Vu la tournure prise par les évènements, je me félicite chaque jour d’avoir lourdement insisté pour que ma jeune sœur Délia reste sur Terre.
Ma rentrée atmosphérique à peine achevée, mon apsilos a été abattu au-dessus de Jazbek. Équipée du dispositif d’atterrissage d’urgence, je me suis éjectée, et j’ai accompagné la chute des débris de l’appareil pour m’écraser au sud de l’île, en pleine zone montagneuse et forestière.
Je n’ai pas attendu l’arrivée des drones et des Vesphéris pour détruire le dispositif, laisser quelques traces de sang sur les restes fumants de l’apsilos, quelques lambeaux de ma combinaison et un fragment de l’exosquelette. J’ai dévalé la pente rocheuse, en prenant bien garde d’effacer toute trace de mon passage, et je suis tombée sur un torrent que j’ai descendu, de l’eau parfois jusqu’à la taille… Arrivée devant une usine désaffectée, je m’y suis terrée, en espérant que les planchers métalliques, même fortement corrodés, dissimulent ma signature thermique… J’y suis restée les trois premiers jours, buvant l’eau de la rivière, mangeant les rations de secours de ma combinaison, des fruits sauvages et quelques racines. J’ai enterré mes déchets, l’exosquelette, la combinaison, et j’ai suivi l’étroit chemin qui longeait la rivière… Pour tenter de dérober quelques vêtements, je me suis approchée de la première habitation aperçue. Sans succès, il m’était impossible de passer inaperçue. J’ai eu davantage de chance avec le couple âgé qui habitait la deuxième maison. Ils m’ont gentiment offert le couvert… une robe à capuche bleu nuit appartenant à leur fille, puis le gîte ! Pour leur sécurité j’ai préféré refuser. Après avoir tout de même volé un badge identitaire de leur fille, Risha Ber Kovashi, la nuit tombée, j’ai poursuivi mon chemin… jusqu’au port de Pribalvik, au sud-est de l’île.
J’ai embarqué sur un ferry en partance pour Jölia, un petit port de pêche situé au fond de l’Örsdöl, le plus grand fjord de Kaeres. C’était une journée pluvieuse, avec un épais brouillard, une météo idéale pour ne pas se faire reconnaître. Je n’avais plus qu’à remonter la rivière Aglek pour atteindre l’Hobrogan, le grand lac sur les rives duquel s’élève Trier, ma ville natale… J’étais persuadée que c’était le dernier endroit où ils me chercheraient…
Et pourtant les abords de la ville étaient survolés par un nombre inhabituel de drones. Je suis passée sans m’arrêter sous les portiques de sécurité… Courbée vers l’avant, le pas décidé, les cheveux en avant pour me cacher le visage, la capuche bien fermée pour me protéger de la pluie… La fausse identité en évidence…
Pour être certaine de ne pas être suivie, j’ai erré dans les rues et ruelles en pente, désertes, de la ville, malgré la pluie diluvienne, avant de me diriger vers mon quartier. Une fois sur la place Bishek, j’ai descendu l’avenue de l’Hobrogan pour remonter ma rue, la rue des frères Körömir… Deux personnes étaient assises dans l’ombre sur des marches de perron, des agents en civil à n’en pas douter. Je suis passée sans m’arrêter devant la maison des parents. Attirée par les lumières du salon, j’ai jeté un regard furtif vers la fenêtre, et j’ai pu les apercevoir, tous deux assis près de la lampe pyramidale, un cadeau de Délia… Ils avaient l’air en bonne santé… Rassurée, j’ai fait demi-tour en haut de la rue, et j’ai poussé le vice jusqu’à demander, avec l’accent chantant d’Ypiadès, un renseignement à l’un des deux agents… Il m’a envoyée promener…
J’aurais pu passer la nuit dans l’une des cabanes sur pilotis qui bordent le lac, mais j’aurais été trop facilement repérable. J’ai opté pour une large bouche d’égout, insalubre, beaucoup moins confortable, mais plus sûre. Nous y jouions lorsque nous étions enfants.
