Chapitre 8-37

Chapitre 37 — Les prémices des Jours Creux

Lorsque je quitte les laboratoires de prospective, la vibration de la planète est devenue plus perceptible.

Ce n’est pas un tremblement de terre. Rien ne bouge réellement.

C’est une oscillation profonde, lente, qui traverse la roche et remonte jusqu’aux os.

Une pulsation régulière, presque organique.

Comme si Umbra Lux respirait… mais d’une manière qui n’appartient plus tout à fait à ce monde.

Le vaisseau opirien m’attend à l’entrée de la galerie.

Je monte sans un mot.

La coque sombre se referme et, quelques instants plus tard, nous remontons vers la surface des Plateaux Miroirs.

Dès que nous émergeons, la lumière violette du ciel semble légèrement altérée.

Pas une variation de couleur.

Plutôt un décalage infime, comme si chaque rayon hésitait entre deux instants.

Un léger déphasage.

Le paysage paraît clignoter à une fréquence trop lente pour l’œil, mais perceptible pour l’esprit.

Le vaisseau glisse au-dessus de la surface cristalline.

Les plateaux portent bien leur nom aujourd’hui.

Les reflets sont… anormaux.

Par endroits, les reliefs de la montagne apparaissent dans la surface réfléchissante avant d’être visibles à l’horizon.

Ailleurs, l’image persiste alors que le paysage réel a déjà disparu derrière nous.

Et parfois, un reflet semble se détacher, comme s’il appartenait à une trajectoire différente.

Une anticipation silencieuse.

Je reste à observer ces anomalies.

La planète entre véritablement en résonance.

Les Battements s’installent.

Et avec eux, les premiers signes des Jours Creux.

La Forêt des Ombres dansantes apparaît bientôt devant nous.

Vue d’en haut, elle ressemble toujours à une mer végétale d’un gris argenté, traversée de nappes de brume suspendues.

Mais aujourd’hui, les ombres qui circulent entre les troncs semblent avoir gagné en indépendance.

Certaines se déplacent trop vite.

D’autres restent immobiles alors que la lumière a changé.

Et parfois, une silhouette se détache de son corps, marche quelques pas, puis se dissout dans la brume.

Comme si plusieurs instants différents tentaient d’exister en même temps.

Une superposition hésitante.

Le vaisseau se pose sur la plateforme creusée dans la roche.

Lorsque je descends, l’air sec me paraît plus dense, presque vibrant.

Chaque respiration semble s’accorder au rythme profond de la planète.

Un ajustement involontaire.

Les plantes luminescentes qui tapissent les parois diffusent une lueur pulsée, synchronisée avec les Battements.

Leurs couleurs se déphasent légèrement, comme si elles hésitaient entre deux spectres lumineux.

La grande terrasse est occupée.

Mes amis ligures sont installés autour de la table extérieure.

Des plateaux de nourriture reposent devant eux, à moitié entamés.

L’ambiance est détendue, comme si la journée avait été consacrée à l’exploration tranquille des lieux.

Tévaïro lève la tête en me voyant arriver.

« Alors ? »

Je m’approche.

« Alors… ils avaient beaucoup de choses à dire. »

Oliéna se penche aussitôt en avant.

« Du genre intéressant ? »

Je m’assieds sur le rebord de pierre qui borde la terrasse.

De là, la vue plonge directement vers la forêt et la mer de brume qui flotte au-dessus de la canopée.

« Disons… du genre compliqué. »

Manoaké esquisse un sourire.

« Donc passionnant. »

Je hoche légèrement la tête.

« Oui. »

Je pourrais leur raconter tout ce que les Idires viennent de révéler.

L’explosion du Mont Kanobili, la superposition d’espace-temps, la machine, le rôle qu’ils me réservent…

Mais quelque chose me retient.

Peut-être parce que tout cela paraît encore trop abstrait.

Ou peut-être parce que mon esprit reste accroché ailleurs…

À la forêt.

La brume s’est déplacée légèrement.

Entre les troncs argentés, certaines zones d’ombre semblent glisser dans des directions opposées.

Comme si le temps hésitait.

Une friction temporelle.

Je sens Hanaéli m’observer.

« Tu es ailleurs. »

Je tourne la tête vers elle.

Son regard est calme, mais précis.

Je soupire doucement.

« Je repense à ce que la Voix d’Umbra Lux m’a dit. »

Le groupe devient silencieux.

Aloéné relève la tête à son tour.

« Les jours funestes ? »

Je hoche la tête.

« Oui. »

Un moment passe.

La forêt continue de respirer lentement devant nous.

« Et tu crois que ça a un rapport avec les Battements ? demande Oliéna.

— Je ne sais pas. »

Je regarde les ombres mouvantes entre les arbres.

« Les Idires disent que tout est sous contrôle. »

Tévaïro laisse échapper un petit rire.

« Quand quelqu’un dit ça, c’est rarement vrai. »

Je souris malgré moi.

Puis mon regard revient vers la forêt…

Quelque chose me dérange.

Pas dans le paysage.

Dans le Réseau.

Une sensation très légère, comme une note fausse dans une musique parfaitement accordée.

Un décalage minime, mais réel.

Je ferme les yeux quelques secondes.

Les flux du Réseau Luminaire apparaissent aussitôt dans mon esprit.

Des milliers de lignes d’énergie circulent entre les consciences, les lieux, les êtres vivants.

Tout semble normal.

Et pourtant…

Une ligne. Une seule. À peine perceptible.

Comme si elle hésitait entre deux états.

Elle pulse, disparaît, revient.

Comme si une trajectoire possible cherchait à s’imposer… mais n’y parvenait pas encore.

Une probabilité en suspens.

Je rouvre les yeux.

La sensation disparaît presque aussitôt.

Oliéna me regarde.

« Tu as senti quelque chose ? »

Je secoue légèrement la tête.

« Peut-être. »

La lumière baisse lentement.

Sur Umbra Lux, le crépuscule n’est jamais brutal.

Il s’approfondit simplement, comme une respiration qui se calme.

Les plantes bioluminescentes autour de la terrasse deviennent plus visibles.

Leurs couleurs vertes, bleutées et orangées dessinent de petites constellations dans la roche.

La forêt, elle, devient plus sombre.

Mais les ombres continuent de bouger.

Plus lentement maintenant.

Comme si le temps lui-même commençait à hésiter.

Une inertie contrariée.

Manoaké finit par se lever.

« On dirait que la planète se prépare. »

Je regarde l’horizon.

Les Battements sont encore faibles.

Mais ils vont s’intensifier.

Bientôt viendront les Jours Creux.

Les cinq jours durant lesquels un trou de ver s’ouvrira à proximité d’Umbra Lux.

Cinq jours où la réalité se pliera.

Où le temps pourra s’étirer, se contracter… ou s’arrêter.

Je sens alors revenir ce léger malaise.

Cette impression qu’une pièce manque dans un mécanisme pourtant parfait.

Je repense aux paroles de la Voix d’Umbra Lux… Le sanctuaire sera profané.

Je regarde la forêt.

Et pour la première fois depuis notre arrivée ici… je me demande si les Battements ne sont pas seulement une opportunité scientifique.

Mais peut-être aussi… une fracture.

Une porte ouverte à quelque chose que personne n’a encore vu venir.

Une faille en formation.

Et cette pensée ne me quittera plus.