Chapitre 8-03

8.0.1

Patrick Martin – France 1993

À force de passer et repasser devant le secrétaire à cylindre du petit bureau, j’ai fini par céder. Comme s’il m’appelait. Je l’ai ouvert. À l’intérieur, des feuilles de papier vergé, soigneusement empilées, des plumes, des porte-plumes et un flacon d’encre brun foncé. Tout ce qu’il fallait pour confier au papier une histoire que je n’avais jamais osé formuler, même pour moi-même.

Je ne sais pas si quelqu’un lira un jour ces pages. Peut-être resteront-elles enfermées ici, comme je l’ai été si longtemps. Mais j’ai besoin de raconter ce qui m’est arrivé. Écrire, c’est entrouvrir les portes de ma terrible solitude. Écrire, à défaut de me libérer, me donne au moins l’illusion d’exister encore.

L’histoire remonte aux années soixante, soixante-dix. Chaque été, au mois d’août, je passais trois ou quatre semaines avec ma tante et ma grand-mère. Ensemble, nous prenions la route pour rejoindre un parent éloigné de cette dernière : un prêtre chargé de douze paroisses disséminées autour du Puy-de-Dôme.

L’homme était impressionnant. Très cultivé, polyglotte, ancien professeur de latin et de grec dans un séminaire, ex-aumônier de l’armée Rhin et Danube. Un esprit brillant, disait-on. Pourtant, il avait été muté là. Loin de tout. J’avais entendu murmurer qu’il ne s’agissait pas d’une affectation ordinaire… plutôt d’une sanction. Certains allaient jusqu’à dire qu’il aurait tout aussi bien pu être envoyé à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Il nous fallait deux jours entiers de voyage en 2 CV pour atteindre notre destination. Deux jours interminables, étirés à l’infini par les routes sinueuses, la chaleur et l’impatience. À mes yeux, ce trajet était déjà une aventure.

Le village — un hameau presque désert — n’avait plus aucun commerce sédentaire. Une épicerie ambulante y faisait halte une fois par semaine, pour les quelques habitants restants. Une seule main suffisait à les compter. Il y avait l’ancienne propriétaire du bar-tabac, un couple âgé… et une grand-mère. Une grand-mère qui semblait avoir connu Mathusalem en personne.

Elle vivait seule, au bout d’une ruelle étroite, bordée de maisons abandonnées aux volets clos, comme figées dans l’attente. Nous allions presque chaque soir lui rendre visite. Elle était devenue, en quelque sorte, la confidente de ma grand-mère. Je revois encore son visage marqué par le temps, ses mains sombres, noircies par la suie de la lampe à pétrole dont elle ne se séparait jamais.

L’homme du couple âgé, un moustachu rondouillard à l’accent rocailleux, était affublé d’une jambe de bois. Ancien blessé de guerre, fervent communiste, il était pourtant le copain du curé.

Le curé occupait seul un ancien monastère. Une vieille bâtisse sombre et austère, posée dans un modeste domaine protégé par un haut mur d’enceinte crépi. Le monastère était attenant à l’église. Pour pénétrer dans l’enceinte, il fallait lutter avec une lourde porte métallique rouillée, récalcitrante… puis le contraste frappait.

On découvrait alors un jardin luxuriant, saturé de senteurs de buis, de roses et de chèvrefeuille. Un jardin de curé presque livré à lui-même, ou peut-être entretenu au strict minimum. Certains soirs, un parfum plus lourd s’imposait : celui, envoûtant et troublant, d’impressionnantes trompettes de datura. Elles poussaient dans de grandes jarres en terre cuite, alignées comme des gardiennes silencieuses.

La bâtisse, avec sa porte et ses fenêtres aux barreaux crasseux, empestait le renfermé, l’humidité, le moisi. Les murs, d’une épaisseur inhabituelle, étaient mangés par le salpêtre. Le ménage, sommaire, n’était effectué qu’une fois l’an, par ma grand-mère et ma tante.

