Je ne pensais vraiment pas être un jour aussi angoissée de retrouver mon île. Je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi, mais pourquoi, ai-je quitté Mars ?… Qu’avais-je à gagner, qu’avais-je à perdre ?… Je me suis emballée trop vite ! Emportée par les évènements, prise dans un élan de justice et de responsabilité… Et ce n’était pourtant pas une décision à prendre à la légère… Mais ce qui est fait… est fait. Et si ma présence est utile à quelque chose… Ma présence, notre présence, celle d’Ilias et la mienne. Ilias est censé assurer ma sécurité, mais je crains qu’il ne mette les pieds dans le plat, et je ne donne pas cher de notre peau. Nos adversaires sont extrêmement coriaces. Ce n’est pas une seule Éminence Noire, comme Azhyilis, que nous aurons à affronter, mais ses quatre acolytes, Dâharh, Wouzhou, Djaïlinh et Tombro… J’espère que les conseils des anges nous seront utiles…
Ilias et moi sommes tous deux à bord de mon Abat Garanta. Certains que nos conversations sont épiées, nous n’avons pas échangé un seul mot depuis notre sortie du vaisseau mère. Accompagné par l’appareil d’Acer, mon vaisseau vole en direction de Cherfax. Acer, Galam, Ilias et moi allons tout droit nous jeter dans la gueule du loup, le palais de l’Éden…
Acer fait partie du cercle très fermé des intimes de Cherfa, il connaît parfaitement les rouages de l’Éden. Son quartier général y est d’ailleurs situé. Cherfa le recevra, sans nul doute, mais lorsqu’il entendra ce qu’Acer doit lui annoncer… Soupirs…
Nous devrons agir vite, très vite… La tâche de Galam est également délicate, il doit maîtriser les deux autres membres du Haut Commandement Suprême, les alter ego d’Acer, Olwaïn Sar Sténos et Treïn Nor Tanatis. Nous supposons qu’ils se trouveront au palais. Les plus hautes autorités militaires et religieuses vaincues, Cherfa isolé, nous quitterons l’Éden pour rentrer sur Cherfax, et convaincre les Nonces de l’Apophtegme et les autorités séculières. Et tout cela avant que la nuit ne tombe sur l’île… Galam et moi, tous deux natifs de Cherfax, connaissons bien les Nonces, nous ne leur laisserons pas le choix. Quant aux représentants des autorités séculières, nous pensons qu’ils céderont, comme ils l’ont toujours fait, à la raison du plus fort. Nous préviendrons ensuite l’escadre. Et si les nôtres n’ont pas de nouvelles avant la nuit tombée, ils passeront aux phases suivantes de notre plan d’attaque.
Voici Cherfax… Mon île, ma patrie, avec ses sites remarquables, ses somptueux monuments baroques éclairés par les rayons d’Affath d’un beau mois d’Aléras… L’Histoire est en marche, nous ne pouvons plus faire marche arrière. Le quartier de Bder Kouzhou est en vue, les rives de l’Aleff, l’arène circulaire et ses quatre arcades paraboliques iridescentes. Nous plongeons vers l’aéroport de Grim Alfax… Mais l’Abat Garanta entame une courbe imprévue !
« Vous êtes déroutés sur Kapar Itax », annonce une voix sèche. Ilias et moi échangeons des regards contrariés. Kapar Itax n’est qu’un petit aéroport de banlieue… Ce ne sont pas des héros de retour d’une mission périlleuse que l’on accueille à Kapar Itax… Ce n’est pas Acer Bar Kantari, commandant suprême, que l’on reçoit à Kapar Itax !
Déconcertée, me voilà partagée entre un soulagement malvenu, moi qui craignais de devoir faire l’hypocrite devant les autorités, un sentiment de frustration, et l’inquiétude sur la raison de ce changement de dernier nème.
Aux côtés de l’appareil d’Acer, nous survolons l’île sanctuaire pour atterrir sur Kapar Itax… Au beau milieu de l’une des trois aires d’atterrissage…
« Veuillez sortir ! Et sans arme !
— Eh beh ! Sont pas très accueillants tes compatriotes ! » lâche Ilias qui se lève du fauteuil. Je n’ai pas le cœur à répondre. C’est l’estomac noué que je me lève pour le suivre vers la sortie… J’ai un très mauvais pressentiment…
Une odeur familière m’accueille : la note hespéridée des hématiacés, les fruits violets à chair blanche qui poussent sur l’île… Le jardin des Apar est tout près… Des souvenirs d’enfance resurgissent… Au lieu de me rassurer, ils ne font qu’accroître mon angoisse… Que suis-je donc venue chercher ici-bas ?
Éblouie par un astre radieux, je jette un rapide regard pour n’apercevoir que des hangars clos de verre et de métal. Ilias rejoint Galam sur le tarmac, Acer sort de son appareil. Galam me fait un signe de tête. Je ne vois personne d’autre.
« Kapar Itax ? demande Ilias. Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Nous n’allons pas tarder à l’savoir », réplique Galam.