En terrain connu, je me devais de penser à ma mission. En premier lieu, ne pas rester seule, dénicher des membres de la Confrérie pour obtenir un appui logistique. Mais comment les approcher sans me faire repérer ? J’ai pensé au quartier de Rhénâo, un faubourg à mauvaise réputation, tenace, bien qu’infondée.
Ce jour était jour de marché. Sous un ciel gris et humide, mais sans pluie, je me suis mêlée à la foule… Rien de mieux pour passer inaperçue, pensais-je, et j’ai arpenté sans but précis les allées, la faim me tenaillant les entrailles… J’ai attendu la fin du marché, que les marchands remballent et jettent leurs denrées avariées, pour m’y précipiter comme les autres glaneurs… J’étais tombée bien bas… Mais ma situation pouvait encore empirer, j’étais libre… et en vie !
Je me suis assise sur un banc pour déguster ma misérable pitance, comme s’il s’agissait d’un festin de roi, quand un inconnu est venu s’asseoir à mes côtés. Je me suis écartée sans un mot, sans un regard… jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche…
« Je vous suis… et vous observe depuis ce matin », m’a-t-il chuchoté une main devant la bouche, le regard tourné dans une autre direction. « Bonjour, Numéro 8 », a-t-il mystérieusement ajouté. J’en ai eu des frissons dans tout le corps et je me suis aussitôt levée, prête à prendre mes jambes à mon cou.
« Adria ! Attends ! Je suis d’ton côté ! » a-t-il déclaré à voix basse. Debout, j’ai hésité, j’ai observé les alentours… avant de me rasseoir.
C’était un membre de la Confrérie. Eux aussi étaient à ma recherche ! Origni leur avait prédit ma venue à Trier. Entendre le nom d’Origni me mit du baume au cœur, il s’en était sorti ! Il n’était pas sur Kaeres, mais quelque part sur Doriev.
« Tu n’devrais pas rester ici, a-t-il dit. Ils sont sur les dents, tu fais partie d’la liste…
— La liste ? Quelle liste ? » Je n’étais pas au courant.
« Treïn a livré une liste de treize noms aux Éminences Noires. Les treize personnes les plus recherchées de Kriemn. Ton nom est sur la liste ! » m’a-t-il appris.
J’avoue que je n’ai pas été surprise. Je m’en doutais, il ne m’apportait que la confirmation de ce que je redoutais… Il a proposé de m’exfiltrer, me faire disparaître le temps que l’affaire se tasse, le temps de modifier mon apparence, de m’imprégner d’une nouvelle identité. Il allait me confier à un groupe de personnes, sa tâche s’arrêtait là. L’un d’eux m’enverrait vers un autre groupe… et ainsi de suite jusqu’à ce que… Si une partie du réseau était démasquée… le temps qu’ils remontent la piste… j’aurais disparu… J’ai accepté…
C’est ainsi que Yürth, Yürth Anh Guerd, ma nouvelle identité, a débarqué sur Aboria pour terminer ses incessantes pérégrinations dans la région de Gahar. En pleine forêt, au bout d’un chemin sans issue, dans un chalet perdu au bord d’un lac de montagne. Une cabane habitée par une originale, une certaine “Thâra”… Un nom d’emprunt vraisemblablement. Une ermite cultivée, mais rustre, bourrue, asociale et surtout peu bavarde…
Douze jours ont passé. Douze jours sans nouvelle, douze jours sans apercevoir âme qui vive autre que Thâra, ma sorcière bien-aimée et ses cocktails empoisonnés… Le cerveau s’habitue enfin aux profondes modifications des iris, ma vue s’améliore ! Au prix de douleurs indescriptibles, mes joues se sont creusées, mon nez s’est allongé, mes mâchoires se sont élargies. La cure de Thâra m’a rendue méconnaissable ! Le prix de la liberté…
Lorsque l’un des traqueurs, de minuscules dispositifs répartis autour du site, annonce une visite !
