Chapitre 7-50

Lisbeth Henning – Genève

La dernière passation de pouvoir date de juin 2391. Nous étions tous réunis à Addis-Abeba. Aujourd’hui, mercredi 7 octobre 2392, à Genève, c’est à notre tour, à Alexeï, Oreste, Oihana et moi, de passer le témoin. Nous n’avons pas eu à élire nos quatre remplaçants. Ils ont été désignés par Sarah. À circonstance exceptionnelle, mesure exceptionnelle… nous a-t-elle dit. Ce choix nous apparaît on ne peut plus judicieux. James Carlyle et Menestheus Harkos, deux figures montantes, à l’autorité et à l’aura mondialement reconnues, seront à même de tenir le gouvernail par les temps qui s’annoncent.

Et c’est avec le soulagement du devoir accompli, et avec quelques pincements au cœur, que Yan et moi allons rentrer à Helsingør. Un devoir, certes, accompli de justesse ! Il s’en est vraiment fallu de peu pour que la situation ne dégénère…

Comme le veut la tradition, nous avons déménagé nos appartements du palais Rappard pour que James Carlyle en prenne possession. Il nous a cordialement invités à rester, ou à revenir quand nous le souhaiterons… L’avenir nous le dira.

Cette réunion n’est pas une simple passation de pouvoir entre délégations. À la place de la traditionnelle table ronde de vingt-quatre personnes, c’est une table ronde avec quarante-trois fauteuils… et un couffin ! Nous avons des invités d’honneur… et pas des moindres : l’équipage d’Alpha Cent, leurs enfants, Hepta, la fille de Mel et Ève, la jeune Ligure, Éoïah, deux Éthaïres… et une surprise annoncée par Sarah…

*

L’ancienne et la nouvelle délégation de la Fédération Europe ont été mixées. Je suis assise entre James et Menestheus. À notre droite, siègent les délégations des Amériques, de l’Asie et les jeunes. À notre gauche, les délégations de l’Océanie, de l’Afrique et l’équipage d’Alpha Cent. Devant nous, sept fauteuils vides… Deux pour les Éthaïres et cinq pour les invités mystères…

J’ai ouvert la séance en souhaitant la bienvenue à tous et en lisant l’ordre du jour : la présentation de nos successeurs, l’intervention des Éthaïres… et celle des invités de Sarah… J’ai ensuite cédé la parole à James, qui s’est lancé dans une déclaration enflammée sur l’avenir qui s’ouvre à l’Humanité, avant de requérir la venue à notre table des Éthaïres…

Ils entrent sans bruit, marchant à pas feutrés comme s’ils souhaitaient passer inaperçus… Deux petites créatures vêtues de robes blanches. Des créatures au teint extrêmement pâle, fragiles, délicates, au moins en apparence. Leur visage, glabre, possède de surprenants traits d’adolescents. Ils s’assoient côte à côte, à la gauche de l’équipage d’Alpha Cent.

« Bonjour à tous… Je me nomme Lepte. » résonne en moi une étrange voix. La créature au visage ovale hoche délicatement la tête sans ouvrir la bouche.

« Je vous présente l’un de mes compagnons, Hansprep…

Bonjour. » résonne une autre voix au ton plus grave. Hansprep, la créature au visage rond, aux yeux glauques, nous fixe tour à tour d’un regard si pénétrant qu’il en est dérangeant.

« J’ai souhaité me faire accompagner par Hansprep, notre équivalent de vos ingénieurs de l’aérospatiale. Il présentera à vos scientifiques une nouvelle technologie qui permet de diviser par cinq la durée d’un trajet entre la Terre et Mars… Avec de simples adaptations techniques à vos modes de propulsion… Si, bien entendu, vous n’y voyez aucun inconvénient. Quant à moi… je ne suis qu’une spécialiste éthaïre aux affaires humaines. J’observe… personnellement… votre évolution, depuis votre… XVe siècle. Une affaire de famille puisque ma mère vous étudiait avant moi. Comme vous le savez maintenant, vous sentant menacés à court terme par l’aspiration expansionniste des Emnos, c’est moi qui suis parvenue à convaincre les peuples de ma Communauté d’interagir en votre faveur. Je suis à l’origine du message relayé par PXA 5760… et de tout ce qui a suivi.

