8.0.4 Entre TERRE et MARS
Hani Farouk
Le 12 septembre 2353, nous avons pris un vol classique pour le spatioport d’Addis-Abeba.
Un départ presque banal. Trop banal, en vérité, pour ce qu’il annonçait.
Le soir même, sans le moindre temps mort, nous embarquions pour la grande aventure.
Un premier vol spatial jusqu’à la station orbitale Kappa : un anneau gigantesque, tournant lentement sur lui-même, où la gravité restait presque normale, juste assez pour nous rappeler ce que signifie avoir du poids.
Depuis les hublots, la Terre se déployait sous nous, immense, familière, rassurante. Les reliefs s’aplatissaient, les couleurs se fondaient, comme si la planète cherchait à nous retenir par sa douceur.
Après quelques heures d’attente, nous montions à bord du vaisseau de classe NF — Nouvelle Frontière — le NF11.
Trente-cinq jours de trajet jusqu’à Mars.
Trente-cinq jours coupés de la Terre, sauf par les délais de communication. Trente-cinq jours pour laisser derrière nous tout ce que nous avions été.
*
Nous en sommes à notre neuvième “jour” de voyage sous faible gravité artificielle. Une gravité douce, trompeuse, qui vous donne l’impression de flotter sans jamais vous laisser oublier que vous êtes enfermé dans une coque de métal, filant à des millions de kilomètres de tout.
Et pourtant… l’ambiance à bord est inespérée.
Le NF11 compte vingt-quatre cabines. Quatre réservées à l’équipage. Les vingt autres accueillent les passagers. Huit personnes seules — six Terriens et deux Martiens — et douze couples terriens, dont un avec un enfant, et deux autres avec deux enfants chacun. Trente-sept passagers au total.
Une petite communauté.
Un microcosme.
Très vite, une alchimie étrange s’est créée. Peut-être parce que nous savons tous que nous partageons un même point de non-retour. Peut-être parce que l’espace, paradoxalement, rapproche. Les repas se prolongent. Les discussions dérivent. On échange des projets, des rêves, parfois des silences.
Nous avons presque l’impression d’être en croisière.
En vacances.
Nous sommes quelques-uns, réunis dans l’espace commun, en train de jouer au Mimgolo…
Le Mimgolo est un jeu de mime très populaire.
Les règles sont simples, mais l’apesanteur partielle ajoute une dimension imprévisible. Les gestes deviennent amples, flottants. Les rires fusent. Même Anca, d’ordinaire réservée en public, se prête au jeu avec un enthousiasme contagieux.
C’est peut-être ça le bonheur… des instants suspendus… lorsque Carla, l’hôtesse martienne originaire de Gigas Sulci, apparaît. Longiligne, élégante, avec cette manière toute martienne de se mouvoir, fluide, presque irréelle. Son sourire professionnel ne masque pas totalement une légère hésitation.
« Hani Farouk… Anca Vlădoiu… dit-elle doucement.
— Oui ?
— Une communication privée vient d’arriver pour vous. Prioritaire. »
Le mot résonne étrangement. Prioritaire. En plein trajet interplanétaire. Nous échangeons un regard rapide, nous excusons auprès de nos partenaires de jeu, sous quelques plaisanteries bon enfant, et prenons congé.
Le couloir nous semble soudain plus étroit.
De retour dans notre cabine, la porte se referme avec un chuintement feutré. L’éclairage s’ajuste automatiquement. Au centre de la pièce, l’indicateur de message clignote, projeté en trois dimensions, immobile, presque solennel.
Anca inspire profondément.
« Tu peux lancer la lecture. »
L’hologramme se matérialise.
Le buste d’un homme d’une cinquantaine d’années apparaît. Typé européen du nord. Cheveux gris, en bataille. Visage buriné, marqué par le soleil ou par les années. Mal rasé. Ses yeux bleus accrochent immédiatement le regard. Un regard perçant. Méfiant. Presque accusateur.
Derrière lui, des outils. Des étagères encombrées. Un atelier, sans doute. Le décor est brut, fonctionnel. Rien de superflu. L’homme cligne des yeux de façon répétée, un tic nerveux qui trahit une tension mal contenue.
Il parle enfin.
« Salutations… » Sa voix est grave, légèrement rauque.
« Si vous êtes bien Hani Farouk et Anca Vlădoiu… alors rappelez-moi sur le même canal. »
Aucune formule de politesse supplémentaire.
