Chapitre 5-32

Zula Palinska – Mont Apollinaris

Il y a des jours, comme ça, oĂą l’on ferait mieux de rester couchĂ©…

Un choc violent, accompagnĂ© d’un hurlement de mĂ©tal broyĂ©, me rappelle Ă  ma triste rĂ©alitĂ© ! Je suis sèchement projetĂ©e vers l’avant ! Les sangles du harnais me coupent le souffle ! L’appareil rebondit ! Avant de retomber dans un fracas assourdissant de tĂ´le froissĂ©e ! Les hublots explosent ! FrappĂ©e par des Ă©clats de verre, je suis happĂ©e, la tĂŞte en bas ! Le Marstroller se retourne ! Avant de se rabattre sur tribord ! J’entends Sam pousser un bref hurlement de douleur, tandis que l’habitacle se dĂ©forme et qu’une Ă©norme dĂ©chirure taillade la carcasse de mĂ©tal ! Un nuage de cendres et de poussières envahit l’habitacle… Les yeux piquent, une odeur suffocante, âcre, soufrĂ©e, me prend Ă  la gorge.

L’appareil, Ă©ventrĂ©, se stabilise… encastrĂ© entre de gros rochers.

« Sam ! Â» Camille se porte Ă  son secours.

« Merde ! Â» Mon harnais, comme celui de Johnny, est bloquĂ© ! Johnny, un couteau Ă  la main, tranche les lanières et me libère.

« Il est coincĂ© ! s’écrie Camille. Et inconscient ! Merde ! Du sang ! Il est blessĂ© !… Ă€ la hanche !

— Puta de merdia ! Faut qu’on l’dĂ©gage de lĂ  ! crie Johnny. Zula ! Va m’chercher la civière Ă  l’avant ! Â»

Sans savoir oĂą dĂ©nicher une civière, je me dirige aussitĂ´t, tant bien que mal, vers l’avant retournĂ©. Des regards rapides Ă  travers les hublots Ă©clatĂ©s m’apprennent que le Marstroller s’est Ă©chouĂ© sur les pentes du mont Apollinaris. Le vent, violent, tourbillonnant, soulève des nuages rouge-orangĂ© de sable, de pluie et de cendres volcaniques mĂŞlĂ©es ! Un mĂ©lange boueux qui s’abat sur la carlingue dans un mitraillage incessant. L’épaisse couche de boue a dĂ» amortir le choc. Ça aurait pu ĂŞtre pire… J’aperçois une croix rouge sur la porte d’une armoire. Je la dĂ©verrouille et dois forcer l’ouverture pour dĂ©couvrir du matĂ©riel mĂ©dical. Une mallette de soins, des couvertures de survie, de l’oxygène et un paquetage orange soigneusement enroulĂ© maintenu par quatre sangles. Je les dĂ©grafe… pour identifier un portoir corset.

« Mayday ! Mayday ! Mayday ! Ici MA 31 ! Juan Guerra, service maintenance ! crie Johnny. Nous nous sommes crashĂ©s sur les pentes du mont Apollinaris ! Nous avons un blessĂ© ! L’appareil est HS ! Demande intervention d’urgence !… Je n’sais pas si les coms fonctionnent. Zula ! Tu sors immĂ©diatement ! Les rĂ©acteurs ont p’t-ĂŞtre Ă©tĂ© touchĂ©s ! Y a p’t-ĂŞtre des radiations ! Éloigne-toi au plus vite de l’appareil ! Monte Ă  l’observatoire !

— Mais… Et vous ?

— On t’rejoint dès qu’on aura dĂ©gagĂ© Sam ! Allez ! Casse-toi ! Â» Je m’approche de la porte… « Pas par lĂ  ! T’arriveras pas ! Par lĂ  ! Â» Camille indique de la tĂŞte la dĂ©chirure de la coque. « Ta gourde !

— O.K. ! Â» Je le remercie d’un hochement de tĂŞte.