Nos chambres se trouvaient à gauche de l’entrée. Une enfilade de trois pièces austères, chacune meublée d’un lit, d’une table de chevet et, pour toute décoration, de l’inévitable crucifix. À droite de l’entrée s’ouvraient le bureau du curé, une salle à manger et la cuisine. Cette dernière possédait une petite fenêtre donnant directement sur l’entrée de l’église. Le curé s’y postait d’ailleurs chaque matin, à l’heure du petit-déjeuner, scrutant l’extérieur, guettant l’arrivée d’éventuels fidèles pour une possible prière matinale…

Au rez-de-chaussée, il y avait aussi… l’accès aux caves. Des caves voûtées, aux murs suintants, au sol de terre battue. Elles abritaient des empilements de vieux tonneaux et des casiers métalliques garnis de bouteilles de Sang du Peuple, le vin que le curé avait choisi pour la messe. Le Sang du Peuple, avec sur l’étiquette un bonnet phrygien et une cocarde bleu-blanc-rouge. Un pied de nez assumé aux autorités ecclésiastiques comme à ses rares paroissiens assidus — d’ailleurs plus souvent des paroissiennes. Des paroissiennes qu’il appelait, avec une affection goguenarde, ses grenouilles de bénitier.

Je me souviens aussi des étagères surchargées d’une quantité ahurissante de pots de confiture de fraises. Des confitures dont l’aspect et la couleur, pour la plupart, n’inspiraient guère confiance. Les fraises provenaient du potager du curé. Un jardin situé en contrebas du cimetière, littéralement envahi de fraisiers. Des plantes vigoureuses, nourries, sans doute, par la lente décomposition des corps… Je me posais pourtant la question : pourquoi autant de fraisiers ? Et pourquoi continuer à produire tant de confiture ?

Les allées du cimetière — un cimetière aux tombes d’un autre temps — étaient recouvertes de pouzzolane et de gravillons de quartz blanc. Autant de pierres précieuses aux yeux d’un gamin…

Les caves se terminaient sur une vieille grille rouillée, solidement cadenassée. J’y imaginais l’entrée d’un souterrain mystérieux. Des catacombes d’où s’échappait un obscur courant d’air glacial. J’avais compté mes pas, griffonné un plan sommaire : le souterrain devait, dans mon esprit, se prolonger sous l’église…

Face à la porte d’entrée, un escalier de pierre, raide, menait à l’étage. Un escalier irrégulier, aux marches profondément usées. Usées, me plaisais-je à croire, par le passage répété d’illustres prédécesseurs…

Il débouchait sur un dégagement où se trouvait, en face, le « cabinet »… Une sorte de banc-coffre, fait de planches percées, recouvrait une cuvette douteuse à clapet métallique. Un broc rempli d’eau servait à évacuer les « commissions », qui disparaissaient je ne savais où… Je prenais toujours une grande inspiration avant d’y entrer. J’avais pris l’habitude de grimper sur les planches pour atteindre une petite fenêtre donnant sur un puy de Dôme souvent noyé dans les nuages. Apercevoir le sommet et son thermomètre géant annonçait un départ en promenade imminent.

Le domaine du curé s’étendait à droite du dégagement. Un long couloir, large, bordé sur toute sa longueur par une bibliothèque qui ployait sous le poids de vieux livres poussiéreux. Des ouvrages aux reliures fatiguées, dont beaucoup semblaient ne plus avoir été ouverts depuis des décennies. Ce couloir desservait aussi plusieurs pièces que je considérais comme interdites… sans vraiment savoir pourquoi.

À gauche du dégagement, juste au-dessus de nos chambres, un autre couloir distribuait trois pièces vides et un escalier en bois qui montait… au grenier ! Un étage qui m’était formellement déconseillé : plancher pourri, trop dangereux. Et quoi de plus tentant, pour un enfant, que de braver un danger défendu ?

D’autant que c’était un terrain de jeu extraordinaire. Le grenier d’Ali Baba. Ali Baba en personne. Un véritable dédale de mansardes encombrées d’objets religieux impressionnants : ciboires, calices, patènes, chandeliers, croix serties de pierreries. Des malles débordant de pièces trouées, de livres d’histoire, de vieux grimoires… Et des piles entières de la revue hebdomadaire Tout l’Univers. Des magazines avec lesquels je passais des heures d’évasion et de découvertes. Chaque année, je montais au grenier avec l’espoir d’y trouver de nouveaux numéros. J’adorais l’atmosphère lugubre et sinistre de cet endroit, à peine éclairé par quelques châssis rouillés.