Aucune explication.
Aucun sourire.
L’hologramme disparaît aussi brusquement qu’il est apparu.
Le silence retombe dans la cabine.
Anca et moi restons immobiles quelques secondes, comme si le vaisseau venait de changer imperceptiblement de cap.
« Tu le connais ? murmure-t-elle.
— Non… Pas du tout. »
Je sens une tension familière se loger dans ma poitrine. Ce mélange d’excitation et d’appréhension. L’intuition, vague mais tenace, que quelque chose vient de s’inviter dans notre voyage.
« Bizarre… »
Je fixe l’emplacement vide où flottait encore, quelques secondes plus tôt, le buste de cet homme au regard trop insistant.
Et pour la première fois depuis notre départ, le NF11 ne me donne plus l’impression d’être un navire de croisière…
Mais un sas.
« Alia ? »
Nous avons renommé notre interface. Comme à Rome.
Un rituel idiot, sans doute. Mais on s’attache aux constantes quand tout le reste change.
« Hani ? »
Sa voix est neutre, parfaitement modulée, presque rassurante.
« Tu peux nous dire d’où vient le message ? Et… c’était qui ? »
Un léger temps de latence. Juste assez pour que je me crispe.
« Le message provient d’un satellite-relais martien. Je ne dispose pas du nom de l’expéditeur.
— Le décalage avec Mars ?
— Trois minutes et dix-huit secondes. »
Je hoche la tête machinalement. Trois minutes, ce n’est rien. Et pourtant, dans l’espace, c’est une éternité.
« Bon… Qu’est qu’on va lui dire ? »
Anca me regarde, les bras croisés, le sourcil légèrement froncé. Elle réfléchit vite.
« Ben… déjà… qui nous sommes… Et on lui demande ce qu’il veut. »
Simple. Direct. Sans fioritures.
« O.K. Alia, tu enregistres… »
Je prends une inspiration. Ma voix me semble soudain trop forte dans le silence de la cabine.
« Bonjour… ou bonsoir. Nous sommes bien Hani Farouk et Anca Vlădoiu. Vous désirez ? »
Je marque une pause.
« Alia, ce sera tout ! Tu joins un mouchard d’identification et tu envoies.
— C’est fait.
— Merci. »
Nous attendons.
Le temps reprend son épaisseur habituelle. Le vaisseau vibre à peine. À travers la cloison, on perçoit des éclats de rire étouffés, le reste des passagers poursuivant leur croisière insouciante. Un contraste presque indécent.
La réponse arrive sept minutes plus tard.
Un minimum incompressible.
Et pourtant… trop long.
L’image surgit à nouveau. Le même homme. Le même atelier. Le même tic nerveux.
Une réponse sans identification. La puce de notre interlocuteur serait-elle muette ?
« Eh bé ! Vous n’êtes pas faciles à joindre ! »
Il penche légèrement la tête, comme s’il nous observait à travers l’hologramme.
« Je vois que vous êtes à bord du NF11… »
Il grimace. Un rictus amer.
« J’ai trouvé votre demande sur les forums. Ça remue les souvenirs ! Et J’ai vu l’annonce ! Sacré nom di Diou ! »
Il crache presque les mots.
« Les enfoirés ! »
Il inspire bruyamment.
« Vous êtes en route pour Ma’adim ? C’est ça ? À vous… »
L’image se fige. À nous.
Je sens Anca se pencher légèrement vers moi. Nous échangeons un regard. Pas besoin de mots. Quelque chose cloche. Beaucoup de choses, même.
Nous répondons sobrement.
« Pourquoi pas faciles à joindre ? Et… vous êtes ? »
Encore ce temps mort.
Encore cette attente.
L’homme réapparaît.
« Peu importe qui je suis. »
Son ton a changé. Plus grave. Plus sérieux.
« L’important, c’est ce que j’ai à vous dire… »
Il hésite une fraction de seconde.
« Y a 24 ans… à Ma’adim… J’y étais. »
Il déglutit.
« La trouille de ma vie. »
Son regard se perd un instant, comme happé par un souvenir qu’il préférerait oublier.
« Et pas faciles à joindre parce que ça fait… depuis… décembre… Non ! Fin novembre, que j’essaie de vous contacter. »
Il secoue la tête, agacé contre lui-même.
