Chapitre 8-35

Chapitre 35 — Avant les humains

La salle de prospective reste silencieuse quelques instants après les paroles de l’Idire.

Un silence dense, presque matériel.

Je sens les Damans, diffus dans l’espace mental du laboratoire. Leur présence est toujours là, attentive, profonde, comme une mer calme qui observe chaque mouvement sans troubler la surface. Mais aujourd’hui, quelque chose dans leur attention est plus serré, plus concentré.

Une écoute resserrée.

Les sept Idires forment un cercle autour de la table noire.

Le plus ancien déploie lentement une nouvelle projection.

L’hologramme s’ouvre au-dessus de la table comme une fenêtre dans la nuit.

Une galaxie apparaît.

« La Voie lactée, la galaxie de tes origines », transmet l’Idire.

Une immense spirale lumineuse suspendue dans l’obscurité.

Des milliers de systèmes stellaires scintillent, reliés par des lignes fines qui tracent les routes d’exploration de la Communauté. Certaines régions sont densément parcourues, d’autres restent presque vides, comme si l’exploration s’était arrêtée aux frontières d’une mer inconnue.

Une zone de la spirale s’agrandit lentement.

Un bras périphérique.

Modeste.

Presque insignifiant à l’échelle galactique.

L’Idire poursuit mentalement, sans détour.

« C’est ici que tout a commencé. »

La projection zoome encore.

Une petite étoile jaune apparaît : le Soleil.

Je reconnais aussitôt les planètes de son système. Mercure, Vénus… puis la Terre.

Plus loin, un point orangé, vert-bleu : Mars.

Je sens déjà où il veut en venir.

L’Idire poursuit.

« Depuis des millions de cycles, notre civilisation poursuit un objectif que nous pensions hors d’atteinte. »

La projection change.

Deux images apparaissent simultanément.

L’une sur Terre : une montagne.

« Le Mont Kanobili », indique l’Idire.

Les images montrent l’installation humaine qui domine son sommet. Des structures métalliques, des antennes, et au cœur de la montagne, une machine.

« Un supposé générateur de champ gravitationnel », précise-t-il.

L’autre projection montre la surface de Mars, près du canyon de Ma’adim.

Puis la scène accélère.

Une explosion sur Terre.

Une sphère de lumière gigantesque se déploie au-dessus de la montagne. L’onde gravitationnelle se propage dans toutes les directions, déformant brièvement l’espace autour d’elle.

Au même instant, sur Mars… un point infime apparaît.

Comme un minuscule gouffre dans la trame de l’espace.

Une distorsion brutale.

Les deux phénomènes se produisent exactement au même moment.

Pas une fraction d’instant de décalage.

La projection s’immobilise.

Je reste silencieuse.

Mon souffle s’est légèrement bloqué sans que je m’en rende compte.

Un autre Idire transmet.

« Lorsque nos observateurs ont détecté ces deux phénomènes, ils ont d’abord pensé à une simple coïncidence. »

La projection montre maintenant les stations d’observation idires réparties dans la galaxie.

Des réseaux d’antennes gravitationnelles analysent l’événement sous tous les angles.

Les données se superposent.

Chaque mesure confirme la même chose.

« Mais les deux événements sont parfaitement concomitants », poursuit l’Idire.

Il insiste sur le mot.

« Pas simultanés selon un repère temporel local. Concomitants selon la structure même de l’espace-temps. »

Je fronce légèrement les sourcils.

La nuance est immense.

Un troisième Idire intervient, pensée nette, précise.

« Cela signifie que ces deux événements n’ont pas seulement eu lieu au même moment. Ils ont constitué les deux manifestations d’un seul événement physique. »

La projection montre alors quelque chose d’étrange.

Pendant une fraction d’instant, les coordonnées spatiales locales de la Terre et de Mars se superposent dans l’hologramme.

Comme si les deux planètes avaient occupé le même point de l’espace.

Un frisson me traverse.

« Il nous a fallu approfondir nos recherches, avant de comprendre ce qui s’était réellement produit », reprend l’Idire.

La projection change.

Des siècles d’archives humaines apparaissent.

Cartes anciennes, chroniques, fragments d’objets.

« Une fois enclenché, le générateur de champ gravitationnel ne s’est pas contenté de provoquer l’explosion… »

Les images plongent dans la structure interne de la machine.

Des champs gravitationnels se replient sur eux-mêmes.

« Une partie de sa structure a été projetée hors de son époque… »

Les archives défilent.

« Et nous avons découvert qu’elle s’était retrouvée dans un passé lointain de la Terre. »

Une nouvelle image apparaît.

Un paysage médiéval.

Un glissement de terrain.

Des humains découvrent des fragments d’un objet impossible.

« À la fin du Moyen-Âge terrestre, elle fut partiellement démantelée, étudiée, puis mise de côté. »

Les images montrent les siècles qui passent. Les restes, telles des reliques, transportés, cachés, déplacés encore.

