Chapitre 8-04

8.0.2

Romain Coville – Astyra Turquie

Vendredi 17 août 2328

Jour tant attendu par le bureau G.

Le bureau G, cellule historique de l’Organisation, et branche discrète mais déterminante du département d’Astrophysique de la Confédération. Bureau G : G pour gardiens, mais aussi pour Gadasasvleli, le passage… Un mot chargé de promesses et de menaces, que peu comprennent encore, et que nous avons appris à redouter autant qu’à espérer.

Nina Hegi, Alex Zilberman et moi faisons partie du bureau exécutif. Nina Hegi, correspondante officielle auprès du siège de la Confédération à Genève, rigoureuse, méthodique, inflexible dès qu’il s’agit de procédures. Alex Zilberman, basé à Munich, esprit brillant et volontiers provocateur, toujours à la frontière entre intuition et insubordination. Et moi, Romain Coville, de l’IPGP — l’Institut de Physique du Globe de Paris — plus habitué aux profondeurs terrestres qu’aux vertiges du temps.

Nous sommes réunis au Centre d’Astyra, sur les rives du golfe d’Edremit, en Turquie. Un lieu choisi pour sa discrétion autant que pour sa position stratégique. Nous sommes là pour assister — nous le pensons fortement — à l’Évènement. Celui qui justifie l’existence même du bureau G. Celui autour duquel tout converge depuis des siècles.

Pour l’occasion, nous avons invité nos deux représentants martiens. Deux jeunes sportifs, très grands, presque démesurés, malingres sous la gravité terrienne, qu’ils affrontent comme un adversaire invisible. Ils portent, avec peine, le fardeau de la pesanteur terrestre. Taka Kobayashi, d’origine nipponne, deux mètres huit, traits tirés mais regard d’une lucidité impressionnante. Salina Berhanu, d’origine éthiopienne, deux mètres quinze, silhouette longiligne, détermination farouche. Arrivés depuis six jours, ils peinent encore, malgré les traitements, à supporter notre gravité. Chaque pas leur coûte, chaque mouvement rappelle à quel point la Terre est hostile à ceux qui ne lui appartiennent plus vraiment.

Nous terminons le déjeuner en silence, les yeux rivés aux images satellites du Laboratoire d’Astrophysique d’Abastumani. Les écrans projettent des données en flux continu. Nous sommes en liaison directe avec Tbilissi, où le centre de contrôle a été déplacé sur notre ordre. Deux physiciens du bureau sont sur place. Nous avons usé de toute notre influence pour faire évacuer la population dans un rayon de douze kilomètres autour du mont Kanobili…

En espérant que cela soit suffisant.

L’Histoire est en marche.

Tel un rouleau compresseur que rien ni personne ne peut stopper.

L’expérience, débutée il y a deux jours, doit atteindre son apogée dans dix-huit minutes. Elle est censée tester une technologie nouvelle, destinée à révolutionner la propulsion spatiale. Une technologie capable de générer un champ gravitationnel artificiel d’une intensité inédite, suffisamment puissant pour déformer la trame même de l’espace-temps.

Et c’est ce générateur de champ gravitationnel qui va être enclenché…

Et, par là même… expédié dans le passé.

Il nous a fallu des siècles, depuis la découverte de l’engin en 1455, pour en appréhender ne serait-ce qu’une fraction de la complexité. Des siècles d’errance intellectuelle, de doutes et d’erreurs, puis des siècles d’émerveillement lorsque les premiers passages multidimensionnels furent enfin compris. Et encore des siècles d’évolution des connaissances et de progrès scientifiques, patiemment arrachés à l’incompréhension.

Affranchi de sa matrice originelle, dont seuls quelques fragments ont pu être récupérés, le générateur permet l’accès — par un simple effet de prisme polarisant — à des dimensions que nos sens ne perçoivent pas habituellement. Tout est énergie, nous le savons désormais, mais nous n’en captons qu’une infime portion. D’une réalité A, le passage autorise l’accès à une réalité A prime, à une réalité B prime, à un couloir transitoire instable, ou à un retour vers la réalité d’origine.