— Nous vous en sommes infiniment reconnaissants, répond James. Nous t’en sommes reconnaissants, Lepte. Je crains hélas que nous ne puissions jamais te récompenser à la hauteur de ce que tu as fait pour nous… »

Je vois qu’il prend déjà à cœur son tout nouveau statut.

« Je n’ai fait que ce qui me semblait juste. Ève, Mel, Adam, Jade et Thomas ont rempli la mission qui leur a été confiée. Maintenant, c’est aux Emnos de terminer la tâche. Un impératif qui a été décrété par le Conseil de ma Communauté. Lorsqu’ils auront démis leur tyran de ses fonctions, qu’ils auront instauré un système politique équivalant à celui de votre Confédération, alors une délégation viendra vous proposer une place au sein de notre Communauté… Votre éventuel accord impliquera une collaboration sans concessions. Un partage des connaissances, une solidarité sans faille. Notre Communauté connaît la paix, la stabilité, la prospérité, la sécurité… Mais nous sommes prévoyants… Les univers sont infinis… et nous ne sommes pas à l’abri de tomber un jour sur un peuple belligérant aussi technologiquement avancé que nous… Sinon plus… C’est pour cette raison que nous disposons d’une défense commune… D’ailleurs pour l’anecdote, si vous aviez fait partie de notre Communauté lorsque les Emnos ont tenté de vous assaillir, ils auraient été neutralisés avant même de parvenir dans votre système.

— Lepte, intervient James, ne penses-tu pas qu’il serait temps de faire intervenir nos amis ? » James sourit. « Je devine qu’ils s’impatientent. » Serait-il au courant de ce que j’ignore ?

« Délégués de la Confédération, reprend Lepte, vous n’êtes pas au bout de vos surprises… Je m’apprête à lever le voile sur le secret le mieux gardé de votre Histoire… » Lepte s’interrompt, les portes de la salle s’ouvrent… Cinq jeunes d’une quinzaine d’années entrent dans la salle. Deux filles, trois gars. Bruns, tous les cinq, très typés Moyen-Orient. Les invités mystères de Sarah ? Je ne vois pas ce qu’ils ont d’extraordinaire. À remarquer les regards et coups d’œil complices, je devine qu’ils connaissent l’équipage d’Alpha Cent… et les jeunes.

« Je vous présente… Ereshkigal… Inanna… Marduk… Abgal et Enki, reprend Lepte, tandis qu’ils s’assoient devant nous.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? lance Bashar. Vous vous fichez d’nous ? » Ce qui jette un froid immédiat dans la pièce. Bashar Chalabi, l’Irakien de la fédération Afrique Moyen-Orient, les yeux ronds, les mains sur les hanches, se met en retrait.

« Bashar ? s’étonne Suwilanji.

— Ben ? lâche-t-il, l’air surpris. Enki, Marduk, Abgal, Inanna, Ereshkigal ? Ça n’vous dit rien ? Des divinités sumériennes ! Vous auriez pu choisir d’aut’ pseudos ! lance-t-il aux cinq jeunes. Vos vrais noms ? ajoute-t-il, le ton suspicieux et agressif.

— Bashar… sourit l’un des jeunes. Je vois qu’tu connais ton histoire… Alors, bois un coup ! Ça passera mieux ! » Il le foudroie du regard. « Je suis Enki, père de Marduk ici présent. »

Il présente son voisin de droite ! Ses propos sont hallucinants ! Celui qu’il présente comme son fils a le même âge. Quinze ans, tout au plus…

« Et voici Abgal, mon compagnon de toujours. Inanna et sa sœur aînée, Ereshkigal. » Bashar est décomposé.