Thâra part au-devant… pour revenir quelques nèmes plus tard en compagnie de “Kord”, mon dernier guide accompagnateur. Venu nous apporter de la nourriture et des nouvelles, Kord a un jour d’avance sur les prévisions. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Après Ragnar, Vitri, Hidris, ce sont Amtan, Dayan et Mohol qui se sont fait capturer sur le chantier des arches qu’ils tentaient de saboter… Kord m’apprend que des bruits courent à mon sujet. Licori me chercherait à Trier… Il aurait, paraît-il, d’importantes révélations à me faire…
Pour Kord, ce n’est qu’un piège grossier pour m’attirer dans les filets des Éminences. Une évidence même, Licori est le numéro 7 sur la liste. Et pourtant l’idée de retourner à Trier me tente. J’y suis bien allée sans me faire remarquer par les agents de Treïn… ou ceux des Éminences… avant ma métamorphose. Alors, qu’ai-je à redouter maintenant ?
*
J’ai quitté Aboria pour Trier… J’ai de nouveau arpenté les allées du marché de Rhénâo, avec la même robe à capuche, puis je me suis assise sur le même banc… Je n’ai pas eu à attendre longtemps. Le même personnage est venu s’asseoir près de moi.
« Adria ! Tu n’aurais pas dû ! a-t-il murmuré sèchement.
— Pardon ?
— Adria ! Cette robe ! Ce banc !
— Adria ?… Mais c’est qui Adria ? Je m’appelle Yürth ! Yürth Anh Guerd. » Le regard suspicieux, la moue embarrassée, il s’est levé.
« Pardon… Je vous ai prise pour une autre… »
Je lui ai pris la main et j’ai acquiescé de la tête.
« Assois-toi, c’est bien moi », ai-je avoué à voix basse. Il s’est rassis, soulagé.
« C’est l’appel de Licori qui t’fait revenir au pays ? »
J’ai acquiescé.
« Cet appel ne vient pas d’nous, on n’arrive même pas à l’approcher.
— C’est l’appât.
— Oui ! Il est étroitement surveillé. On a pensé l’éliminer… mais on n’l’a pas fait… On aurait dû.
— Il est en danger ! Licori… quoi qu’il en soit… est un compagnon d’escadre, je n’peux pas l’laisser tomber.
— C’est sur cette réaction stupide que parient les Éminences ! Tu joues leur jeu ! Un jeu dangereux. Terriblement dangereux.
— Si Licori me cherche, a-t-il donné… un moyen d’le contacter, un lieu d’rendez-vous ? »
Comprenant que ma décision était prise et que je ne reviendrai pas en arrière, il a soupiré avant de répondre :
« Le Kaïmbra. Mais j’t’en conjure, Adria, n’y va pas !
