Chapitre 7-65

Acer Bar Kantari

« L’attaque en règle de l’arène, m’informe froidement Olwaïn.

Les mondanhgârs l’ont aussi prévu ?

Oui, Acer, répond calmement Djaïlinh.

Allez-vous persister dans votre erreur ? Cette lutte fratricide est absurde ! Nous devons rentrer pour stopper tout ça !

C’est trop tard. Nous n’y pouvons plus rien, déclare Djaïlinh.

Alors que va-t-il se passer ?

L’attaque du natatori est. » Olwaïn sourit, avec un sourire mauvais.

« Oui ! Nous allons nous écraser sur Cherfax d’un instant à l’autre !

Ils ne s’attaqueront pas au natatori est, Acer, mais à celui de l’ouest ! m’apprend Olwaïn.

Qu’importe ! L’Éden…

Quoi, l’Éden ? me coupe sèchement Olwaïn. Nous menons les tiens par le bout du nez. Ils ont interprété la situation, les indices laissés sur place, et ils ont décidé de s’attaquer au natatori ouest !… Mauvais choix… Quel manque de chance ! » Il me nargue. « Leurs pertes vont être considérables… mais ils vont réussir ! Ils détruiront bien le natatori… Mais pour rien.

Pour rien ? Comment ça pour rien ?

Les natatoris ne sont qu’un leurre, un appât ! Nous avons modifié le système antigravitationnel, il est maintenant sous-marin.

Peut-être… » J’ai l’intime conviction que tout est perdu. « Mais comment reviendrez-vous sur Kriemn une fois les arches détruites ?

Une question de temps, réplique Olwaïn.

Vous serez coincés dans cette dimension pendant une éternité ! Le temps de rebâtir l’arène, de reconstituer les arches…

Avec le nouveau système antigravitationnel, l’arène n’est plus là que pour le folklore… De nouvelles arches sont déjà assemblées… Elles attendent, avec Dâharh et Wouzhou, sur Gan Axos… » Il prend une profonde inspiration, comme pour mieux jouir de ce qu’il s’apprête à me dire.

« Que Treïn porte l’estocade… Son escadre patiente à un saut de Kriemn… Treïn temporise… Que tes combattants soient bien affaiblis… Il n’aura plus qu’à les cueillir comme un fruit mûr… Sa victoire sera écrasante ! » Il se recule dans son fauteuil et lève les bras.

« Acer ! reprend Tombro. Notre bien-aimé a assez attendu. Lève-toi !

Acer… puissé-je ne jamais te revoir, dit Olwaïn qui incline la tête pour me saluer.

Je te retrouverai en enfer ! »

*

Nous avons quitté le temple de Béhaïma en sortant par le grand hall, la colonnade des sept Arches, puis l’allée principale… Je suis accompagné de mes deux cerbères noirs, escortés par un détachement armé… Comme un condamné à mort conduit à l’échafaud… Que tous soient témoins de ma déchéance… Je suis l’indigne, l’ignoble, le disgracié…

Sous un ciel électrique improbable, malsain, luisent les prodigieuses coupoles d’or, de béthal étincelant, de lydis vert et d’arad bleu, du palais. Défiant l’équilibre, les pinacles se dressent tels des spectateurs silencieux, curieux de ma chute, de ma destitution. Les cloches du temple d’Adaéné font entendre leurs sinistres bourdons et carillons, l’éloge funèbre de celui qui a osé s’opposer au tout-puissant… J’avance à pas comptés entre les deux fossés où coule l’Alahambara, l’onction divine rouge sombre censée préserver le corps, conférer l’immortalité… Il n’y a qu’à rencontrer Cherfa pour se rendre compte que cette potion épaisse, visqueuse, n’est qu’un vulgaire nectar coloré…

Les colonnes d’albâtre du fronton du palais se rapprochent… Flanqué de Tombro et de Djaïlinh, je monte les cinq marches et passe sous l’une des deux voûtes… Comme le veut la règle, officiers et soldats restent à l’extérieur du palais.

En nous apercevant, les Cherfaris, serviteurs du grand maître, poussent des cris effarouchés et s’échappent comme des oiseaux effrayés… Sous le clapot lugubre de l’Alahambara, nous traversons la galerie aux colonnes des Songes Célestes…

Le décor, onirique, fantastique, est à couper le souffle ! Composé uniquement d’œuvres d’exception de nos colonies. Des mosaïques d’Orka, bas-reliefs de Nayasis, arabesques de Sirbatu, chapiteaux d’Altalis… Des représentations de rêves créatifs, prémonitoires, jusqu’aux visions étranges et violentes de monstrueux cauchemars. Des peintures tridimensionnelles d’Hildhut, des sculptures de métal torturé de Torakis, des hologrammes d’Olothal… Hologrammes personnalisés qui s’adaptent aux fréquences cérébrales de celui qui les observe… et lui font visualiser ce qui le terrifie ! Je les ai utilisés à maintes reprises, aussi bien pour des missions de contrainte, que pour des entraînements… Aujourd’hui, je ne les regarderai pas…