« Là… c’était une bouteille à la mer… Des fois que… J’pensais même plus vous avoir. »
Un silence pesant.
« Alors ? »
Il prend un air presque narquois.
« Vous voulez savoir ce qui s’est passé en août 2328 ? Le 17 août plus précisément ? »
L’image se brouille.
Et disparaît.
« Merde… » souffle Anca.
Le message est coupé.
Je sens mon cœur battre plus vite. Cette date. Toujours cette date. Celle que les archives contournent. Celle que personne ne commente.
Nous n’hésitons plus.
Cette fois, nous décidons de jouer franc jeu.
« Oui ! Bien évidemment que nous souhaitons entendre votre témoignage. »
Je parle plus vite, comme si le temps pouvait m’échapper.
« Ça fait des mois… qu’on remue ciel et terre… pour trouver quelqu’un qui était là-bas à cette époque… Et on n’a trouvé personne. »
Ma voix se fait plus grave.
« On devine bien qu’y a un truc pas net… Alors je vous en prie… Nous sommes tout ouïe… »
Le message part.
Et de nouveau, l’attente.
Toujours ces minutes suspendues. Toujours trop longues.
Même si je sais que, jour après jour, avec notre avancée vers Mars, elles se raccourciront.
Mais à cet instant précis, dans cette cabine trop silencieuse, j’ai la certitude que le véritable voyage ne fait que commencer.
« Merci… Je m’en rappelle… comme si c’était hier. Wow… Regardez, j’en ai la chair de poule… »
Il passe une main sur son avant-bras, comme pour se prouver que sa peau réagit encore.
« C’était en fin de matinée… Une matinée tranquille. Une belle journée. Le ciel était dégagé, limpide… ce bleu martien presque irréel. »
Il ferme brièvement les yeux.
« J’étais dans la piscine. En train de nager… tranquille. Une piscine incroyable… vous savez… celle avec la vue… cette vue dingue sur le canyon… »
Un sourire fugace traverse son visage. Il s’éteint aussitôt.
« Et là… comment dire… Y a pas de mots pour ça. »
Il cherche ses mots. Les perd.
« D’un coup… je me suis vu me noyer. »
Il insiste.
« Je dis bien me voir. Comme si je me regardais de l’extérieur. Sous l’eau. Dans les ténèbres. »
Il relève la tête, presque vexé.
« Je précise quand même que j’étais… excellent nageur. À l’époque en tout cas. »
Il avale sa salive.
« Et j’étais pas seul. Pas du tout. Y avait d’autres personnes dans la piscine. Et le plus dingue… c’est qu’on a tous vécu la même chose. Exactement la même. Même ceux qui étaient assis sur les bords. »
Il marque une pause, cherche l’air.
« En fait… ce qui s’est passé… ça n’a pas duré longtemps. Six, sept… peut-être huit secondes. Pas plus. »
Il secoue lentement la tête.
« Mais c’était… d’une intensité… monstrueuse. »
Son regard se fait fixe.
« Ça a commencé sans prévenir. Sans bruit. Sans raison. L’eau… l’eau a envahi la pièce. Toute la pièce. Pas un débordement. Pas une vague. Non… tout s’est rempli. »
Il ouvre grand les mains.
« Et pendant ce temps-là… tout devenait noir. Mais pas sombre. Noir. Total. Comme si la lumière… avait été avalée. »
Sa voix baisse d’un ton.
« Et puis… quelques secondes plus tard… des secondes qui nous ont paru… une éternité à tous… »
Il claque des doigts.
« Splosh. »
Il esquisse un geste brusque.
« L’eau est retombée. Exactement là où elle devait être. Et la lumière est revenue. Comme si de rien n’était. »
Il inspire profondément.
« On était tous là. Vivants. Tétanisés. Personne ne parlait. Personne ne comprenait. »
Un rictus amer.
« Et eux sont arrivés. »
Il hausse les épaules.
« Une petite heure après, je dirais. Avec une armada. Sécurité, autorités, médecins… Tout le monde. Ils nous ont embarqués. Tous. Sans discussion. »
Son regard devient dur.
« Hallucination collective, qu’ils ont dit. Mon œil… »
Il ricane sans humour.
« Le site a été interdit. Plus de vingt ans. Danger d’éboulement. Instabilité géologique. Soi-disant. »
Il se penche légèrement vers l’image.
« Et maintenant… ils le mettent en vente. »
Il soupire.