« Si vous avez attentivement suivi les propos de Lepte, poursuit Enki, vous l’avez entendu dire qu’elle vous observait depuis le XVe siècle… Et ça n’vous a pas interpellé ? Les Éthaïres pratiquent la régénérescence… Alors, ne vous fiez pas à l’apparence !

Ce que dit Enki est tout à fait juste, précise Lepte.

— Nous sommes les cinq survivants d’une époque révolue depuis huit millénaires ! Alors, ne vous fiez pas à notre physionomie ! »

Alors qu’une totale perplexité m’envahit, comme chez… la plupart de mes collègues délégués, Anaïs et Karl sont impassibles. James sourit en coin.

« La fontaine de Jouvence, dit Inanna, le secret de la jeunesse éternelle ! Ce secret, nous le devons aux Éthaïres.

Je vous observe depuis Proxima du Centaure depuis neuf siècles, reprend Lepte. Ma mère avant moi… et bien d’autres avant elle… Il y a de ça près de 30 000 ans, l’un des nôtres, un certain Achep Kéri, a poussé son exploration jusqu’à venir sur Terre. Son vaisseau a eu un problème technique…

Ce qui ne doit plus arriver, précise Hansprep.

Il a dû se poser… mais il n’a jamais pu redécoller… Coincé sur Terre, Achep Kéri a côtoyé les Néandertaliens… Et il n’a pas pu s’empêcher d’interférer dans leurs affaires ! Enfreignant nos règles les plus élémentaires, avant de s’éteindre naturellement… La régénérescence ne donne pas l’éternité. Vingt millénaires, tout au plus. Achep Kéri a joué au sage, au philosophe. Il leur a inculqué certains de nos idéaux, l’espoir plus que la crainte, certaines valeurs morales, l’amour de son prochain, la paix… Il a ouvert la voie d’une certaine spiritualité…

— Où cela… se passait-il ? interroge Suwilanji.

— En Irak. Près de l’actuelle Bassora, répond Enki, le regard rivé sur Bashar.

— La Mésopotamie ! L’origine des civilisations ! précise Bashar.

— Oui, Bashar ! réplique Enki. Sumer ! La sédentarisation, la naissance de l’agriculture, les premiers villages, l’écriture, l’architecture…

— Le vaisseau est toujours sur Terre ? demande Jian, le secrétaire chinois.

Il était intact jusqu’au mois dernier, répond Lepte. Nous avons récupéré la dépouille d’Achep Kéri, et détruit le vaisseau.

— Comment avez-vous pu survivre sans que votre secret ne soit dévoilé ? s’étonne Michael.

— Une longueur d’avance ! Toujours avoir une longueur d’avance, réplique Enki.

— Aux origines, nous formions une tribu d’une vingtaine de chasseurs-cueilleurs nomades, explique Marduk. Il n’y avait pas que nous cinq ! Et nous avons évité tout contact pendant pratiquement deux millénaires ! Isolés des vibrations du monde à l’intérieur de notre cocon, de notre sanctuaire. Le site de l’atterrissage du vaisseau éthaïre. Le temps s’est écoulé… comme l’eau file entre les doigts. Sans remous, d’un flux limpide et serein, loin du tumulte des rapides.

— Je dois préciser, intervient Inanna, que la pratique de la régénérescence engendre chez les humains une stérilité définitive.

— Un garde-fou naturel à la surpopulation, complète Ereshkigal.

— Et puis nous nous sommes laissé approcher, reprend Marduk. Dans la région, nous avons édifié la première ville, initié la première véritable civilisation… Elle était primitive, violente, pernicieuse. L’envie, la jalousie, la soif de pouvoir, et tant de caractéristiques inhérentes à l’homme, pervertissaient tout ce que nous entreprenions… Et ce qui devait un jour arriver… arriva ! Les écrits, les représentations, permettent le souvenir. Ils se sont aperçus de notre régénérescence. Alors nous avons dû nous enfuir, disparaître…

— Nous avons parcouru le monde, poursuit Enki, en établissant progressivement les bases de l’Organisation. Une société secrète à l’écart des civilisations… jusqu’au XXe siècle. L’époque où notre philosophie du laisser-faire est devenue interventionniste. Et par obligation !

