-1024″. La trajectoire parabolique se dessine… Nous allons survoler le golfe d’Aden, la mer d’Arabie, l’Inde et le golfe du Bengale… Un parcours prévu en une heure et vingt minutes. 10 h 50, l’appareil décolle… Le fauteuil bascule vers l’arrière pour atténuer les effets de l’accélération… Et je me retrouve en apesanteur… Quelques minutes, le temps d’entrer en phase d’atterrissage.

*

Nous venons de nous poser à Rangoun. Il est 15 h 40, heure locale. Le steward réapparaît. Galant et prévenant, il récupère mon sac et m’aide à me lever. Nous n’étions que cinq passagers dans cette cabine. Quatre hommes dans la force de l’âge. Un Africain, trois Asiatiques… et moi.

Le steward m’accompagne jusqu’à la sortie. Il me rappelle aimablement la marche à suivre pour attraper ma correspondance… Comme si je perdais la boule… Je prends la navette des îles Andaman et Nicobar… Le départ est prévu à 16 h 30, hall B, salle d’embarquement 7. La navette relie Rangoun à Banda Aceh. Avec escales à Maya Bandar, Port Blair, Malacca, Tenlaa et Sabang. Je me rends sur l’île Katchall, entre Malacca et Tenlaa. Quand je viens de Banda Aceh, je descends à Tenlaa. De Rangoun, je choisis Malacca. Ensuite, je prends un bateau pour parcourir quelque 80 milles nautiques. Je n’arriverai pas avant la nuit…

Mais quelle idée d’aller s’enterrer dans c’trou paumé ! Ils aspiraient à une vie tranquille ! Eh bien pour être tranquille… ils le sont !

J’ai un petit creux. Et juste le temps de me restaurer. J’entre dans le premier espace de restauration. Je prends un plateau, des couverts, et je m’arrête devant un distributeur… Je choisis un thé vert, une salade de crudités, ses compléments alimentaires spécialement adaptés à ma petite personne, et je vais m’asseoir à une petite table ronde près des vitres qui donnent sur l’extérieur. Il pleut sur Rangoun, une pluie de mousson. Le ciel, gris sombre, est totalement bouché. L’aéroport climatisé, je ne sens ni la chaleur ni l’humidité. Je suis bien ici, à l’abri… Ma tasse de thé fumant dans les mains, je frissonne d’aise…

« Bonjour… »

Je sursaute ! Surprise d’être interpellée par une voix dans mon dos. Je me retourne… et découvre… une jeune femme… La voir me glace le sang ! Même si elle me sourit, l’air bienveillant. Son teint pâle, ses yeux vert opaline au regard si étrange. Décidément ! Je suis poursuivie ? Vêtue d’un chemisier écru, d’un pantacourt gris, de sandales beiges, elle porte un carré dégradé sur des cheveux bruns mi-longs avec une longue frange sur le côté.

« Bonjour Mademoiselle… On s’connaît ? »

Elle sourit en coin, l’air satisfait, s’adosse contre sa chaise et croise les doigts. Ce regard me dit quelque chose, mais quoi, mais qui ? Bon sang ! Impossible de m’en souvenir…

« Qui n’vous connaît pas ! La légendaire Éria Paniandy ! La maman de Mel !

— Je suis si célèbre que ça ?

— Mais oui, Madame.

— Ah ?… Et vous ? Qui êtes-vous, belle demoiselle ? » J’entame ma salade de crudités. Je ne dois pas m’attarder, le hall B n’est pas tout près.

« Comme vous, je suis d’passage. »

Elle ne répond pas à ma question.

« Vous avez d’jolis yeux verts… qui n’me sont pas étrangers. Je vous connais ?

— Mel… et Ève ? Que deviennent-ils ? On n’entend plus parler d’eux. On n’les voit plus.

— Vous êtes bien curieuse, Mademoiselle. Vous êtes… journaliste, enquêtrice ? » Elle éclate d’un rire franc et sincère.

« Pas du tout ! Mais j’m’intéresse à eux… Et à vous ! Pour c’que vous avez fait pour l’Humanité. »

Je ne lui dirai rien. Même si son abord est sympathique, une alarme s’est allumée quelque part dans mon cerveau. Il y a quelque chose qui cloche… Je finis rapidement ma salade et termine le thé.