Retour à la réalité… que le futur devra encore nous permettre de concrétiser pleinement.

Tous les témoignages concordent. Tous ceux qui ont emprunté le passage évoquent, juste avant leur retour, la rencontre avec un personnage étrange. Ce n’est jamais exactement le même visage, jamais tout à fait la même silhouette, mais un détail demeure immuable : une sacoche portée en bandoulière. Nous pensons — hypothèse à la fois vertigineuse et troublante — qu’il s’agit de membres futurs de notre bureau.

L’expérience du passage est si profondément perturbante que toutes les solutions ont été envisagées pour en stopper définitivement le processus. Enterrer l’engin. Le couler dans les profondeurs océaniques. L’expédier hors du système solaire. Mais les conséquences seraient irréversibles pour les imprudents, et les dimensions du temps elles-mêmes pourraient s’en trouver altérées.

C’est donc pour la sécurité de tous qu’un compromis fragile a été choisi : un accès à la fois libre et caché.

Aujourd’hui, l’engin est caché sur Mars. C’est donc à nos deux Martiens, invités d’honneur ici présents, qu’incombe habituellement la première ligne. Une responsabilité écrasante, assumée loin de la Terre, loin des regards, au plus près de l’inconcevable.

À Tbilissi, Sergey Usanin et Farah Juniawan nous signalent, avec un sourire crispé, que l’activation du générateur ne devrait plus tarder. Le déclenchement est prévu lorsque le champ magnétique atteindra douze mégateslas…

Nous interrompons la conversation pour nous concentrer sur les graphiques de données. Les courbes défilent. Les paramètres, parfaitement normaux, progressent… encore… puis, brutalement… tout s’arrête.

Un flash surgit sur les images satellites. Il se contracte, se résorbe, laissant place à un cercle noir. Un cercle dont le centre demeure incandescent. Un cratère au cœur de lave a remplacé le mont Kanobili…

Le diamètre s’affiche à l’écran : près de seize kilomètres. Les riverains l’ont échappé belle.

Nous nous regardons, muets de stupeur. La même hébétude, la même consternation, se lisent sur les visages figés de l’équipe de Tbilissi.

« Les données ! rugit Alex. Vous les avez sauvegardées ?

 Bien sûr ! » Farah et Sergey opinent simultanément.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demande Nina, la voix tendue.

 Trop tôt pour répondre, réplique Farah. Il va falloir analyser… Attendez… J’ai un appel… d’IRI ! Qu’est-ce que je dis ? »

IRI. La chaîne internationale d’informations en continu.

« Bon sang ! lâche Alex. Ils ne perdent pas de temps ! Tu acceptes de répondre, mais tu restes dans le flou.

 Bon ben… O.K. ! »

Nous demandons l’affichage d’IRI. À l’écran, le présentateur Ravi Changkar n’évoque pas encore l’évènement, mais j’imagine l’effervescence qui doit déjà régner dans les rédactions. Les capteurs, les images, les alertes… rien de tel ne passe inaperçu.

Quelques minutes s’écoulent. Puis un appel de Mars nous prend de court.

Le site où se trouve l’engin vient d’être atteint par un phénomène inexpliqué. Les images satellites transmises montrent la formation d’un mini trou noir… puis sa résorption quasi immédiate.

« Attendez ! Mais c’est pas possible ! réagit Nina. C’est quoi le décalage avec Mars ?

 Mmh… Trois minutes quarante-deux secondes.

 Alors si notre interlocuteur réagit à la vitesse-lumière… il faudrait au moins sept minutes et quelques… presque huit minutes.

 Wouah ! L’explosion du Kanobili… ça fait tout juste sept minutes !

 Impossible !

 Sauf si les deux évènements ont été simultanés.

 Indépendant de l’espace et du temps !

 Wow ! Alors là… »

Que l’évènement sur Terre puisse avoir des répercussions sur Mars était totalement imprévu.

Que cela se produise en même temps élargit, brutalement le champ des possibles…

Il n’y a pas de victime sur Mars, mais des témoins.

Nos agents sur place nous demandent quoi faire.