— Timidement dans un premier temps, relativise Abgal.

— Par la diffusion de l’idée d’une première organisation internationale, précise Enki.

— La Société des Nations ?

— Oui, Lisbeth, répond Enki. Ensuite l’Organisation des Nations Unies… Mais c’était loin d’être suffisant ! L’évolution des technologies, la prolifération nucléaire, la mondialisation, l’Internet… allaient bouleverser les relations internationales. À cette époque, des personnes puissantes, hostiles, se sont intéressées à l’Organisation…

— Un philosophe italien a écrit, précise Marduk : “Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres !” C’était valable il y a quatre siècles…

— Et c’est à nouveau valable aujourd’hui ! lance Abgal. À l’époque, la machine capitaliste s’était emballée… Et des bouleversements sans précédent allaient menacer… l’Humanité dans son existence même !

— Des prédateurs tout-puissants qui allaient découvrir notre secret ! indique Enki.

— Nous avons dû œuvrer pour qu’ils n’aient pas accès à la régénérescence, précise Marduk.

— Vous aviez peur de vous retrouver devant des humains plus forts ? demande Michael.

— Nous avions peur de laisser un pouvoir absolu à quelques monstres, répond Marduk. Des monstres qui n’auraient pas hésité un seul instant à traiter les êtres humains comme du bétail !

— Alors qu’avez-vous fait ?

— Bonne question, Lisbeth ! réagit Abgal.

— L’Histoire vous apprend que l’I.A. a pris le pouvoir en 2048, rappelle Enki. S’en est suivi un krach financier sans précédent. Les familles puissantes se sont vues dépossédées de tous leurs biens. Une réinitialisation générale a placé tous les humains… Tous les humains ! À égalité !

— Ce changement de paradigme se devait d’être obligatoirement assorti de nouvelles contraintes, précise Marduk. La perte d’une totale liberté…

— On ne peut pas laisser l’humain totalement libre, poursuit Ereshkigal. Ça finit toujours par dégénérer !

— Un contrôle permanent assuré par la machine, reprend Marduk. Une dictature éclairée qui œuvre… réellement, pour la cohésion et le bien-être du groupe !

— À ce propos ! intervient Michael. Pour les nouveaux responsables ! Je dois vous informer d’un rapport inquiétant. Lors de l’arrivée des Emnos, la coupure du système a occasionné de nombreux décès… et d’étranges disparitions ! Des personnes ont profité de la coupure pour retirer leur puce… et échapper au système !

— Hé, hé ! réagit James. Ils sont nombreux ?

— Sarah ?

3 862, sur Terre. Zéro sur Mars. Sur les 3 862, 2 571 ont été réidentifiés. Mais ils ne le savent pas. Les autres vivent sous une surveillance redoublée.

— Je rappelle à tout le monde que nous ne contrôlons pas le dispositif. Et qu’en tant qu’autorité administrative, nous n’en avons ni le droit ni le pouvoir ! Seule l’IA surveille les citoyens.

— Pour ceux qui restent non identifiés, reprend James, on pourrait leur proposer des actions personnalisées ?

Les profils sont intéressants, et je les étudie de près. Il faut qu’ils soient naïfs pour imaginer pouvoir échapper au système.

— Mais vous ? demande Alexeï aux Sumériens. Lorsque l’I.A. a pris le pouvoir ? Vous aussi vous avez tout perdu ? J’imagine… depuis le temps… que vous avez accumulé d’incroyables richesses !

— Alors je vais vous décevoir, répond Ereshkigal. Tous les biens matériels dont nous profitons appartiennent à l’Organisation. Il y a fort longtemps que les biens matériels ne nous intéressent plus ! Nous possédons la seule chose qui n’a pas de prix… Le temps ! Quand on peut tout posséder, en fait, on a envie de rien.

