Chapitre 8-07

Anca Vlădoiu

Le jour tarde à se lever. Une aube hésitante, grisâtre, qui peine à chasser la nuit. Les vitres du tramway aérien sont encore perlées d’humidité, et les lumières artificielles dominent toujours le paysage.

Nous venons de passer Settecamini et ses gratte-ciel couverts de panneaux lumineux. Des façades entières transformées en écrans mouvants. Des messages d’information en boucle, des animations publicitaires criardes, et, partout, la propagande de la Confédération en faveur de la colonisation martienne.

Des slogans lisses. Des visages souriants. Des promesses de renouveau.

Encore deux stations et je suis arrivée. Mon corps est lourd, ralenti par une nuit qui m’a paru interminable. Une de ces nuits sans histoire, sans incident, où l’on ne fait qu’assurer une présence, mécaniquement. Sourire au bon moment. Répondre par automatisme. Observer le temps s’étirer sans jamais avancer.

J’ai trouvé la nuit interminable précisément parce qu’elle n’a rien exigé de moi. Aucun accroc pour me tenir éveillée. Aucun imprévu pour me sortir de mes pensées.

Alors j’ai laissé mon esprit vagabonder. Et j’en ai profité pour consulter quelques annonces. Des annonces… disons différentes. Originales, au départ. Mais plus j’y pensais, plus le mot me semblait faible. Très originales serait plus juste.

C’est cette propagande omniprésente de la Confédération qui m’a mis la puce à l’oreille.

Ces images parfaites de petites villes idéales posées au bord de l’infini, de paysages vierges qui se déploient comme des draperies de lumière, de panoramas à couper le souffle et de perspectives vertigineuses, où des colons en tenue légère courent avec la grâce de gestes suspendus dans la douceur d’une gravité allégée.

À force de les voir défiler, nuit après nuit, elles ont fini par s’infiltrer dans mes pensées.

J’ai demandé l’accès aux annonces martiennes presque sur un coup de tête. Par curiosité, d’abord. Puis par besoin de respirer autrement. L’aventure des premiers colons. La découverte d’un monde neuf, encore en train de se définir. De nouveaux horizons, littéralement. La tentation de jouer les Robinsons, loin des circuits saturés, loin des villes trop pleines, trop bruyantes, trop réglées.

Le défi de bâtir quelque chose à partir de presque rien. Un véritable avenir. Une nouvelle société, peut-être plus humaine, moins étouffante. L’idée a pris forme lentement, insidieusement. Pas comme une fuite, mais comme une possibilité. Une porte entrouverte.

Je sais pourtant que ce n’est pas anodin. Mars n’est pas une destination comme une autre. Ce n’est pas la côte méditerranéenne, ni les Tropiques, ni même un bout de côte oublié. C’est un autre monde. Une rupture totale.

Et je ne sais pas ce qu’en pensera Hani. Nous n’avons jamais évoqué la question. Jamais sérieusement, en tout cas. Il parle de grands espaces, de nature, de respiration… mais la Terre reste son cadre. Son repère. Son ancrage.

Le tram ralentit. Une annonce douce signale l’approche de la station suivante.

Je redresse légèrement la tête, fatiguée mais étrangement éveillée.

Dans ma tête, deux annonces martiennes repérées trottinent allègrement.

Et avec elles, une idée qui refuse désormais de se taire.