Chapitre 7-85

Acer Bar Kantari

Nous ne sommes que le 7 Curmès du nouvel an zéro, et pourtant nous en avons fait du chemin en trois mois ! Après la formation d’une assemblée constituante, la rédaction d’une constitution, les élections générales ont eu lieu… Une assemblée a été démocratiquement élue, et cinq personnes viennent d’être nommées à la tête de la nouvelle assemblée.

Lahad Dat Cebatu, un jeune intellectuel d’Aboria, Odhna Mer Kenxos, une femme de caractère d’Ypiadès, Origni, Adria et Adar !

Assis devant la baie vitrée qui donne sur le jardin des Asphélies, dans mon bureau du troisième étage du palais Atari, je les attends pour leur confier officiellement les rênes de Kriemn…

Par respect pour Djaïlinh, mon bras droit actuel, je n’ai pas dissous l’ordre des Éminences Noires. Je leur laisse la charge des affaires religieuses. J’ai, en revanche, dissous sans état d’âme, dès leur retour d’Hell Ap Nudd, l’ordre des “Éminences Blanches”. Je n’ai découvert en eux que cinq jeunes drogués en manque de leur came. Je les ai envoyés se faire soigner sur Azkar Malia… Qu’ils méditent sur leurs méfaits…

Le mois dernier, nous avons retrouvé le corps de Fionn, écrasé par l’éboulement d’une falaise des Éberh Donn…

Djaïlinh fait son entrée…

« Guide bien-aimé, me dit-il, l’air pince-sans-rire.

Öööhh ! J’t’ai déjà dit mille fois de n’pas m’appeler comme ça ! Ils arrivent ?

Ils arrivent…

Bien… Fais-les entrer, je suis prêt.

Nous ne parlons pas des mêmes.

Pardon ?

Un vaisseau alien vient d’apparaître… comme par magie… Il se positionne en orbite.

Les Solènes !

Je n’sais pas.

C’est un grand jour pour nous tous… Eh bien qui qu’ce soit, tu m’les envoies. Ils sont les bienvenus. »

*

Je suis en conversation avec mes cinq successeurs, lorsque Djaïlinh nous interrompt : « Guide bien-aimé… » Je le coupe aussitôt et lance, avec un sourire exaspéré : « Djaïlinh ! C’est fini pour moi… Maintenant, les affaires… c’est eux !

Qu’y a-t-il ? demande Adar.

Un vaisseau vient de se poser dans les jardins. » Nous nous levons pour nous précipiter vers la baie vitrée. Une soucoupe miroitante lévite près du kiosque !

« Trois… Trois… » Djaïlinh hésite.

« Trois quoi ? demande Lahad.

Trois Solènes en sont sortis… Ils ont des interfaces linguistiques, ils souhaitent vous rencontrer.

Nos interlocuteurs de la Communauté ! précise Odhna. Eh bien, fais les entrer, Djaïlinh. »

Les trois Solènes ont à peu près notre taille. Seule leur tête d’insecte, surmontée de deux antennes plumeuses, est visible. Ils portent une combinaison qui se modifie étrangement. Elle s’adapte par mimétisme à l’environnement ! Je peux tout de même deviner trois paires de pattes, un thorax et un abdomen imposant.

« Emnos ! Vous nous attendiez… » démarre la traduction simultanée. Le Solène du milieu siffle, craquette.

« Nous voici ! Je me nomme Ètèkot… Okotek… » Le Solène de gauche agite ses antennes.

« Kèkotè… » Le Solène de droite.

« Bienvenue sur Kriemn ! » Je joins les mains sur la poitrine. « Je me nomme Acer Bar Kantari… Et je vous présente les nouveaux élus du peuple emnos… Odhna Mer Kenxos, Adria Rib Koro, Adar Hil Matori, Origni Kar Atvédef, Lahad Dat Cebatu.

Nous savons qui vous êtes… ce que vous avez fait… et nous ne reviendrons pas sur le passé. Nous venons vers vous… pour vous proposer de bâtir ensemble un monde meilleur. Un monde de paix, de sécurité, de prospérité. Ce n’est pas une utopie, bien au contraire. Lorsqu’un monde meilleur est possible… tout mettre en œuvre pour l’édifier est un devoir. Un défi dont vous venez de jeter les premiers jalons. Oui, Acer, je suis au courant de tes conversations avec Lepte. Ambassadeur emnos au sein de la Communauté… Si ton peuple n’y voit aucun inconvénient. C’est pour ce vaste chantier que nous venons vous soutenir, vous aider… si vous le souhaitez.

Merci, délégués Solènes, intervient Odhna. Nous nous attendions effectivement à votre visite. Nous avons pris les devants et nous avons déjà évoqué cette proposition devant notre assemblée… Une proposition acceptée à l’unanimité.

Je vous laisse entre vous. » Je sens que ma place n’est plus ici. J’ai l’impression d’être un intrus. Ce bureau, mon bureau, m’est subitement devenu étranger.

« Merci, Acer », répond Odhna. Lahad me fait un signe de tête. Adar, Adria, Origni, me regardent d’un drôle d’air.

« Ètèkot…

Acer…

Il me reste une promesse à tenir…

Je sais. Azhyilis sera rapatriée sur Kriemn dès que le dispositif planétaire sera opérationnel.

Merci. »

Je sors du bureau pour rejoindre Djaïlinh. Je me sens las, épuisé physiquement et psychiquement. Nous échangeons quelques mots, quelques banalités affligeantes, je me change pour passer des vêtements civils, puis descends respirer dans les jardins… Je m’assois sur un banc exposé aux rayons bienfaisants d’Affath… Je suis oppressé, j’ai du mal à respirer… Avec l’impression d’avoir la poitrine dans un étau… Quelle étrange sensation. Comme si le monde m’échappait… et que j’allais rester là… seul… comme je l’ai toujours été, avec mes souvenirs… Abakan… représentant d’une époque révolue, spécimen d’une espèce disparue, témoin d’une autre histoire… J’ai tutoyé les étoiles… J’ai éliminé le tyran… L’Histoire se souviendra d’Abakan le Grand… mais elle ne racontera jamais ce qui s’est réellement produit…