— Aujourd’hui, nous sommes le 7 octobre 2392 ! lance solennellement Marduk. C’est le jour de la révélation ! Alors je vais terminer notre histoire… en précisant… que la prise de pouvoir de l’I.A. a été orchestrée… par l’Organisation !

— Alors, l’intervention “divine”… c’était vous ? demande Oreste.

— C’était nous, répond Enki.

— Et la Confédération ? C’était vous aussi ?

— Oui, Lisbeth, parfaitement. Mais… vous tous, délégués de cette Confédération, vous avez dû vous rendre compte que nous n’orientons plus la politique… ou tout au moins pas directement. Vous allez, tout naturellement, de vous-même, dans le bon sens.

— Maintenant notre Organisation n’a plus lieu d’exister, ajoute Marduk. Elle va s’autodissoudre pour se fondre dans la Confédération.

— Mais que vont devenir ses membres ? demande Michael.

— Merci pour eux de t’en inquiéter, répond James. Ils sont déjà bien intégrés dans la société civile. Ils occupent des postes à tous les niveaux de vos administrations. Ils rentreront dans le rang en douceur… Vous ne vous apercevrez de rien.

— James ?

— Oui, Lisbeth ?

— Oui, répond Enki. James Carlyle est un de nos membres éminents. Comme Anaïs Dumont et Karl Steiner.

— Vous avez truqué l’élection ! lâche Michael.

Ils n’ont rien fait, intervient Sarah. C’est moi, et moi seule, qui les ai choisis. Ils incarnent un monde nouveau, solidement bâti sur l’ancien.

— Et ce n’est pas le moment de faire une chasse aux sorcières, ajoute James. S’il le faut, j’y veillerai personnellement !

— Vous vous êtes… déjà… régénérés ? hésite Juan à l’attention de James, Anaïs et Karl.

— Oh non ! réplique James. Seuls les Sumériens ont accès à l’Arche.

— L’Arche ? répète Juan.

— C’est le nom que nous avions donné à la machine éthaïre qui régénère les corps, répond Enki.

— Je devine que vous la possédez toujours, avance Mi Yun.

— Elle a été démantelée à la fin du XXe siècle, précise Marduk. À cette époque, nos scientifiques ont créé un appareil similaire mieux adapté à la morphologie humaine.

— Mais cette technologie est extrêmement dangereuse ! » s’exclame Amaïs. Amaïs Tennequin, la secrétaire néo-calédonienne. « Son accès va poser d’énormes questions !

— C’est pour cette raison qu’en juillet dernier… avant notre départ pour Mars, précise Enki, nous nous sommes régénérés une dernière fois… Avant de détruire la nouvelle Arche et toutes les traces de sa conception !

— Je suppose que chez vous aussi, l’immortalité est une source de conflits ? poursuit Mi Yun à l’attention des Éthaïres.

Non, répond Lepte. Nous avons une règle. Simple, appliquée avec sagesse et raison. La régénérescence est autorisée tant que nous ne décidons pas d’enfanter. Ce désir implique le renoncement à la régénérescence… Ensuite, nous vieillissons… et nous mourons comme tout être vivant.

— Tous les peuples de votre Communauté pratiquent la régénérescence ? demande Suwilanji.

Non. Ils ont tous accès à la technologie, mais la plupart ont décidé… de leur plein gré, de ne pas l’utiliser.

— Sagesse… reprend, en soupirant, Ereshkigal.

— Alors, maintenant… vous allez… vieillir ? questionne Bashar. Comme nous tous, ici ? À part vous deux… bien sûr, précise-t-il à l’intention de Lepte et d’Hansprep.

— Eh oui ! répond Marduk.

— Nous avons eu notre compte, ajoute Inanna.

