L’esprit vidé, un cri d’effroi me fait sursauter ! Un Cherfari vient d’apercevoir son maître écartelé, la lame du svakia en plein front ! Comme une corne de touk, nouveau trophée posthume à la panoplie du défunt !
Ma toge est écarlate de mon sang que j’ai essuyé. Je ne vais pas rester moisir ici-bas ! Je choisis de partir à la recherche de Djaïlinh, de retourner vers la salle de l’Apparat… Je suis le chemin inverse, regagne l’antichambre, remonte rapidement vers le sas, le franchis, et me retrouve devant Djaïlinh et Tombro. Tombro, avachi sur sa dirienne, se lève, la tête baissée, humble, sans un mot.
« Je savais que tu aurais la présence d’esprit de repasser par ici, claironne Djaïlinh.
— Les mondanhgârs ?
— Non ! Une simple intuition. La nouvelle se répand sur l’Éden. Tu vas nous accompagner jusqu’à la salle des Songes Célestes… Et nous t’annoncerons.
— Que veux-tu dire, Djaïlinh ?
— Tu es l’Élu, Acer. Le nouveau guide suprême ! Notre bien-aimé ! » Tombro ne bronche pas.
« Mais ?
— Ta fonction ne sera que temporaire. Le temps de mettre en place un nouveau système politique.
— Reformer l’Iscatari ?
— Il est préférable de faire table rase du passé. » J’ai aussitôt une pensée pour Atari.
« Avec tes conseillers, vous aurez tout loisir d’inventer une nouvelle forme de démocratie.
— Mais comment va réagir Olwaïn ? Et ses troupes ?
— Je ne lui laisserai pas le choix. Il ravalera son orgueil, sa fierté. Et ses troupes ?… Tes troupes ! Ils te connaissent, ils te respectent.
— Ne tardons pas, intervient Tombro. Il faut les cueillir tant qu’ils sont mûrs. »
Le poing gauche toujours serré, je retire la toge ensanglantée…
« Et soigne-toi ! » ajoute Djaïlinh en me tendant une boîte de soins. Je me rends compte que l’on peut me suivre à la trace… Je choisis un pulvérisateur de cautérisant, l’ouvre avec les dents, desserre le poing, le sang coule, ouvre la main blessée et pulvérise la mousse violette glaciale sur les plaies… Elle se rétracte, s’effiloche comme un bout de nuage, et s’évapore… D’ici quelques jours, il n’y paraîtra plus. J’espère simplement conserver les cicatrices, elles seront pour toujours le souvenir de ce jour historique. J’attends quelques instants, le bras immobile, avant d’attraper ma combinaison.
« Non, Acer ! » reprend Djaïlinh qui me tend une nouvelle toge. « Passe cette toge, tu n’en auras que plus de crédibilité devant les tiens. »
J’acquiesce, me vêts, et nous franchissons le sas pour retrouver la salle des Ténèbres. Salle sous les pleurs des Cherfaris, leurs cris de douleur, leurs lugubres jérémiades. Je brûle d’envie d’aller leur hurler de pleurnicher ailleurs… mais je m’en abstiens.
« C’est pour ces misérables que ce sera le plus dur », lâche Djaïlinh. Nous retraversons la salle des Songes Célestes… Un brouhaha inhabituel provient de l’extérieur, des bruits de métal qui s’entrechoque, un remue-ménage inquiétant, des ombres menaçantes…
« Attends-nous là ! » Djaïlinh m’indique une colonne, et ils s’avancent tous deux vers l’extérieur… Un bas-relief s’enroule en hélice autour du fût de cette colonne monumentale… De la base jusqu’au chapiteau, se déroule la vie de Cherfa… Cherfa victorieux… encore et toujours, Cherfa dans toute sa gloire passée… L’ancien palais de Cherfax… Au sol, la mosaïque polychrome représente des Orkiens disparus agenouillés devant Cherfa… Un silence de mort s’abat soudain. Une voix puissante s’élève, Olwaïn !
« Tombro ! Djaïlinh ! Est-ce vrai c’qu’on raconte ?