Nous entrons dans la salle des Ténèbres… Une salle éclairée de lueurs mouvantes fugaces, les lucioles d’Aphonos. Nous la traversons à tâtons, pour arriver devant les quartiers de la Purification. Une zone tampon qui sépare le monde extérieur et ses microbes, bactéries, parasites, virus, et le monde stérile de Cherfa… Le sas à diaphragme s’ouvre, et nous franchissons le seuil de la galerie… Il se referme, et le corridor rougit… Je sais qu’il nous expose à de dangereux rayonnements ionisants…

Ce premier sas se libère sur la salle de l’Apparat, une pièce dans laquelle se changent tous ceux qui rencontrent Cherfa. Ils doivent se dévêtir pour revêtir la Toge, seul vêtement autorisé pour côtoyer le dictateur. Une longue pièce de textile synthétique ivoire, presque translucide, bordée d’une bande d’ornements dorés. Le drapé est complexe, mais le tissu, aux plis intelligents, s’adapte automatiquement à la morphologie du porteur dès que ce dernier positionne la ceinture magnétique qui accompagne le vêtement.

Je retire ma combinaison… prends le temps nécessaire, et même davantage, pour la plier correctement, la pose délicatement, telle une précieuse relique, sur la table métallique qui occupe le cœur de la pièce. J’enfile une toge, boucle la ceinture magnétique, puis m’avance, résigné, vers le sas suivant…

« Tombro… chuchote Djaïlinh, attends-moi ici. Les radiations… Tu as déjà absorbé bien plus que la dose acceptable.

Comme tu voudras, Djaïlinh. Merci de te préoccuper de ma santé », répond-il à voix basse.

Le diaphragme à lames arrondies s’ouvre… Je m’engage de l’autre côté et m’avance de quelques pas… Djaïlinh me rejoint. Il se tourne vers son acolyte, et le salue brièvement alors que le sas se referme…

« Ce n’est pas tout, Acer…

Quoi, Djaïlinh ?

Les visions des mondanhgârs… Moi seul connais la suite… » Il s’approche jusqu’à me frôler. Les parois du corridor rougissent… Je sens les effluves camphrés étourdissants de son parfum. Il retire discrètement un objet de sa robe… Je pense un instant qu’il va m’étriper ! Je croise son regard…

« Tu dois accomplir ta mission… » Il chuchote. « … mais sois patient… Attends qu’il baisse sa garde… Tu n’auras qu’une seule chance… Ne la laisse pas passer ! » Il glisse un objet glacial dans les plis de ma toge, sous la ceinture. « Et que Zand soit avec toi ! » Le sas s’ouvre…

« Acer… » Djaïlinh reprend à voix haute. «  je ne descends pas plus bas. Notre bien-aimé va te recevoir. Accomplis ton destin !… Va ! »

Tellement surpris, je reste muet. Je le remercie d’un regard profond, reconnaissant, et lui tourne le dos. Je m’avance vers la salle suivante, l’antichambre de la Révélation… Une pièce que je requalifierais d’antichambre de l’enfer ! Une pièce pentue qui s’enfonce vers les profondeurs de l’Éden… Je glisse discrètement la main gauche sous la toge pour examiner le présent de Djaïlinh. La ceinture magnétique le maintient. Je le palpe prudemment du pouce, de l’index, le tâtonne, un objet plat… arrondi… pointu sur ses extrémités… en croissant de lune, affûté… la lame d’un svakia !

J’entame la descente… À chaque pas, je vais me sentir allégé. Mais ce n’est pas le poids de mon fardeau qui s’adoucit, c’est la pesanteur qui diminue… Je me retourne, lève la tête vers Djaïlinh, planté quelques exis plus haut, avant de m’incliner sans un mot… Le regard suffit… Je reprends la descente…

Ce chemin si perturbant m’est familier. Je l’ai souvent emprunté, et pourtant aujourd’hui encore, comme les autres fois, ni plus ni moins, je suis déstabilisé, troublé, comme si tous mes repères s’échappaient avec la gravité…

C’est à pas lents, en quasi-apesanteur, que j’atteins le fond de l’antichambre… Je donne une impulsion… et plonge lentement la tête la première vers le boyau qui s’enfonce au cœur même de l’Éden… Voilà les sphères rouge sombre. Elles s’élèvent doucement vers les deux bouches de sortie. Je nage à contre-courant, remonte la source de l’Alahambara, prends une profonde inspiration, la traverse en apnée… Le courant s’inverse, le tourbillon m’emporte… pour me débarquer à l’intérieur même de la sphère centrale ! L’antre du phénix, le repaire du monstre, la tanière de Cherfa !