Un bidon d’eau Ă  la ceinture, en prenant garde aux parties saillantes et aux rebords coupants, les lunettes de protection Ă  la main, je pointe le nez au-dehors… L’air, chargĂ© de poussières minĂ©rales, irritantes, est glacĂ©. Je fais demi-tour et attrape la première couverture que je trouve sous le fauteuil le plus proche. Je dĂ©chire l’emballage plastifiĂ© transparent comme une sauvage, et la passe Ă  la hâte autour des Ă©paules. Je dĂ©croche Ă  la volĂ©e une seconde couverture sous le fauteuil voisin, griffe le plastique, et la dĂ©plie pour recouvrir les bords acĂ©rĂ©s de l’ouverture. ChaussĂ©e des lunettes de protection, je me glisse prudemment Ă  l’extĂ©rieur… et tombe sur le cĂ´tĂ© droit pour atterrir lourdement, dans un “splosh” vaseux, sur un Ă©pais matelas boueux. Je me relève sans mal, secoue la couverture avant de m’emmitoufler, une main devant le visage pour me protĂ©ger des projections. Sous les hurlements du vent, la pluie glaciale, giflĂ©e par les bourrasques de sable ! je monte me mettre Ă  l’abri d’un gros rocher sombre plantĂ© Ă  une vingtaine de mètres plus haut… Bien que la pente soit faible, ma progression est lente, difficile, car je m’enfonce, Ă  chacun de mes pas, jusqu’au genou ! Je m’assois en boule et attends… J’ai l’impression d’être perdue, en pleine tempĂŞte de sable, dans un dĂ©sert glacĂ© ocre et rouille… Une silhouette s’extirpe du Marstroller dĂ©sarticulĂ© d’oĂą jaillissent des fontaines d’étincelles bleutĂ©es. Je la vois sauter et se rattraper vivement sur les deux jambes. Je me lève pour la rejoindre… C’est Camille qui tire vers lui le portoir corset dans lequel Sam est fermement harnachĂ©.

« Comment va Sam ?

— J’ai nettoyĂ© la plaie… et j’lui ai fait une piqĂ»re d’anesthĂ©siant, rĂ©pond Camille.

— Il est dans l’coaltar, mais il va s’en sortir Â», me rassure Johnny qui se dĂ©gage de la navette. Il me lance la mallette de secours et se laisse glisser… Ils se chargent de Sam et nous partons pour le sommet… Nous avons parcouru une trentaine de mètres, lorsqu’un sifflement caractĂ©ristique d’un chargement, suivi d’un “bip-bip”, s’élève de la mallette que je tiens Ă  la main droite. « Attendez ! Â» Je me retourne pour observer la mallette Ă  l’abri du vent… et reste figĂ©e de surprise en dĂ©couvrant deux lumières rouges clignotantes sur les vestiges du Marstroller !

« Mais ? Y avait pas d’lumière…

— LĂ -bas ! Â» crie Johnny. D’un hochement de tĂŞte, il dĂ©signe plusieurs lueurs rouges clignotantes qui se devinent au travers du brouillard minĂ©ral.

« L’observatoire !

— Ça non plus ! C’était pas allumĂ© y a un instant ! Â» beugle Camille.

Deux bons kilomètres nous sĂ©parent de l’observatoire… Une distance interminable ! AbritĂ©s par un chaos de roches noires, nous faisons une halte Ă  mi-chemin.

Des silhouettes se dessinent, et les contours familiers se précisent. Le carré formé par les quatre télescopes principaux, les quatre télescopes auxiliaires, le bâtiment central et les six paraboles. Je suis déjà intervenue deux fois sur le site, mais les deux fois dans des conditions bien différentes.

Contrairement à d’habitude, ce matin nous arrivons par l’ouest. Les rideaux métalliques des quatre télescopes principaux sont fermés, de même que les coupoles des auxiliaires. Ils ont dû se mettre en sécurité. Le site est recouvert d’une importante couche de boue. Nous nous dirigeons vers les deux bandeaux lumineux jaunes qui encadrent l’entrée principale du bâtiment central.