Nous avons choisi de leur proposer de nouvelles responsabilités, annonce Lepte. Les fonctions d’ambassadeurs des Humains au sein de notre Communauté. Cette charge implique un engagement… Celui de devenir, comme nous tous, télépathe. Ils ont accepté.

— Alors vous êtes télépathes ? questionne aussitôt Michael.

— Non ! sourit Enki. Pas encore. » Michael semble soulagé.

« La télépathie s’acquiert par contamination virale. Oui, c’est moi, Ève ! Mais non, nous ne sommes pas contagieux, poursuit Ève. Tous les peuples de la Communauté sont télépathes. Une ancienne règle voulait qu’un peuple soit télépathe pour appartenir à la Communauté. La règle s’est assouplie. Seuls les représentants des peuples ont l’obligation de l’être. Et cela pour préserver l’équité entre tous.

Exactement, approuve Lepte.

— Ne risque-t-on pas des dérives ? s’inquiète Menestheus. Après avoir connu une élite d’immortels, former une élite de télépathes ne serait-il pas… plus qu’imprudent ?

— L’envisager est la meilleure chose à faire pour que ça n’arrive pas, poursuit Ève. Les humains qui choisiront d’être télépathes devront s’engager dans un contrat moral avec la Confédération… Et avec toi, Sarah. Toujours dans une optique d’intégrité… sans faille !

— J’ai une question… » Michael s’avance pour s’adresser aux jeunes. « Nous sommes au courant des bruits qui courent… Les Emnos vous appellent “les Anges de Zand”… Pourquoi “Zand” ? Qui est “Zand” ?

— J’allais poser une question similaire, complète Mi Yun.

— C’est une longue histoire, répond Ève. Zand, Zand Er Oprah, est la première créature évoluée contaminée par le virus.

— Nous aurions pu répondre, ajoute Yves Rémond. J’ai personnellement revécu l’instant… où le virus a fusionné avec l’Opirien… Zand ! Une espèce de… fantastique Big Bang ! J’ai ainsi entraperçu la nouvelle dimension offerte par la combinaison de leurs pensées.

Leurs consciences ont fusionné, indique Lepte, formant l’Esprit ! l’Esprit de Zand. Un savoir universel qui relie les peuples et les guide vers la lumière, le progrès, la paix. Si je peux me permettre une comparaison, tout à fait déplacée, Sarah, à votre échelle, est votre Zand. Un être virtuel, un réseau de réseaux si complexe et si puissant qu’il dépasse notre imagination…

— Une dernière question, si vous le permettez, intervient Oihana. J’entends parler d’Opirien, de peuples de votre… Communauté… Ils sont douze, n’est-ce pas ?

Oui… répond Lepte. Et vous aimeriez savoir à quoi ils ressemblent.

— Exactement, réagit Oihana.

Curiosité naturelle… parfaitement justifiée ! réplique Lepte. Sarah va vous les présenter. »

Un hologramme se forme au-dessus de la table… Il représente un reptile humanoïde, bipède, longiligne, au dos voûté, d’un mètre soixante environ ! « Voici un représentant du premier peuple, un Opirien », précise Lepte. L’Opirien n’a pas l’air radieux, pour autant que je puisse lui accorder des sentiments humains. Sa peau, jaune rougeâtre, est recouverte d’écailles. Il possède deux petits yeux marron, globuleux, aux pupilles verticales, et une ébauche de nez formée par la jonction d’arcades sourcilières proéminentes. Sa bouche, sans lèvres, marmonne quelque chose, au timbre rauque, d’une voix rugueuse soufflée. Il porte une espèce de combishort moulant carmin, sans manches, fortement échancré à l’encolure. Ses mains, osseuses, ont quatre doigts effilés.