Je n’ai jamais oublié ce qui s’est passé le jour… où j’ai découvert… le surnaturel. J’avais dix ans. À l’époque, je n’imaginais pas que ma vie allait, bien plus tard, basculer à cause de ce fait étrange.

Nous étions arrivés la veille. En bon gestionnaire de stocks — gestionnaire de stocks de dix ans, mon âge — je décidai d’aller vérifier l’état des réserves de confiture de fraises. Quelle ne fut pas ma surprise de ne trouver qu’une dizaine de pots. De la confiture toute fraîche. Les vieux pots avaient disparu.

Je poursuivis mon exploration des caves et remarquai que la vieille grille rouillée n’était plus cadenassée. Sans réelle conviction, je tentai de la faire bouger… Elle pivota dans un grincement lugubre. L’accès aux mystérieuses catacombes était possible.

Je remontai chercher une lampe de poche, puis redescendis. Je poussai la grille, grimaçant sous les grincements métalliques, et allumai la lampe. Un corridor obscur bifurquait sur la droite…

Me croyant le plus grand, le plus intrépide des aventuriers, je m’engageai dans la galerie. Intrépide ? J’en étais loin. J’étais surtout écervelé, imprudent, totalement inconscient du danger. La galerie semblait en communication directe avec le pôle. Un froid mordant me saisit ; je songeai qu’en plus de la lampe, j’aurais dû prendre un manteau.

Je butai soudain contre l’ouverture d’une salle voûtée. Le sol, toujours en terre battue, entourait un socle de béton dressé au centre de la pièce. Sur ce socle trônait une armoire impressionnante. Une armoire en bois sombre, à deux portes battantes, ornée de ferrures alambiquées et d’un système de verrouillage sophistiqué. Le fronton était sculpté de motifs énigmatiques. L’armoire était fermée, et pourtant, c’était d’elle que provenait le courant d’air. Intrigué par ce phénomène étrange, je fis le tour du meuble sans en comprendre l’origine.

Il fallait que j’en aie le cœur net. Je devais tenter de l’ouvrir. L’inconscience de la jeunesse. Je posai une main sur une sorte de poignée-manivelle, surpris de la sentir chaude. Je la tournai, la retournai, sans résultat. J’essayai les autres poignées, quand soudain un déclic retentit. L’armoire était déverrouillée. Je tirai les battants.

L’armoire… était vide. Et l’air glacial jaillissait du fond. D’une toile vibrante, figée par le froid. La curiosité est-elle un vilain défaut ou une qualité ? Je ressentis l’irrésistible besoin de palper cette toile, d’en sonder le fond. Mais ni à main nue ni avec la lampe.

Je me retournai à la recherche d’un bâton. La salle était aussi vide que l’armoire. Elle possédait deux autres accès, tous deux verrouillés. Je revins alors dans les caves et dénichai un vieux balai de paille, couvert de toiles d’araignées. Armé de mon balai de sorcier, je tapotai la toile. Derrière, quelque chose de dur et de parfaitement lisse répondit au contact. L’idée de grimper à l’intérieur du meuble me traversa l’esprit. La tentation était forte. Mais je n’osai pas.

Bien sûr que j’aurais dû raconter cet épisode. Mais je n’avais aucune envie que tout cela se termine par d’inévitables remontrances.

Les jours suivants, j’eus l’étrange sensation d’être observé. Comme si une présence invisible me suivait du regard. J’avais réveillé un fantôme.

