Chapitre 7-56

7.2.0 KRIEMN

Adar Hil Matori

Et nous y voilà ! Ce jour tant espéré, comme tant redouté ! Nous sommes le 16 Aléras 1255. Plus de trois années se sont écoulées depuis notre premier saut vers Ourou Uppardi.

Le trajet retour s’est déroulé comme l’Éthaïre l’avait annoncé. Une première distorsion est apparue sur notre route, et nous l’avons traversée… pour aboutir… dans l’inconnu ! Un message radio nous attendait, il ordonnait simplement de ne pas nous dérouter. Quelque dix-huit grefs plus tard, un second trou de ver apparaissait sur notre trajectoire ! Nous l’avons franchi pour nous retrouver… aux abords d’Aporéa ! De retour dans notre espace familier, il ne nous restait qu’un premier saut pour nous rapprocher d’Affath… Et un second pour retrouver notre espace-temps… et nous projeter entre Bodouroum, la quatrième planète de notre système, et Kriemn.

L’escadre à peine apparue, nous avons été assaillis de questions. Le message de bienvenue, laconique, était suivi par plusieurs interrogations… Des interrogations compréhensibles et légitimes. Deux Tanacés et cinq Alaks Palaïds !? Où étaient les autres vaisseaux ? Pourquoi étions-nous si nombreux à bord de nos vaisseaux mères ? Comme seule réponse, Abakan, le commandant de notre escadre reconstituée, a déclaré qu’il avait d’importantes révélations à faire, et qu’il demandait instamment une entrevue avec Cherfa. Est-ce le fait qu’Abakan n’ait pas répondu aux interrogations, toujours est-il que les demandes de liaison avec nos familles ont été rejetées. Cette opposition inhabituelle ne présage rien de bon. Je ne peux m’empêcher de m’inquiéter sur le sort de Kraya, de Kari, qui a maintenant 15 ans, et d’Aprila qui en a 13 !

Nous venons de dépasser Aguéranh, le compte à rebours a été déclenché. Nos communications vont être coupées dans moins de douze nèmes. Une mesure de sécurité, même si les communications bénéficient d’un cryptage éthaïre avancé. Notre escadre va se disloquer et chaque vaisseau mère va mettre le cap sur sa mission. La nôtre est simple. Nous diriger vers Iscari. Brouiller les liaisons. Boucler le secteur d’Atari. Neutraliser les Vesphéris et leurs allulakas. Récupérer les rescapés terrés dans les caves et abris souterrains. Puis raser entièrement la ville. De manière à ce qu’il n’y ait, quoi qu’il advienne, plus aucune mesure de rétorsion possible. Si l’avenir se présente comme nous l’idéalisons, nous reconstruirons une “Nouvelle-Atari” qui sera le symbole de notre liberté retrouvée.

Je suis en salle de navigation de mon vaisseau, en compagnie de Vitri, d’Olibir et d’Origni. Ce dernier a pris la place d’Antari, ma responsable du séquenceur qui a terminé sa tâche.

Le compte à rebours achevé, Tanacé 1 ralentit… Nous nous désolidarisons de l’escadre pour venir nous positionner en orbite basse à la verticale d’Iscari… Plus au sud, Aboria se devine par les lumières de ses villes et villages. C’est là-bas que se trouve ma famille. Iscari est plongée dans de surprenantes ténèbres. L’île semble avoir disparu. Atari, la ville lumière, véritable phare pour les navigateurs, s’est évanouie dans l’obscurité ! Les scans thermiques recensent… vingt-trois allulakas ! Vingt-trois monstres en liberté “surveillée” patrouillent dans les décombres de la cité ! Une pure folie ! Si la contention électromagnétique d’un seul d’entre eux venait à fléchir, les dégâts qu’il ferait sur son passage seraient… considérables. Nous allons prendre le contrôle des adialakas…

L’adialaka est un petit vaisseau conçu pour le transport d’un allulaka. Une navette, avec deux ailerons dorsaux triangulaires et un empennage horizontal en delta, disposant d’une cage polygonale entourée de sections d’un mât télescopique. Un vaisseau aperçu sur Nayasis. En forêt de Bawalaz. Le vaisseau peut être entièrement téléguidé ou occupé par un ou deux Vesphéris.

… pour rappeler les monstres, avant de rapatrier les engins dans un hangar de Tanacé 1.

*

L’appropriation des adialakas, la réintégration des monstres, et la capture des appareils n’ont présenté aucune difficulté. Les quelques Vesphéris présents n’ont même pas réagi. À nous maintenant d’intervenir sur zone pour aller chercher nos camarades.

Nous allons employer deux Abat Garanta, appuyés par huit apsilos. Tous les appareils en mode furtif.

Je suis connu pour être un emnos d’honneur, mais je demande à Origni de m’accompagner. Il n’y a pas meilleur allié pour persuader les réfugiés de nous suivre à bord de nos deux appareils. Nos communications sécurisées, nous prenons la direction d’Atari… Nous allons nous poser au cœur de la place de la Nation. L’esplanade donne sur le jardin du Peuple et la façade principale du palais Iscatari, le siège de l’ancien parlement. Transformé en centre de propagande, le palais est devenu un lieu d’enrôlement et de transit des candidats à l’avant-garde militante de Kriemn.

Lorsqu’on accepte la règle du jeu, tout cela paraît naturel, légitime, évident. Ce n’est que lorsque l’on ouvre les yeux qu’on comprend que le jeu est truqué, que tout n’est que fumisterie…

Les Abat Garanta s’apprêtent à atterrir. Ce que les scanners révèlent… me laisse perplexe. Origni propose d’allumer les phares. J’accepte… Et c’est un terrible spectacle de désolation qui apparaît sous les lueurs bleutées des projecteurs ! Un champ de ruines ! Du palais ne subsiste qu’une façade noircie aux vitres soufflées. Ironie du sort, l’impressionnante statue de Cherfa, qui trônait au centre du bassin de la purification, a été renversée… J’ose y voir un bon présage.

Les deux Abat Garanta posés, je vérifie l’étanchéité de la combinaison, le fonctionnement des dispositifs de l’exosquelette, positionne le casque et empoigne un satikka. Nous sortons de l’appareil… Le sol est jonché de débris. Pour autant que je m’en souvienne, il s’agissait d’une formidable mosaïque représentant des scènes champêtres des colonies…

Je lève la tête pour m’assurer de la présence des apsilos… Les silhouettes obscures sont en vol stationnaire au-dessus de la place.

« Fffuii… » Origni siffle. « On n’aura aucun scrupule à raser la ville. » J’engage mes scanners à la recherche de signes de vie… mais seul Origni est signalé dans un rayon de trois cents exis.

« L’entrée du métro souterrain ! » Un point clignotant rouge apparaît sur la visière.

« Je vois ! Allons-y.

Commandant ! » La voix de Vitri. « Objet non identifié en approche ! »

Je n’ai pas le temps de réagir. Une lueur éblouissante m’oblige à fermer les paupières. Comme un grain de sable sous la tempête, je suis soulevé et projeté dans les airs ! Le monde disparaît…