« Un Zulémi », poursuit Lepte. Une nouvelle créature bipède remplace l’Opirien. D’une maigreur extrême, et d’une taille supérieure à deux mètres, le Zulémi est vêtu d’une toge gris métallisé brodée de fils d’or et de rubans d’arabesques. Droit, hautain, il dégage une certaine élégance aristocratique. Sa peau, blanche, est tachetée de grains de beauté beige pâle. Au-dessus d’un long cou, son visage lisse, à l’ovale étiré, possède deux yeux ronds enfoncés, gris clair, au-dessus d’un petit nez aplati. Ses arcades sourcilières sont à peine visibles. Sa bouche, étroite, est marquée par de fines lèvres violettes. Le Zulémi a deux petits pavillons auriculaires arrondis, et la partie postérieure de son crâne, sans pilosité, est curieusement allongée. Je suis surprise d’entendre une petite voix à l’accent traînant et nasillard. Ses mains, protégées par de longs gants, comportent cinq doigts.

« Un représentant du troisième peuple, les Armudes. » C’est un impressionnant volatile, de plus de deux mètres, aux pattes puissantes et au plumage gris, hirsute, qui apparaît. Ses ailes, comme ses pattes, se terminent par des serres à quatre doigts griffus. Les deuxième et troisième doigts sont allongés à l’extrême. Une petite crête osseuse brun-gris surplombe une tête noire aux yeux orangés et au bec court beige clair. D’un cou noir pendent deux caroncules rouge-brun. L’Armude caquette et glousse, le souffle rauque. Il ne porte que deux lanières brunes croisées sur son poitrail.

« Notre Communauté est née avec l’alliance de ces trois peuples.

— Étonnamment différents, souligne James.

Le quatrième peuple, les Idires. » Une espèce de triton géant, à la peau luisante et à la tête large et ronde, remplace le volatile ! Il est debout sur des pattes postérieures dotées de cinq orteils. D’un bon mètre soixante, son corps est prolongé par une large queue d’un mètre quarante. Sa face ventrale rayonne d’un rouge rubis éclatant. Sa face dorsale et ses flancs sont rouge sombre. L’Idire est silencieux, l’air impassible, mais ses pupilles circulaires s’agitent comme si elles cherchaient quelque chose en vain. Ses yeux globuleux sont jaune-orangé et ses narines se résument à deux fentes noires. Sa large bouche est garnie de petites dents pointues recourbées vers l’arrière.

« Le cinquième peuple, les Matéens… » Cette fois, c’est un homme-poisson qui se présente ! Un homme-poisson à la peau bleutée couverte d’écailles aux reflets argentés ! Très large d’épaules, et les bras écartés, le Matéen porte une combinaison moulante, sans manches, fortement échancrée sous les aisselles. Aisselles garnies d’espèces de branchies externes. Ses mains et pieds sont palmés. Il n’a pas de nez, mais une paire d’ouïes à la base du cou. Ses deux grands yeux noirs sont globuleux et sa bouche, large, a des lèvres épaisses bleues. Une bouche qu’il remue comme s’il chuchotait… mais je n’entends rien.

« Le sixième, les Erbèles… » Après l’homme-poisson, c’est une espèce de gorgone menaçante qui entre en scène ! Une créature humanoïde à la poitrine et aux formes féminines. Sa chevelure, si on peut appeler ça une chevelure, est très impressionnante. Formée de filaments gélatineux blanc bleuté, elle ondoie comme les serpents entrelacés de la chevelure de Méduse ! L’Erbèles dépasse les deux mètres ! Sa peau est recouverte d’écailles luisantes aux reflets bleu-vert. Comme le Matéen, ses mains et pieds sont palmés. Elle porte une large ceinture-corset bleu nuit et des jambières basses à volant. Son visage ovale possède deux yeux en amande à l’iris bleu-vert et à la pupille verticale noire. Sous un nez fin, des lèvres épaisses violet sombre entourent une bouche qu’elle entrouvre pour murmurer quelque chose dans un son caverneux proche du grognement. Ses dents sont pointues, sa langue noire et fourchue… Brrr !

« Je ne vais vous présenter ni le septième ni le huitième peuple. Les éthaïres et les Ligures. Vous avez devant vous des représentants de ces deux peuples. »

Éoïah, l’air grave, acquiesce de la tête.