Heureusement, cette impression troublante disparaissait dès que je quittais le presbytère. Je partais alors me promener, soit avec ma tante, soit avec le curé. Le curé était un bon vivant, à des années-lumière de l’image caricaturale du prêtre pédophile. S’il m’arrivait, avec lui, de serrer les fesses, c’était uniquement lorsqu’il se croyait protégé par le Tout-Puissant et lançait « à fond la caisse » la voiture dans les petites routes à lacets…

La veille de notre départ, je cédai. La tentation était trop forte. Il fallait que je grimpe à l’intérieur de cette cachette ensorcelante. Je me hissai à peine que les deux portes se refermèrent brusquement. L’instant de panique fut fulgurant, violent. Mon cœur se mit à cogner. Puis, par réflexe, je poussai les battants avec force. Ils cédèrent. Je sautai aussitôt à l’extérieur, sans réfléchir…

Pour me retrouver… sur un sol de pierre. Des dalles froides, humides. Le béton, la terre battue avaient disparu. Le choc me cloua sur place. Que faire, sinon rebrousser chemin ? Revenir à l’armoire, seule issue possible. Je fis volte-face.

À peine avais-je escaladé le rebord que les battants se refermèrent de nouveau. Cette fois, je les repoussai lentement, presque avec précaution. Et je découvris… une autre salle.

Une vaste pièce plongée dans une pénombre crépusculaire. Face à moi se dressait un autel. De part et d’autre, des rangées de chaises vides. Des chaises alignées le long d’une allée centrale, silencieuses, immobiles, et pourtant étrangement présentes. J’eus l’impression qu’elles m’observaient. Tout au fond, une porte à deux battants. Au plafond, suspendus dans l’ombre, de magnifiques lustres en cristal.

Je descendis prudemment de mon perchoir. C’est alors que je compris : l’armoire se trouvait au fond d’une abside. Une abside éclairée par trois vitraux aux motifs singuliers. Des vitraux dont je peux aujourd’hui dire qu’ils relevaient clairement de l’Art déco. L’idée que je rêvais s’imposa à moi comme une évidence. Cela ne pouvait être réel.

Je traversai cette étrange chapelle. Le sol était pavé de petites mosaïques formant un motif rayonnant. J’atteignis la porte à deux battants et l’ouvris…

Pour me retrouver aussitôt à mon point de départ, dans la salle au sol de terre battue ! La chapelle avait disparu. Volatilisée. Comme si elle n’avait jamais existé.

L’hiver suivant, le curé mourut.

Adulte, je revins sur les lieux. Mais la bâtisse avait été rasée. Le cimetière lui-même avait disparu. Quant au jardin aux fraisiers, il avait laissé place à un manège découvert pour l’équitation.

*

Vingt-trois années avaient passé… Par la force des choses, par mon métier — l’audit de magasins — nous étions sans cesse sur les routes. Ma compagne, nos deux enfants encore en bas âge et moi-même, bringuebalés de-ci, de-là, à travers le sud de la France. Une vie nomade, rythmée par les affectations, les valises à peine défaites, les repères toujours provisoires.

Ce jour-là, nous étions dans les Landes, en Chalosse plus précisément. Je feuilletais distraitement un journal local lorsque mon regard se figea sur une annonce de vente immobilière par adjudication. Une grande maison bourgeoise des années trente. Et puis la photographie. La bâtisse, avec sa rotonde percée de trois fenêtres cintrées ornées de vitraux, me laissa littéralement pantois. Trois vitraux Art déco. Si particuliers. Des vitraux que je ne pouvais pas oublier. Impossible.

Était-ce le fruit du hasard ? La question s’imposa aussitôt, lourde, insistante. Sans réfléchir davantage, je contactai le cabinet d’avocats dacquois mentionné dans l’annonce afin d’obtenir des précisions. Nous convînmes d’une visite pour la semaine suivante. J’avais l’adresse. Et je n’allais pas attendre.

Je repérai la propriété sur une carte : dix-huit kilomètres seulement nous séparaient de cette maison. C’était le début de l’après-midi. J’étais seul. Je décidai de partir séance tenante. Je laissai un simple mot :

« Je vais faire une visite. À tout à l’heure. Bisous ! »

Je plongeais, tête la première, à la rencontre de mon destin.