« Excusez-moi, Mademoiselle, mais ma correspondance n’attendra pas. » Je me lève…

« Attendez !… Ne partez pas. Rien n’presse. Vous prendrez la prochaine ! » Je débarrasse la table…

« Éria, restez… Je vous en prie ! » Son air est étrangement triste.

Je vais poser le plateau et me retourne…

« Au revoir, Mad… » Le mot reste en suspens. Elle a disparu ! Je deviens folle ! Pertes de mémoire, hallucinations ! Ça craint du boudin !

Hall B, salle 7… Cette fois, je ne suis pas la dernière. Allez ! Embarquement immédiat… C’est un ancien appareil, un biréacteur N2M.

*

Les étapes se suivent et se ressemblent. Maya Bandar, Port Blair, et voici que l’aile volante se pose sur l’île Car Nicobar. Malacca ! C’est ici que je descends…

Je sors du N2M comme sept autres passagers, accueillie par une forte bouffée de moiteur. En raison de l’heure de décalage avec Rangoun, il n’est que 16 h 50, mais les lampadaires de l’aérodrome, des demi-sphères rosées, sont déjà allumés.

Le ciel est menaçant, mais il ne pleut pas. C’est déjà pas mal…

Je monte dans le minibus qui nous amène au parking. Le comptoir de la société de bateau-taxi “Andaman-Nicobar” est tout proche. J’ai l’habitude de faire appel à leurs services. Ils sont efficaces, rapides, disponibles, discrets et sympathiques !

J’entre à la suite d’un jeune couple, tous deux très typés, des autochtones à n’en pas douter. Je m’assois, patiente le temps que l’hôtesse d’accueil, une hindoue affichant un bindi rouge au milieu du front, s’occupe d’eux. Écoutant malgré moi la conversation, j’apprends qu’ils se rendent sur l’île Teressa, et que le départ de la prochaine et dernière rotation est programmé pour 17 h 20.

« Madame ?

— Bonsoir… » Je me lève. « Je souhaite me rendre sur l’île Katchall.

— Madame Paniandy ! Enchantée… Baie Nord, comme d’habitude ? » Elle sourit.

« Comme d’habitude.

— La vedette part à 17 h 20. Vous aurez une escale sur l’île Teressa, me précise-t-elle avec une grimace gênée.

— Aucun souci.

— Bien. » Elle retrouve le sourire. « Vous allez suivre le jeune couple. La navette va vous conduire jusqu’à l’embarcadère.

— Merci.

— Je vous en prie. Bon voyage, Madame Paniandy. »

La navette est un véhicule sans pilote de quatre places. L’occasion de faire connaissance avec les deux jeunes. Qui rentrent bien sur leur île d’origine. L’embarcadère est sur la route de Tamaloo, à un bon kilomètre du comptoir.

La vedette nous attend au bout de la jetée. Un Triastra éclairé par un timide soleil couchant. Un trimaran sans mât, sans voiles, propulsé par deux turbines. Un hydroptère qui, à pleine vitesse, se soulève hors de l’eau pour filer sur ses foils comme une luge sur la glace.

Un Indien typé, qui pourrait être de ma famille paternelle, nous invite à monter à bord. La cabine est aménagée pour recevoir quatorze passagers. De l’arrière vers l’avant, il y a quatre rangées de cinq, quatre, trois, deux places. Derrière le siège rehaussé du pilote, la banquette de deux places est occupée par un homme de la quarantaine. Un Européen plongé dans une perplexité interrogative devant l’écran de sa tablette. La banquette de trois places est prise, les deux autres, celles de quatre et cinq places, sont libres. Je m’installe à côté du jeune couple… Et engage la conversation avec les trois personnes assises devant moi… Ils vont sur Camorta, une île voisine de Katchall. L’indien typé prend place dans le siège rehaussé…