« Ce que je vous raconte, c’est ce que moi j’ai vécu. Mais les autres… ceux qui étaient dans leurs chambres… ou dehors… sur la terrasse panoramique… »
Il secoue la tête.
« Eux, ils ont vécu autre chose. Pas moins flippant. Différent. Mais tout aussi réel. »
Un silence.
« Pour vous dire qu’on n’a pas rêvé… »
Ses yeux s’écarquillent soudain.
« Ah ! Et j’oubliais… Quelqu’un… de l’autre côté du canyon… à environ cinq kilomètres… a filmé la scène. »
Il sourit, amer.
« Non… Vous n’la trouverez nulle part. Tout a disparu. Tout est effacé. Systématiquement. »
Il mime un engloutissement avec la main.
« Sur la vidéo, on voit… l’inverse d’un flash lumineux. Comme un trou noir. Un truc qui absorbe la zone. Et puis… splosh. Tout revient à la normale. »
Il inspire longuement.
« Aaah… Vous pouvez pas imaginer comme ça fait du bien de pouvoir vous parler… »
Il hésite.
« D’ailleurs… ça m’étonne que je puisse encore vous parler. »
Son regard se fait inquiet.
« Pendant vingt ans… ils ont tout fait pour nous faire taire. Nous discréditer. Nous user. »
Il se redresse.
« Non, je ne suis pas fou. Et je ne suis pas seul. »
Il nous fixe.
« On veut juste savoir ce qui s’est passé ce jour-là. Y a prescription, bon sang ! »
Sa voix se brise presque.
« Alors… levez le secret qui entoure cette affaire. C’est tout. »
L’image disparaît.
Le personnage est peut-être parano.
Mais je ne crois pas qu’il mente.
Il ne fait que confirmer ce que nous redoutions déjà.
« On a bien reçu votre message. Et on aimerait beaucoup vous rencontrer assez rapidement. Pour votre information, notre arrivée en orbite martienne est prévue… pour le 17 octobre. Une dernière question : qui étaient ceux qui sont venus vous chercher ? »
Le message est envoyé.
Nous profitons de l’attente habituelle — cette parenthèse imposée par les distances — pour aller aux toilettes. Un geste banal, presque dérisoire, face à ce qui est en train de se nouer. Le vaisseau poursuit sa route, indifférent à nos interrogations, avalant les kilomètres de vide.
À notre retour, la réponse nous attend déjà.
« Super ! Je vous trouverai. C’est pas si grand que ça, Mars… Et on n’est pas nombreux… »
Il sourit. Un sourire franc, presque chaleureux.
« Vous verrez, c’est comme une grande famille. »
Son expression se ferme légèrement.
« Pour ceux qui sont venus nous chercher ? Je me souviens très bien… Ils avaient tous une tenue couleur rouille. Avec le logo MARGOV. »
Il hausse les épaules.
« Alors… gouvernement ou pas ? À mon avis, ils étaient au minimum en cheville avec eux. »
Il ricane doucement.
« J’vois pas comment un déploiement pareil aurait pu passer inaperçu. Encore que… »
Il plisse les yeux.
« Faut s’attendre à tout dans ce bas monde. »
Puis il se détend.
« Alors à bientôt. Et la prochaine fois… en chair et en os ! »
L’image disparaît.
Un silence pesant s’installe dans la cabine. Pas un silence vide. Un silence lourd de conséquences.
Je me tourne vers l’interface.
« Alia ?
— Anca ?
— As-tu quelque chose de spécial en date du 17 août 2328 ? »
Un court instant de latence.
« Pour la Terre ou pour Mars ? »
Je fronce les sourcils.
« Pour Mars. »
La réponse tombe. Sèche. Clinique.
« J’ai un black-out total pendant cinq heures et trente-sept minutes. »
Anca se redresse brusquement.
« Oh… Oh ! »
Je sens un frisson me parcourir.
« Il s’est donc passé quelque chose… »
Anca enchaîne, la voix plus basse :
— Et pour la Terre ?
— C’est le jour de l’explosion du mont Kanobili.
— Ça me dit quelque chose… Ce ne serait pas une expérience scientifique qui a mal tourné ?
— Tout à fait Hani. »
Je reste figé.
Deux planètes.
Une même date.
Des zones d’ombre synchrones.
Le puzzle existe.
Mais quelqu’un a volontairement effacé des pièces.