Je quittai la départementale pour m’engager sur une route autrefois goudronnée. À mesure que j’avançais, elle semblait se rétrécir, comme si elle se refermait sur moi. Les bas-côtés étaient envahis de fougères épaisses et d’herbes folles. Le silence devenait plus dense. Je dus m’arrêter un instant pour ramasser une branche tombée au milieu du chemin. En la jetant dans le taillis, je dérangeai un long serpent noir qui traversa la route d’un mouvement vif avant de disparaître dans les fourrés. Une couleuvre, très certainement… Je repris ma route.

Au détour d’un virage, la voiture s’immobilisa presque d’elle-même. Devant moi se dressait une grande grille en fer forgé rouillé, fermée par une chaîne neuve, épaisse, et un cadenas imposant.

Je coupai le moteur. Je sortis du véhicule, puis me ravisai aussitôt pour aller chercher la lampe torche dans la boîte à gants… ainsi que mon couteau suisse. On ne sait jamais. Par habitude, presque machinalement, je dissimulai les clés derrière le volet de la trappe à réservoir.

Depuis la grille, je ne distinguais qu’un parc livré à l’abandon. De chaque côté, un haut mur semblait encercler entièrement la propriété, comme pour la tenir à l’écart du monde. Je décidai d’en longer la portion la plus accessible, espérant y trouver rapidement un point faible, un endroit propice à l’escalade. Le manque d’entretien avait fait son œuvre : la muraille s’était déformée, puis effondrée par endroits. La chaîne et le cadenas n’étaient plus là que pour la forme, pour donner l’illusion d’une interdiction.

J’enjambai les pierres disjointes et pénétrai dans un verger délaissé. Les arbres fruitiers, livrés à eux-mêmes, étendaient leurs branches enchevêtrées. Je traversai ensuite un ancien potager. Une serre, presque avalée par la végétation, se devinait à peine. Plus loin, un bassin entièrement conquis par les nénuphars reflétait un ciel immobile. Il s’agissait d’une retenue d’eau artificielle, alimentée par un petit ruisseau dont on percevait le murmure discret.

Au-delà du potager s’ouvrait un parc majestueux, planté d’arbres centenaires. Leur présence imposante donnait au lieu une solennité presque irréelle.

Et là, au cœur de ce vaste écrin de verdure, la bâtisse se dressait. Une demeure des années trente, qui avait dû être somptueuse. Le cachet était indéniable, le potentiel extraordinaire. Mais le chantier qui attendait celui qui oserait lui redonner son faste des Années folles relevait du travail de Titan. Nul besoin d’être expert pour imaginer des frais de rénovation capables de faire pâlir un nabab.

Attiré comme par un aimant, je m’approchai des vitraux pour les examiner de plus près…

Des fleurs, des fruits, des palmes s’entrelacent aux motifs géométriques : cercles, spirales, chevrons. Il n’y avait plus de doute possible. Ce n’était pas une simple impression de déjà-vu. Ces vitraux étaient ceux de mes souvenirs. Ceux gravés, enfouis, mais intacts. Mon cerveau devait pourtant me jouer des tours. Il fallait que j’en sois absolument certain. Il me fallait voir ce que dissimulaient ces murs.

Au vu de l’état des menuiseries, je n’éprouvai pas la moindre hésitation à forcer une fenêtre pour m’introduire dans une arrière-cuisine. Une odeur de moisi et de renfermé m’agressa aussitôt, mêlée à un relent de suie froide. Je traversai une pièce vide de tout mobilier : un vaste espace au parquet en point de Hongrie, dominé par une cheminée monumentale en marbre, occupée par un poêle à bois.

Je débouchai ensuite dans le hall d’entrée. Un vestibule impressionnant, doté d’une superbe double porte en fer forgé, en arc plein cintre, d’un sol en mosaïque et d’un grand escalier qui semblait inviter à l’élévation. Mais mon regard était déjà happé ailleurs. Je me dirigeai droit vers les vitraux.

Je traversai un salon, au parquet lui aussi en point de Hongrie, avec une nouvelle cheminée de marbre, pour me heurter à une double porte fermée à clé. Je jetai un œil prudent par le trou de la serrure. Je n’aperçus rien. Renoncer, si près du but, m’était impossible. Je pris mon élan et enfonçai la porte.