Il n’est pas seul. Deux autres personnes, vêtues de toge et assistées de matériel médical, s’affairent autour de son visage… Avec ses bras et ses jambes boudinés écartés, il a l’air d’un ballon gonflé à l’entaride. Une étincelle suffirait à l’envoyer dans une autre dimension…

« Acer ! lance-t-il de sa voix rauque, distordue. Laissez-nous, vous deux ! » Ils s’empressent de lui obéir, accélèrent leurs mouvements, retirent les instruments fichés dans la chair de son visage, rangent leur arsenal pour me laisser le champ libre.

« Alors, Acer ?… Comment tu m’trouves ? » Son ton est psychédélique, envoûtant. Quel choc de découvrir ce masque de cauchemar ! Il a encore modifié l’apparence de son visage ! Un horrible front bombé, nouvellement greffé, surplombe ses grands yeux verts à pupille verticale. Des yeux de baldaron, le vautour de Matzahol… Les bords de la greffe sont encore protégés par un bourdonnet recouvert de poudre blanche…

« Dois-je te répondre ? » Mais de quoi s’agit-il ?… Non !… Il a osé ! Le front d’un mondanhgâr !

« Vois-tu, Acer… Les cerveaux de ces mondanhgârs sont suprasensibles. Ils ont accès à une autre dimension. Une transcendance immanente. Une surréalité que notre misérable perception ne peut appréhender. Notre amour de soi, notre narcissisme, notre immanence transcendante, n’est qu’un voile des apparences qui cache la transparence absolue… J’ai ressenti l’insaisissable jaillissement du commencement ! L’évanescence des univers… Des forces extraordinaires se rassemblent ! J’ai vu des êtres doués d’une intelligence supranormale, d’une sensibilité hors du commun, d’une puissance… surnaturelle ! Ils maîtrisent la matière, l’énergie, l’espace… le temps ! Je ne suis qu’un misérable moribond, un amas de chairs en décomposition. Un imposteur ! Un ermite condamné, par sa conscience, à vivre en reclus en raison de sa différence. Un pêcheur damné contraint au suicide pour expier ses crimes…

Vraiment ? » Est-ce une ruse pour m’endormir, me berner, me confondre ? Voir ma réaction ? Me détourner de mon dessein ? Connaître ma détermination ? Voir jusqu’où je suis décidé à aller ?

« Je croyais que tu souhaitais entendre ma version des faits.

À quoi bon, Acer ? Je n’retiens qu’une chose… Toi seul as le cran de venir jusqu’ici pour me défier. Tu as fait tout ce chemin pour me libérer ! Me délivrer de cette prison de chair et d’os… Je suis ravi que ce soit toi… Alors ? Qu’attends-tu ? Frappe, Acer ! Frappe vite avant que je ne change d’avis !… Zand ! Zand Er Oprah ! Aie pitié de moi ! Accueille-moi ! Je veux me fondre en toi !

Ferme tes paupières.

Non, Acer. Je veux voir la mort en face !

Comme tu voudras. »

Je me rapproche, tends la main droite, paume écartée, tandis que je détache la lame de l’emprise magnétique de la ceinture. Je l’empoigne, éprouve la brûlure du métal, sens sourdre mon sang chaud, serre le poing malgré tout, de plus en plus fort, de toutes mes forces ! La douleur irradie, intense, bienfaisante. Elle me fait prendre pleinement conscience de la gravité de cet instant.

Ma main gauche ensanglantée jaillit de la toge pour s’abattre en plein front du monstre ! En plein milieu de ce front hideux de mondanhgâr…

Cherfa ouvre la bouche, il esquisse un sourire… Ses branchies de corustor se déploient comme une crinière, elles convulsent, se relâchent… Ses yeux de baldaron se fixent, son regard se vide. Le sang s’échappe autour de la lame du svakia… Il forme des gouttelettes qui s’élèvent doucement, et s’agglomèrent en gouttes rouge sombre…

Encore incrédule, je desserre mon étreinte.

Mon sang se mêle à celui du monstre ! Je retire ma main sérieusement entaillée, la referme, serre un poing douloureux. Les gouttes de sang s’éparpillent, elles iront s’agglutiner à la surface de la sphère, elles nourriront les veines ondoyantes, moirées, de l’intérieur de ce globe étrange…

C’est tout… Ce moment, tant de fois je l’ai rêvé, tant de fois je l’ai imaginé… C’était si simple que j’en suis dérouté, désemparé, désarçonné… Cette vulnérabilité, cette fragilité, cette solitude, cet isolement…

Il me fait presque pitié… Si je ne connaissais pas l’histoire de ce monstre sanguinaire, j’éprouverais de la compassion, de la miséricorde, de la tristesse… Je mesure toute l’étendue du vide qui va affecter notre peuple… après 1255 années d’un règne absolu, sans partage…

Et maintenant ?… Que dois-je faire ?… Que vais-je faire ?