L’accès ne se libère pas à notre approche.

« Ouverture ! commande Johnny.

— Identification impossible. Requête irrecevable.

— Hein ? Tu t’fous d’moi ? Juan Guerra ! Service Maintenance ! On vient s’occuper d’toi, abruti !

— Identification rejetée.

— C’est la meilleure ! Hijo de puta ! Tu vas t’ouvrir, oui ou merde ! Â» Il donne un coup de pied Ă  la porte.

« Putain… C’est pas vrai ! s’écrie Camille. On va quand mĂŞme pas rester bloquĂ©s ici !

— Zula ! Prends ma place ! Â» me demande Johnny.

Je le remplace en assurant une main, puis l’autre, sur les hampes du portoir corset. Soulagé, il s’étire les bras et se frotte les mains en s’approchant du bandeau lumineux de droite.

« Alors comme ça, tu veux pas t’ouvrir… Â» Il a le regard sournois, le sourire en coin de celui qui prĂ©pare un mauvais coup. « Eh ben c’est c’qu’on va voir… Â» Il dĂ©gaine son couteau. « On va l’faire Ă  l’ancienne ! Â»

S’armant de sa lame, il déboîte le cache transparent, le laisse tomber dans la boue, retire les deux tubes qu’il pose près de Sam, et dégage les fils électriques. Le second bandeau lumineux s’éteint.

« Ben !?… Qu’est-ce que tu fais ?

— Si je force le passage, l’IA m’empĂŞchera d’entrer. Je la court-circuite… Comme ça j’aurai le champ libre. Â»

Il positionne le couteau dans l’angle du chambranle, frappe le manche de la paume gauche, et appuie des deux mains, se servant de la lame comme d’un pied de biche… Camille grimace et serre les dents : « Tu vas l’casser… Â»

Un claquement mĂ©tallique me le fait craindre, mais la porte bouge ! Johnny replace le couteau, force un peu, et finit par entrouvrir le passage des deux mains.

« Ouais, Johnny ! s’exclame Camille. C’est toi l’meilleur !

— Venez ! Â» Il pĂ©nètre dans le bâtiment.

« Intrusion ! Vous n’êtes pas autorisĂ©s Ă  franchir le pĂ©rimètre !

— Oh ! Toi, ta gueule ! Â» grogne Camille.

Faisant fi des menaces, nous nous engouffrons dans l’édifice à la suite de Johnny. Lui qui connaît l’immeuble comme sa poche nous dirige de main de maître jusqu’à une salle médicale, où nous déposons le portoir corset et son occupant sur la banquette centrale.

« Base de donnĂ©es rĂ©initialisĂ©e. Bonjour, Juan Guerra, bonjour, Camille Jaubert, bonjour, Zula Palinska.

— Aaahh !… Quand mĂŞme ! rĂ©plique Camille.

— Samuel Lambert est en Ă©tat de choc. Traumatisme… Fracture du bassin de type C, rupture complète unilatĂ©rale de l’arc postĂ©rieur… LĂ©sions vasculaires, lĂ©sions nerveuses, pas de lĂ©sion d’organes internes. Pronostic vital non engagĂ©, mais urgence d’une intervention.

— PrĂ©viens une Ă©quipe mĂ©dicale ! demande Johnny.

— Échec de connexion. Liaisons inexistantes.

— Quoi ?… Scanner ! Balayage de frĂ©quences !

— Réception de signaux térahertz.

— Mmm ? reprend Camille, l’air surpris.

— L’origine des signaux ? prĂ©cise Johnny.

— Espace proche, secteur Iapygia, en approche.

— Waouh ! s’exclame Camille. C’est quoi ça ?

— Tu peux nous faire Ă©couter le signal ? Â» demande Johnny. Un Ă©trange grĂ©sillement sourd rĂ©sonne, au-dessus duquel Ă©merge une espèce de mĂ©lopĂ©e profonde, très grave et rĂ©pĂ©titive…