Derrière, une autre double porte, elle aussi verrouillée. Un sas. Le cœur battant, je regardai à nouveau par le trou de la serrure… et laissai échapper un « Waouh ! » de pure stupéfaction.

Elle était là. Comme dans mon souvenir. Éclairée par les lueurs colorées des vitraux, l’armoire trônait derrière l’autel. Je défonçai la seconde porte. Dans un craquement épouvantable, je déboulai dans cette espèce de chapelle.

Je retrouvai le sol de mosaïques au motif rayonnant. Les lustres, eux, avaient disparu. Quelques chaises étaient empilées dans un angle, comme oubliées là depuis longtemps. Avec l’étrange impression de remonter le temps, j’avançai d’un pas résolu vers l’armoire.

Elle était monumentale. Démesurée. Je compris soudain pourquoi elle m’avait paru gigantesque autrefois. Un détail, cependant, me frappa : aucune sensation de froid. Aucun courant d’air. Je saisis les poignées-manivelles, les tournai, les retournai… jusqu’au déclic.

Je tirai le battant. Il grinça. Un grincement sinistre, à réveiller les démons.

L’intérieur de l’armoire, entièrement vide, me parut étrangement exigu au regard de ses dimensions extérieures. Une incohérence flagrante. Les boiseries dissimulaient forcément quelque chose. Bras tendu, je n’atteignais pas le fond, seulement cette toile noire, moirée, qui semblait absorber la lumière.

Je reculai pour réfléchir, puis allai chercher deux chaises afin de maintenir les battants largement ouverts. Je montai à nouveau, prudemment, pour examiner le tissu de plus près. Il était sec, à la température exacte de la pièce. Rien d’anormal. Je frappai deux coups secs : le son mat trahissait la présence de métal derrière la toile.

Je déposai la lampe torche et sortis mon couteau suisse. Avec précaution, je commençai à entailler le tissu. C’est alors que quelque chose céda. Le fond sembla reculer, s’éloigner, comme si l’armoire se déployait, s’étirait vers l’intérieur.

Au même instant, je ressentis une traction irrésistible. J’étais aspiré. Mon corps vacilla. Une violente vague de vertiges et de nausées me submergea. Le couteau m’échappa des doigts, brûlant. Des taches lumineuses se mirent à danser devant mes yeux. Puis tout devint noir.

*

Dans l’obscurité totale, avec ce goût métallique, âcre, désagréable qui m’envahissait la bouche, je tâtonnai autour de moi. Mes mains rencontrèrent un sol froid, humide. Il n’y avait plus d’armoire. Plus de bois, plus de battants. À la place, de la pierre. De lourds blocs de pierre taillés, sculptés, assemblés avec une précision ancienne. Des murs voûtés. Massifs. Oppressants.

Et soudain, quelque chose me frappa plus encore que le décor. Je sentais l’odeur terreuse, lourde, d’un caveau… sans même respirer. Je ne prenais plus d’air. Je ressentais cette odeur directement, comme si elle me traversait. Cette évidence me glaça. Je devais rêver. C’était la seule explication possible. Un rêve étrange, trop précis, trop cohérent. J’allais me réveiller. Forcément.

Mais je ne me suis pas réveillé.

À la lueur crépusculaire de ma lampe torche — retrouvée au sol, intacte — je compris peu à peu. J’avais… atterri… dans une crypte. Les blocs de pierre étaient des tombeaux. Des sépultures anciennes, alignées dans le silence. Pourtant, je n’étais pas enfermé. Deux issues se dessinaient.

Un premier escalier montait vers une lourde porte grillagée. Elle donnait accès à une salle hexagonale voûtée, austère, presque solennelle. En face, un second escalier menait au transept d’une petite chapelle. Une chapelle située au rez-de-chaussée d’un manoir étrangement désert.

Le manoir dans lequel je me trouve en ce moment même.