*

Le couple voisin vient de débarquer, remplacé par quatre passagers de l’île Teressa. Un jeune homme s’assoit à ma droite, je lui souhaite le bonsoir… Troublé, il me répond par un timide hochement de tête et se lance dans une contemplation éperdue de sa tablette… Il souhaite visiblement que je le laisse tranquille. Je ne l’importunerai plus. La vedette fait marche arrière, elle engage un demi-tour, lorsque des vagues soudaines viennent frapper la coque. Nous sommes ballottés et de rapides bips d’alerte retentissent. Les moteurs au ralenti, j’entends de sinistres grondements sourds, comme de lointains roulements de tonnerre continus…

Les regards sont perplexes, étonnés par la persistance du phénomène, puis inquiets. Les commissures des bouches s’abaissent. Alors que le pilote n’a pas relancé les moteurs, je sens le Triastra gîter anormalement. Dans un mouvement général, nous nous levons pour voir ce qu’il se passe à l’extérieur… La nuit tombée, je ne vois que les lumières du village et l’éclairage de la jetée que nous venons de quitter. Nous nous éloignons de Teressa, nous sommes attirés vers le large ! Attirés par un abaissement spectaculaire du niveau de l’eau ! Je comprends, nous comprenons, ce qui se produit !

« Un séisme ! » lance l’Européen de la première rangée. Blanc comme un linge, il observe sa tablette. « L’épicentre !… Au nord-ouest ! Tout proche !… 120 kilomètres ! L’alerte tsunami est déclenchée !

— Pilote ! crie l’une des personnes devant moi. Vite ! Rev’nez sur l’île !

— J’peux pas ! Les foils ! Y a plus assez d’profondeur ! Assoyez-vous, j’m’éloigne d’ici ! » Les moteurs rugissent, je suis plaquée contre mon dossier !

« Accrochez-vous ! » crie le pilote.

Les moteurs se taisent… Je sens que la vedette s’élève, s’élève, s’élève… avant de retomber dans un “Ooohh !” général… Des cris se mêlent aux craquements sinistres de la coque lorsque la vedette retrouve son élément. Le mur d’eau est passé !… Le soulagement est de courte durée.

« Qu’est-ce que… » crie le pilote. Il y a un bruit terrible, une explosion ! La coque éclate ! L’eau glacée nous submerge ! Les ténèbres nous engloutissent…

« Aaahh ! » Je me redresse d’un bond, les paupières grandes ouvertes, et prends une profonde inspiration… La nuit, les draps… Je suis assise sur un lit, trempée de sueur !… Un cauchemar !… Pas un de ceux qui s’évanouissent au réveil. Un de ceux que l’on n’oublie pas ! Rémanent, intense, tout-puissant ! Comme le cauchemar des souterrains aux lépreux lors de notre arrivée sur Aïné… Rien qu’à son évocation, j’en ai encore la chair de poule… Ou encore celui, dans mon atelier de la base, de la métamorphose de ma peinture… Des cauchemars porteurs, à chaque fois, d’une importante signification.

« Lumière… » Une lampe de chevet à abat-jour blanc s’allume. Son pied, bleu et blanc, est en forme de phare. Une chambre d’hôtel au décor épuré. Un tableau panoramique représente la cité corsaire de Saint-Malo. La baie vitrée est opaque, les cloisons sont blanches, blanc et bleu, blanc et beige, les draps sont assortis.

Sur mes mains, les taches brunes ont disparu. Les rides et ridules se sont estompées. Mes bras, mes seins, mon ventre, mon visage que je palpe avec soin, comme une aveugle… Ma peau a retrouvé sa douceur, sa fermeté… La beauté d’une femme mûre… mais pas trop.

Mathias dort à poings fermés. Il n’était pas dans mon cauchemar. Cauchemar ou rêve prémonitoire ? Était-ce un avertissement, une mise en garde ? L’exhortation de ne pas me rendre dans les îles Andaman et Nicobar dans… 37 ans ! Et qui était cet ange gardien aux yeux verts ? Je pense à ma petite-fille, bien évidemment. Cette enfant qui doit naître tout précisément cette nuit ! J’en ai encore la chair de poule. Comment cela peut-il être possible ? Mais tant de choses impossibles se sont produites ces dernières années…

J’aimerais partager mes réflexions avec Mathias, mais il dort si paisiblement. Devrais-je lui raconter, ou refermer cette porte ouverte sur le futur ?