— Mes frères ! lance Djaïlinh. Les augures ont prédit ce moment historique !… Une page du grand livre des prophéties se tourne… Un nouvel avenir s’offre à nous… Il sera différent… plus riche, plus puissant, plus sûr, plus ouvert, plus tolérant, plus juste !… Sinon, il ne sera pas !… Cherfa Kriemn est mort ! Vive notre nouveau guide bien-aimé… Abakan le Grand ! » « Acer… » ajoute-t-il à voix basse. Je m’avance…
« Vive Abakan le Grand ! répète Djaïlinh, repris en chœur par les soldats présents. Vive Abakan le Grand ! » Tombro et Djaïlinh s’agenouillent devant moi. Comme une marée soudaine se retirant, les soldats s’agenouillent à leur tour… Olwaïn, le satikka à la main, l’air interdit, jette des regards atterrés sur sa gauche, sur sa droite, son regard revient vers moi, dur, amer, austère, cinglant ! Il s’agenouille sans me quitter des yeux. À moi d’intervenir…
« Mes amis ! Les circonstances sont critiques !… Une terrible menace pèse sur notre peuple, sur Kriemn… sur nos colonies… Je vais avoir besoin de vous… de vous tous ! Relevez-vous !… Cette menace… c’est nous-mêmes ! » L’effet de surprise est immédiat. « Notre désaccord, notre division, notre égoïsme, notre cupidité ! Nous devons faire fi de nos querelles, de nos divergences, renouer avec nos traditions d’antan… Oui, mes amis, la tâche sera sans doute difficile… mais elle est urgente… » Mon discours n’est pas en phase avec les perceptions de mon auditoire. Je les sens hésitants. « Je ne suis pas seul… Vous n’êtes pas seuls… Nous ne sommes pas seuls… Cherfa a attiré la colère de peuples puissants… » C’est mieux, je regagne leur attention. « Ils nous observent, nous guettent dans l’ombre, attendant que nous soyons unis, pacifistes, pour nous proposer… une alliance… »
Olwaïn bout… fulmine… éclate : « Acer ! Qu’est-ce qui m’retient de t’étriper !? » Il serre le pommeau de son satikka. « Je n’ai qu’un…
— Nous, Olwaïn ! le coupe Tombro, l’index accusateur pointé sur lui.
— Cherfa se savait perdu, poursuit Djaïlinh. C’est en toute connaissance de cause qu’il a demandé à écouter notre bien-aimé Abakan. En acceptant de le recevoir, il signait irrévocablement sa condamnation. Retournez à vos occupations, nous avons les funérailles à préparer… Non ! Pas toi Olwaïn. Tu restes avec nous. »
Les fantassins hésitent, s’observent, recherchent l’assentiment d’Olwaïn…
« Retournez à vos occupations ! » ordonne sèchement Djaïlinh. La situation est tendue… Olwaïn finit par acquiescer d’un hochement de tête. Il range son arme derrière le dos, s’avance, monte les cinq marches du palais, les soldats plient bagage… Je souffle intérieurement…
Il s’en est fallu d’un rien que la situation ne dégénère… Olwaïn s’approche, les mâchoires serrées, je dois l’apaiser.
« Merci, Olwaïn, nous avons besoin d’toi ! Nous allons devoir édicter de nouvelles règles… Mais nous devrons rester fermes et vigilants. Nous devrons conserver une hiérarchie pour ne pas céder à l’anarchie. Sinon le nouveau régime serait pire que l’ancien. » Le regard d’Olwaïn s’adoucit.
« C’est bon ! me dit-il froidement. Ce qui est fait… ajoute-t-il, faisant celui qui passe à autre chose. Alors ? Les funérailles ?
— Allons au temple d’Adaéné », décide Tombro.
Sur le chemin, à l’écart de Tombro et d’Olwaïn, je m’approche de Djaïlinh et lui murmure : « Djaïlinh… Je n’te remercierai jamais assez pour c’que tu as fait… Je te nomme à la tête des Éminences.
— Non, Acer, je n’veux pas. Je n’te demande qu’une chose… Rends-nous notre chère Azhyilis !
— Tu l’auras, ton Azhyilis ! Je te l’promets ! »