Cette demeure sans électricité, figée hors du temps, qui me donne l’impression d’avoir remonté d’au moins deux siècles. J’interagis avec les objets qui m’entourent. La preuve en est sous mes yeux : ces lignes que j’écris. J’existe. J’agis. Dans ma réalité. Et pourtant…

Mes sens sont différents. Profondément différents. Je perçois l’espace plongé dans une nuit étrange, étonnamment claire, mais les couleurs sont fanées, tristes, comme lavées de leur éclat. Les bougies que je peux allumer ne produisent aucune lumière. Elles brûlent, mais n’éclairent pas. Les sons, eux, sont bien là. Je distingue nettement ceux que je provoque, ainsi que des bruits sourds, indéfinissables, venus de nulle part et de partout à la fois.

Les odeurs sont puissantes, multiples, envahissantes. Le toucher est intact. Je sens la pierre, le bois, le métal. Mais je n’ai plus aucun besoin physiologique. Je ne respire pas. Je ne mange pas. Je ne bois pas. Je ne dors pas. Je n’élimine rien.

Et je suis seul.

Seul… d’une solitude étrange, car je ressens des présences autour de moi. Je ne les vois pas, mais elles sont là. Je le sais. Comme une certitude intime. L’impression troublante d’être dans une autre dimension. Un autre temps. Coincé entre deux mondes.

Je sens que ce manoir est hanté.

Et je comprends enfin que je suis le fantôme.

Un fantôme bienveillant.

Un fantôme qui ne cherche pas à épouvanter les occupants du lieu.

Mais qui est là.

Et bien là.

Je peux parcourir le manoir, son domaine, le parc qui l’entoure, l’étang immobile et la forêt qui l’enserre. Dès que je sors, ce qui me frappe immédiatement, c’est la phosphorescence — ou plutôt l’iridescence — de la végétation. Les feuillages semblent émettre une lueur sourde, changeante, comme s’ils communiquaient entre eux par lentes volutes éthérées. Des échanges silencieux, invisibles, mais perceptibles.

Hormis ces troublantes turbulences, l’air est parfaitement immobile. Il règne un silence absolu. Un silence de mort. Aucun animal. Aucun oiseau. Pas le moindre insecte. Rien. Le ciel, lui, est d’un gris sombre et uniforme. Il n’y a ni soleil, ni lune, ni étoiles. Aucune source de lumière naturelle. Je ne perçois pas le passage des saisons. Le paysage ne change jamais. Il est figé, immuable, comme si je revivais inlassablement la même nuit.

J’ai tenté de m’éloigner. Toujours plus loin. Mais au-delà d’une certaine distance, mes forces m’abandonnent. Je perds connaissance. Et je me réveille invariablement au même endroit : la crypte. Comme lorsque j’essaie de porter atteinte à mon intégrité physique. La première fois, ce fut un faux pas dans l’escalier. Je crus chuter. Il n’en fut rien. Depuis, j’ai essayé. Se blesser avec un objet tranchant. Se jeter dans le vide. Se noyer dans l’étang. Rien. Je suis invincible.

Réussirai-je un jour — ou plutôt une nuit — à retourner dans le monde réel ? Ou ai-je pris un aller simple pour l’au-delà ? Cette armoire n’a pas pu être créée par hasard. Elle répond à une intention. Elle a forcément un rôle. Voyage dans le temps ? Monde parallèle ? Autres dimensions ? Le curé connaissait-il les étranges pouvoirs de l’armoire ? Avait-il laissé volontairement la grille sans cadenas, cette année-là ? Je ne peux pas être le premier à avoir franchi le seuil. Alors où sont les autres ? Et que sont devenus les miens ? Dans leur espace-temps, ont-ils seulement remarqué ma disparition ?

J’en étais à ces interrogations lorsqu’il se produisit quelque chose d’extraordinaire. Enfin… de l’extraordinaire au sein même de l’extraordinaire.

À la suite de mes écrits, je découvris, en bas de page, trois mots tracés d’une écriture étrangère :

« Wer bist du ? »

(Qui es-tu ?)

Quelqu’un avait donc lu ma prose.