— Eh bien, soyez prêts pour ce soir ! »
Il s’est levé pour disparaître dans la foule, sans un regard en arrière…
Le Kaïmbra ?! Un lieu de débauche, de perversion, de dépravation… Licori !? Licori au Kaïmbra ! Je ne m’en serais pas doutée un seul rend… Était-ce pour m’avertir, brouiller les pistes ? Je décidai de ne pas y aller seule… La nuit tombée, je suis allée traîner près des docks. Je me suis laissé approcher par un jeune, il m’a proposé d’aller boire un verre dans une taverne… Je lui ai vivement lancé le nom du Kaïmbra. Il a été interloqué. Dans son regard enflammé, j’ai vu le film intérieur qu’il se projetait… Le pauvre… Bras dessus, bras dessous, comme deux amoureux, nous nous sommes dirigés vers le Kaïmbra, deux rues plus loin…
Une fois à l’intérieur, j’ai laissé mon compagnon de soirée au bar et je me suis éclipsée pour partir à la découverte de la boîte…
*
Il y a peu de monde, une backroom obscure aménagée en labyrinthe, un dédale de petites salles délimitées par quelques tentures, et une piscine bouillonnante… Trois personnes s’y prélassent, les paupières fermées. Il fait si chaud, l’atmosphère est si moite, que ça me donne envie de me dévêtir et d’aller les rejoindre… Mais je poursuis mon exploration au niveau supérieur… Je découvre une suite de petits salons, certains intimes, d’autres avec hublots, miroirs en trompe-l’œil… Sous les gémissements, les halètements, les soupirs, les corps entremêlés, entrelacés, se devinent dans la pénombre, mais je ne vois aucune trace de Licori…
Je redescends, et remarque l’accès au sous-sol… Gardé par une épaisse porte métallique, l’accès est libre. J’emprunte l’escalier de pierre hélicoïdal pour découvrir de nouvelles salles voûtées… Dans la quatrième cave, j’ai la surprise de tomber sur Licori ! En compagnie d’un couple… Ils l’encadrent, assis sur une banquette, devant une table basse sur laquelle sont posés leurs verres… Deux grands verres à bords droits et un verre à pied. Je reconnais le mâle, l’un des agents qui montaient la garde rue des frères Körömir. Je poursuis mon chemin jusqu’au fond des caves… Il y a cinq autres personnes, très occupées à tout autre chose… Deux contre un, c’est jouable… Pour franchir les scanners, je suis venue les mains vides… Qu’est-ce qui pourrait m’être utile ?… Cette cravache, ce fouet ? Non… Mais ce tisonnier, oui ! Je le subtilise et reviens sur mes pas… Je le dépose délicatement contre le passage qui mène à la quatrième cave.
« Je peux me joindre à vous ? » Je demande d’une voix doucereuse, et cette fois sans accent. Licori écarquille les yeux. Je croise son regard, vide, il a l’air au bout du rouleau.
« T’es qui toi ? me somme la femelle.
— Qu’est-ce que ça peut t’foutre ?
— Dégage ! » m’ordonne durement le mâle. Je fais semblant de m’incliner, la main droite dans le dos, recule de trois pas… et empoigne le tisonnier ! Dans un brusque déchaînement de violence, je le projette en hurlant contre leurs verres !
La surprise est totale ! D’un revers, je pivote sur le côté et frappe de plein fouet la tempe du mâle ! Un choc mou. La femelle a sorti un svakia, elle se jette sur moi ! Je dois tirer de toutes mes forces pour récupérer mon arme, le sang du mâle gicle, il s’écroule.
Je pare l’attaque de la femelle. Sous le coup sourd du tisonnier, j’entends son bras craquer, la lame m’effleure. Je m’écarte, la femelle ploie sous la douleur, je ne lui laisse pas le temps de se relever, je lui assène un terrible coup sur la nuque… et lâche le tisonnier comme s’il était brûlant…
Licori n’a pas bougé, des bouts de verre dans les mains, le visage ensanglanté par les projections.
« Licori ! » Je lui secoue les épaules.
« Licori ! Viens ! Allez, viens !
— Qui ?… Qui êtes-vous ?
— Bon sang ! Secoue-toi ! C’est moi ! Adria !
— Adria ? » Il répète en écho, l’air étourdi, abruti, vaseux. Il doit être drogué. Je le prends par l’épaule et l’entraîne de force vers l’escalier. Nous montons les marches pour trouver la lourde porte de métal… verrouillée ! Je tambourine sans ménagement… Pour rien… Licori s’assoit, pour s’avachir contre le mur de pierre. Je redescends les marches deux à deux à la recherche d’une autre issue… Toutes les personnes dans les caves sont au sol, inanimées… La tête me tourne, tout se met à tanguer…