« Nos reconstructions indiquent qu’au moment de l’explosion du Mont Kanobili, les restes de l’engin se trouvaient sur Mars, près de Ma’adim. »

La projection revient sur la distorsion martienne.

« C’est ce qui a provoqué le phénomène que nous avons observé au même instant. »

Un silence traverse la salle.

« Depuis… plusieurs décennies ont passé, ajoute calmement l’Idire.  Nous ignorons si l’appareil se trouve encore à cet endroit. »

Il me regarde.

« Mais tout indique qu’il n’a probablement pas quitté la planète Mars. »

La projection change encore.

Des modèles mathématiques apparaissent.

Des structures d’espace-temps courbées, repliées sur elles-mêmes.

« Ce phénomène exceptionnel… » Sa pensée ralentit. « C’est ce que nous essayons de créer depuis l’époque de Saïd Agma’Ton. »

Les équations se multiplient.

Des siècles de recherches.

Des machines gigantesques construites puis abandonnées.

Des calculs qui convergent… puis échouent toujours au dernier moment.

« La superposition parfaite de deux événements éloignés. »

Il me regarde.

« La seule manière théorique de franchir instantanément une distance cosmique sans violer la limite de la lumière. »

Je comprends.

Ou plutôt… je commence à comprendre.

« Une téléportation. »

Les Idires acquiescent en silence.

Le plus ancien reprend.

« Exactement. »

La projection montre maintenant les calculs idires.

« Nous n’avons jamais réussi à produire ce phénomène. »

Il laisse passer quelques secondes.

« Les humains l’ont fait. »

La phrase résonne dans la salle.

Même les damans semblent suspendre leur présence mentale.

Un autre Idire poursuit calmement.

« Par accident. »

Les images montrent l’installation humaine du Mont Kanobili avant l’explosion.

Les ingénieurs, les techniciens, les systèmes expérimentaux.

« Une tentative de générer un champ gravitationnel artificiel. »

Les lignes de force apparaissent autour de la Terre.

Elles se plient. Se croisent.

Puis s’alignent brièvement avec Mars.

Un alignement impossible.

« Pendant une fraction d’instant, poursuit l’Idire, les coordonnées spatiales et temporelles de deux lieux distincts ont été identiques. »

Il marque une pause.

« L’espace s’est superposé à lui-même. »

Je reste immobile.

Je comprends maintenant pourquoi cet événement a bouleversé les Idires.

S’ils cherchaient cette solution depuis des millénaires…

Et que les humains l’ont déclenchée sans le vouloir…

Le plus ancien Idire reprend : « Nous avons immédiatement pris une décision. »

La projection montre maintenant le Conseil de la Communauté.

Les débats, les discussions diplomatiques.

« Nous avons proposé d’entrer en contact avec l’humanité. »

Je connais la version officielle.

Les Emnos, la menace, la protection d’une jeune civilisation.

Mais l’Idire poursuit :

« La raison officielle était de protéger une civilisation menacée. »

Un silence s’installe.

« La raison réelle était différente. »

Je le fixe.

« Comprendre ce qu’ils avaient fait. »

Un silence traverse la salle.

Puis un autre Idire ajoute calmement :

« Et accéder à une seconde technologie qui nous intéressait également. »

La projection change encore.

Elle montre maintenant un autre peuple : les Emnos.

Leurs structures massives, leurs machines étranges.

« Les Emnos manipulent des structures énergétiques que nous ne comprenions pas encore totalement. »

Des demi-singularités apparaissent dans la projection.

Des raccourcis dans l’espace.

« Notre intervention avait donc plusieurs conséquences. »

Sa queue se replie lentement derrière lui.

« Deux objectifs. »

Puis ses yeux orangés se posent sur moi.

« En réalité… trois. »

Je sens les Damans se resserrer autour de nous.

Le laboratoire semble soudain plus silencieux encore.

« Lorsque les humains, tes parents, sont entrés en contact avec le virus de l’univers Aïné… quelque chose d’attendu s’est produit. »

Les images montrent Ève, Mel et Adam.

« L’esprit de Zand a établi une osmose avec eux. »

Leurs perceptions se déploient, leurs capacités mentales évoluent.

« Et de nouvelles facultés sont apparues. »

L’Idire marque un temps.

Puis il prononce doucement :

« Puis tu es née. »

Tous leurs regards convergent vers moi. Je me sens soudain exposée… comme si quelque chose en moi leur appartenait déjà.

« Fille de deux porteurs du phénomène. »

Sa pensée devient presque solennelle.

« Une convergence rarissime. »

Un souffle traverse la salle.

« Qui ne s’est produite qu’une seule fois… »

Il laisse flotter les mots.

« Pour Saïd Agma’Ton. »

Le plus ancien conclut calmement :

« Depuis ce jour, Hepta… nous savions qu’un moment viendrait où nous aurions besoin de toi. »

Un silence profond remplit la salle.

Même les damans semblent suspendus.

Puis il ajoute : « Et ce moment… est arrivé. »