La nuit même, le manoir se retrouva drapé de tentures funéraires. Des draps mortuaires pendaient aux murs. Un catafalque avait été dressé dans le salon. Dans le cercueil reposait le corps d’un homme âgé. Le premier être humain que je voyais depuis des lustres. Je ne compte pas mon propre reflet, que je croise à chaque surface miroitante. D’ailleurs, il ne semble pas vieillir.

*

Je m’apprêtais à répondre par écrit à la question de mon lecteur lorsque, soudain, le porte-plume, serré entre mes doigts, se volatilisa. Littéralement. Dans le même instant, mes écrits s’effacèrent. Les mots, les phrases, les pages elles-mêmes semblèrent se dissoudre sous mes yeux. Ma réalité s’évanouissait. Le sol, les murs, l’air… tout se délitait pour me laisser flotter dans un néant étrange, sans contours ni repères.

Cette fois, j’avais bel et bien perdu ma lampe torche.

Un cri soudain me fit sursauter. Un cri brut, déchirant, qui résonna comme une déflagration dans le vide. Je fis volte-face et découvris une furie qui accourait vers moi. Une gamine d’une petite dizaine d’années. Brune. Les cheveux longs, emmêlés, crasseux. Une blouse trop large lui arrivait aux genoux. Elle était pieds nus. Elle se jeta à mon cou et fondit en larmes. Des sanglots incontrôlables, désespérés.

Je n’étais plus seul. Mais mon semblant d’univers avait disparu.

Elle s’appelait Myriam. Myriam Dadiani. Elle parlait une langue étrangère, à l’accent guttural très marqué. Elle se disait originaire du Samtskhé… du village de Skhvilisi… Ces noms ne m’évoquaient rien. Je n’étais pas plus avancé. Tout, chez elle, suggérait un âge reculé. Mes vêtements, mon couteau, la moindre de mes affaires semblaient l’impressionner, presque l’effrayer. J’ai cru comprendre que son père était menuisier… ou ébéniste… et qu’il avait été chargé, par des moines ou des missionnaires, de protéger ce qu’elle appelait le char de Dieu.

Nous sommes restés ensemble un certain temps. Un temps indéfinissable. À errer, comme deux âmes en peine, dans un espace sans bornes. Puis Myriam a disparu. Aussi brusquement qu’elle était apparue. Au même moment, un nouvel univers s’est mis en place autour de moi. Et je me suis retrouvé… dans la crypte du presbytère auvergnat. J’ai alors compris. Compris que j’étais cette présence invisible que j’avais sentie à mes côtés lorsque j’étais gamin.

Je n’ai pas eu l’impression de rester longtemps dans cet espace-temps. Il s’est évaporé à son tour, me rejetant dans un nouveau néant. J’ai erré, seul cette fois, avant de voir apparaître un homme. Un homme de type nordique. De mon âge. Les yeux bleus. Barbu. Les cheveux châtain clair, attachés en queue de cheval. Il portait un jean noir, une chemise bleue près du corps, et une sacoche noire en bandoulière. Il leva aussitôt une main, un geste net, pour m’interdire d’approcher. Puis il sortit une tablette de sa sacoche, effleura l’écran de l’index, avant de m’adresser une moue confiante en hochant la tête.

Une nouvelle réalité surgit aussitôt.

Je me retrouvai dans l’espèce de chapelle de la demeure landaise. Les sensations affluèrent. Les couleurs. La respiration. Ce goût métallique dans la bouche. Je sus immédiatement que j’étais revenu dans une réalité tangible. Et à mon point de départ. Mais à quelle époque ?

Les doubles portes, au fond de la salle, étaient ouvertes. Je remarquai l’absence des lustres. Les chaises étaient exactement comme je les avais laissées. La luminosité était douce. Le silence, presque rassurant. Je traversai prudemment la bâtisse jusqu’à l’arrière-cuisine, retrouvai la fenêtre que j’avais autrefois forcée, entrouverte, et regagnai l’extérieur.

Je refis le chemin inverse avec cette incroyable impression que rien n’avait changé. Alors qu’une éternité semblait s’être écoulée…

Les clés étaient toujours là. La voiture démarra du premier coup. L’horloge du tableau de bord affichait 15 h 30.