L’un des hangars de verre s’est entrouvert. Un groupe étonnant vient vers nous. Deux jeunes mâles de belle prestance, leurs longs cheveux libres sur des épaules couvertes d’une étole blanche, accompagnés de quatre étranges créatures : de petits bipèdes poilus à fourrure noire et gris-vert ! La démarche dodelinante, ils avancent les épaules voûtées, leurs bras velus pendant le long du corps. Leurs regards vont et viennent, de nous à ceux qui apparaissent comme leurs maîtres. Ils semblent domestiqués… pourtant je ne connais pas cette espèce.
« Qu’est-ce que c’est qu’ça ? grimace Ilias.
— Des mondanhgârs, répond Acer, le visage sombre, l’air perdu dans d’intenses réflexions.
— Restez où vous êtes ! » ordonne soudain l’un des jeunes. Ils s’arrêtent et nous toisent, l’air fier et bagarreur. Ils souhaiteraient nous défier qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Les quatre bestioles quittent leurs maîtres pour accourir maladroitement vers nous…
« Et ne bougez pas ! ajoute le jeune arrogant.
— Vous savez qui nous sommes ? » réplique sèchement Acer. Ils ne répondent pas. Les quatre créatures arrivent sur nous… Dressées sur leurs membres inférieurs pourvus de trois doigts puissants, elles se mettent à nous flairer, en écarquillant leurs gros yeux jaunes globuleux, et en émettant de petits cris ridicules, des “hand !”, des “roh !”, des “rah !”… Leur front saillant, bombé, surplombe une face en cœur poilue. Leur nez est fin, très allongé.
Dans un rictus menaçant, tous les quatre nous montrent leurs dents pointues… avant de s’enfuir auprès de leurs maîtres…
« Mais qu’est-ce que ça signifie ? s’énerve Acer. Je suis votre commandant suprême ! Et je suis attendu par notre guide bien-aimé ! Ne le faites pas attendre, vous le regretterez ! »
Ils nous tournent le dos et, accompagnés par les quatre animaux excités, retournent d’un pas nonchalant vers leur hangar d’origine.
« Où allez-vous ?… Je vous donne l’ordre de m’répondre !
— Restez où vous êtes ! réplique l’un d’eux, sans même se retourner.
— J’la sens pas c’t’histoire, marmonne Ilias. Qu’est-ce qu’on fait ?
— On n’a pas le choix, chuchote Galam. On obéit.
— Öööhh ! » Ilias grommelle. Acer semble dans un même état d’énervement. Comme Galam, je suis plutôt inquiète et attentive. Notre mission se présente mal, très mal ! Nous allons devoir improviser sans concertation… Nous n’avons pas à attendre longtemps, une silhouette noire sort d’un hangar voisin. Couverte de la tête aux pieds, elle porte la robe noire à capuche des autorités religieuses. Un Nonce… ou une Éminence… Arrivé à une dizaine d’exis de notre position, le personnage s’arrête, la tête toujours baissée : « Assibir !… Galam !… Je suis Égéton… Nonce de l’Apophtegme… Venez à Égéton ! » Je jette un regard à Galam, et nous avançons de concert vers le Nonce, tout en prenant bien garde de ne pas fixer le visage blafard aux cernes noirs et rouges.
« Et nous ? demande Ilias.
— Je ne vous ai pas conviés. Votre tour viendra.
— Égéton, qu’est-ce qui s’passe ? » demande Galam.
Le Nonce pousse un long soupir…
« Mon frère… ma sœur… suivez Égéton. » À mi-chemin de son hangar d’origine, il reprend la parole : « Que vous est-il arrivé ?
— Comment ça ?
— Comment avez-vous pu… ainsi… vous égarer ? réplique le Nonce.
— Nous égarer ? Comment ça nous égarer ? s’étonne Galam.
— Toi, Assibir… Assibir Kat Orfax… la fierté de ton père, notre regretté Saruadh… Tu aurais pu devenir l’une des nôtres… Et toi, Galam… Galam Tot Amonrax… Galam le belliqueux, Galam le taciturne, Galam le ténébreux… Quelques années de patience… et tu aurais gagné ta place au sein du Haut Commandement Suprême… Pourquoi gâcher un si bel avenir ?
— Et pourquoi parles-tu au conditionnel, Égéton ? » rétorque Galam. Il pousse un nouveau soupir… Nous arrivons devant les portes du hangar. Elles s’ouvrent dans un léger chuintement. Aussitôt jaillit un puissant parfum fleuri, entêtant, étrange, indéfinissable.
« Les voies du destin… ne sont plus aussi… impénétrables », annonce-t-il, l’air mystérieux, en s’engageant dans la salle. Une vaste pièce envahie de plantes volubiles à larges feuilles coriaces, des lianes à fleurs pourpres et de surprenantes plantes exotiques. « Une brèche s’est ouverte ! » Les portes se referment. Il fait chaud, humide…
« Qu’est-ce que… » s’exclame Galam, avant de s’effondrer comme une masse. Je sens une violente piqûre au cou. J’ai aussitôt les jambes coupées, les images basculent. Je tente de porter une main… mais m’affale durement sur un sol mouillé.
« Vous n’auriez pas dû… »