« Le neuvième peuple, les Damans. »

Une créature insectiforme géante apparaît. Le Daman se dresse sur d’impressionnantes pattes postérieures. Semblant tout droit sorti d’un autre âge, il est bardé d’une redoutable armure noire au chatoiement irisé. Il possède deux grands yeux saillants et deux longues antennes filamenteuses.

« Le peuple suivant, les Zadars. »

Très différent du Daman, le Zadar est une espèce de gremlin vêtu d’une longue veste en cuir avec ceinture. Un petit bipède courtaud, velu, à la peau sombre qui porte des colliers et des bracelets de métal doré ornés de pierreries colorées. Ses grandes oreilles rappellent celles d’une chauve-souris et son museau, pointu, celui d’un chien. Son pelage est brun-roux, ses yeux, ronds, jaune-orangé. Ses mains possèdent quatre doigts griffus, et ses pieds, nus, à quatre orteils, sont palmés. D’une voix de canard enroué, le Zadar se met à raconter quelque chose…

« Le onzième peuple, les Kylèniens. »

La créature qui apparaît me fait immédiatement penser… à un varan ! Un varan impressionnant avec une longue queue ! Sa peau est recouverte de petites écailles rondes, et ses flancs, et sa face dorsale, beige clair, portent des ocelles sombres. Comme celles d’un léopard. Sa face ventrale présente un dégradé de beige clair à rouille. Au bout d’un long cou, la tête triangulaire possède deux yeux marron à pupille circulaire. D’une voix sifflante d’outre-tombe, le Kylènien se met à grogner… Sa langue est bleue et bifide, comme celle d’un serpent…

« Et le dernier peuple à avoir intégré notre Communauté… les Solènes. »

Une espèce d’insecte géant succède au reptile ! Un phasme monstrueux pourvu de trois paires de pattes qui ressemblent à des branches tortueuses ! Son long thorax me fait même penser à une vieille souche moussue ! La tête est triangulaire, jaune pâle. Avec deux yeux protubérants composés rouge vif, des mandibules tranchantes, et deux antennes plumeuses. Le Solène porte également une paire d’ailes froissées, poilues, translucides, aux reflets irisés.

« Quand même ! lâche Michael. Impressionnante galerie de portraits ! »

Moi je suis perplexe… et une petite voix intérieure me dit que j’ai de la chance de terminer mon mandat.

« Vous vous inquiétez… Le contraire m’aurait étonnée, reprend Lepte. Les peurs, les réflexes de protection, la méfiance, les préjugés, naissent de la méconnaissance de l’autre.

— Vous vous habituerez », complète Ève. Contrairement au reste de l’assemblée, les jeunes sont souriants et semblent être détendus.

« Nous avons été éduqués par les Ligures, le peuple d’Éoïah, par les Zadars, les Kylèniens et les Solènes.

— Pour ne citer que les peuples qui administrent la Communauté, précise Mel.

Nous avons effectivement des liens d’amitié, de fraternité, de confiance, de coopération, avec d’autres nations, d’autres espèces, d’autres peuplades, ajoute Lepte. Et malgré nos différences physiques… des différences évidentes, nous arrivons à nous entendre, à nous comprendre… Grâce à la télépathie.

— Bien… » James ouvre de grands yeux ronds, il se recule sur son siège. « Tout ceci nous promet… de sacrées aventures !… Un bouleversement sans précédent dans l’histoire de l’humanité…

— Merci de nous avoir écoutés, reprend Enki. Nous sommes soulagés d’avoir… enfin… confié notre secret. Nous allons pouvoir repartir pour Mars en paix avec nous-mêmes… et attendre que le dispositif de formation de distorsion soit opérationnel.

— Et quant à nous, ajoute Ève, nous poursuivons notre mission. Nos parents restent sur Terre… mais nous retournons sur Mars. Et nous nous retrouverons bientôt. »