« Vous sécurisez la zone, tranche Alex sans hésiter. Vous faites évacuer les lieux, ensuite vous déplacez l’engin. Qu’il soit hors de portée, mais toujours accessible. Et vous le mettez sous bonne garde. Et… il ne s’est rien passé. Il faut qu’on garde la main. Une hallucination collective. Taka et Salina vous donneront les prochaines recommandations. »

La communication est coupée.

IRI vient de bouleverser son ordre du jour. L’évènement de Géorgie fait désormais la une. Alex grimace : « J’espère que l’évènement passera inaperçu sur Mars. »

IRI annonce déjà un témoin en ligne. Un témoin de Skhvilisi, à 15 km à vol d’oiseau de l’épicentre :

« Tout s’est passé très vite. J’ai pas eu le temps de réagir. J’étais assis, devant la baie vitrée, un verre à la main, en train de pester contre le chien d’la voisine qu’arrêtait pas d’aboyer… Le chien s’est tu… Et boum ! Y a eu une putain d’explosion ! Toute la baie vitrée a pété ! J’ai pas eu le temps… de quoi que ce soit. Pas le temps d’me protéger ! Pas le temps d’me rendre compte que j’allais recevoir les morceaux de verre dans la tronche…

Et tout s’est arrêté. Net.

J’me suis senti… léger… Mon fauteuil… je crois qu’il s’est levé ! Mon whisky… en boule molle ! J’ai cru qu’il allait sortir du verre !… Et les morceaux de la baie vitrée ? Eh ben… ils étaient en train de flotter… Si, si, j’vous jure !… Et j’ai cru un instant qu’j’allais être aspiré ! Avec le fauteuil !

Et puis ça s’est arrêté. Net ! Blaoum ! J’ai retrouvé mon poids, et tous les morceaux de verre sont tombés par terre… Avec un fracas du diable… »

Dans le silence du Centre d’Astyra, personne ne parle. Les images, les données, les calculs défilent dans nos esprits à la vitesse d’une tempête.

D’autres témoignages équivalents vont suivre. Même sidération. Même vocabulaire maladroit pour décrire l’indescriptible. Jusqu’à ce que Ravi Changkar annonce l’intervention de Farah…

« Bonjour, Professeure Juniawan. Nous sommes tous sous le choc de la catastrophe qui vient de frapper la Géorgie… et nous cherchons à comprendre ce qui a bien pu se passer… Comment une telle explosion a-t-elle bien pu se produire ?

 Bonjour… Nous sommes nous aussi sous le choc…

 Vous étiez en train de tester un prototype ? Un nouveau type de propulsion ? C’est bien cela ?

 Tout à fait…

 Et… le résultat était attendu ? L’explosion était prévue ?

 Pas du tout… »

La réponse de Farah ne semble manifestement pas satisfaire Ravi Changkar. Il grimace, hoche lentement la tête, puis insiste.

« Professeure Juniawan… Il me semble que vous aviez fait évacuer la zone. Ne me dites pas qu’il ne s’agissait que d’une simple précaution.

 Et pourtant si… Nous avons fait évacuer la zone parce que la probabilité d’une explosion, d’une implosion ou d’une détonation — bien que faible — était réelle… Mais la puissance de la réaction a été… si j’ose dire… fascinante…

 Fascinante ?! Vous dites… fascinante ? ! Mais vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Jouer avec la vie de milliers de personnes ! Moi j’appelle ça jouer aux apprentis sorciers !

 Vous savez… les plus grandes découvertes sont souvent le fruit du hasard, d’une erreur… ou d’un accident.

 Alors qu’avez-vous découvert, professeure ?

 Il va falloir analyser les données avant de comprendre ce qui s’est réellement passé. Il est bien trop tôt pour vous annoncer quoi que ce soit. »

Un court silence s’installe à l’antenne. Ravi Changkar reprend, d’une voix soudain plus neutre.

« Alors, affaire à suivre. Merci, professeure Juniawan. Pour évoquer maintenant le devenir des centaines de personnes déplacées, j’accueille Karan Zourabichvili, délégué aux affaires géorgiennes… »

L’image bascule.

Au Centre d’Astyra, aucun de nous ne parle.