Chapitre 8-55

Chapitre 55 — L’attente

Deux Idires sont partis sans attendre.

Ils ont quitté Atorh pour rejoindre Saïdir, leur planète, dans le système Araïfah, de la galaxie Per Aryana, dans l’univers Baha. Là-bas, ils doivent prévenir leurs délégués afin qu’un Conseil de la Communauté soit convoqué d’urgence.

Ensuite, ils se rendront dans l’univers Cul-de-sac pour y participer.

De la décision du Conseil dépendra la suite des événements.

Sous la protection des Opiriens de la division Gaïa, je reste en attente, confiante, entourée de mes amis ligures.

Aloéné, Tévaïro, Manoaké, Hanaéli et Oliéna ont compris très vite que ces quelques jours annonçaient notre départ prochain d’Umbra Lux.

Les Jours Creux s’achèvent.

Mais les battements d’Umbra Lux continuent de vibrer sous les Plateaux, lents et profonds, comme la respiration d’un monde immense.

Depuis l’expérience, je les perçois différemment.

Plus clairement.

Comme si la planète elle-même réagissait à ce que nous avons découvert.

Ou peut-être… à ce que nous allons faire.

Une résonance nouvelle, presque intime, semble circuler dans la roche et les couches profondes du monde.

Les Idires restés sur Umbra Lux poursuivent leurs analyses, épaulés par la présence, apparemment silencieuse, des Damans.

Et moi… je regarde les trajectoires.

Celles de la petite créature umbryenne se sont finalement stabilisées.

Une seule ligne subsiste maintenant.

L’autre s’est effacée lentement, comme une vague qui se retire.

Je l’ai regardée disparaître sans rien dire.

Une extinction douce, presque pudique, comme si la possibilité elle-même acceptait de se dissoudre.

Les Idires ont enregistré le phénomène avec une précision presque obsessionnelle.

Mais aucun instrument n’a pu mesurer l’instant exact où la seconde trajectoire a cessé d’exister.

Moi, je l’ai vu.

Je sais maintenant à quoi ressemble la fin d’une possibilité.

Un effacement sans bruit, sans lumière, mais d’une netteté absolue.

Le deuxième jour, l’esprit collectif des Damans est venu me trouver près du bord des Plateaux Miroirs.

Leur présence mentale est différente de celle des autres espèces : vaste, calme, presque immobile.

Lorsqu’ils s’approchent, le temps lui-même semble ralentir.

Ils savaient déjà quelle décision allait être prise.

Je pense même que, comme moi, ils l’ont toujours su.

Leur conscience glisse comme une marée lente, révélant ce que les mots n’osent pas encore formuler.

Le troisième jour, les Idires sont revenus.

Leur vaisseau a traversé le ciel crépusculaire d’Umbra Lux en silence avant de se poser près du laboratoire.

Quelques minutes plus tard, le plus ancien est entré dans la salle de travail où j’attendais.

Il n’a pas pris le temps de s’asseoir.

« Le Conseil a statué. »

Les Idires présents ont suspendu leurs calculs.

Les projections se sont figées dans l’air.

« La Communauté autorise l’expédition. »

Personne n’a exprimé de surprise.

En vérité, tout le monde s’y attendait.

Le plus ancien a poursuivi calmement : « Une mission scientifique sera envoyée dans le système solaire afin d’étudier les fragments du générateur humain. »

Puis il s’est tourné vers moi.

« Ta présence est requise. »

Je n’ai pas protesté.

Depuis le début, je savais que cette décision finirait par être prise.

Il a alors affiché une projection du système solaire.

Une petite planète orangée, marbrée de vert et de bleu, est apparue dans l’air.

Mars.

« Tout indique que le fragment principal de la machine humaine se trouve toujours là-bas. »

Je regarde la planète tourner lentement.

Le plus ancien ferme la projection.

« Deux vaisseaux opiriens sont déjà en préparation. L’un transportera l’équipe scientifique et tes amis ligures vers Mars. »

Puis il me regarde de nouveau.

« L’autre te conduira sur Terre. Tu participeras à une rencontre importante entre les autorités terriennes, martiennes, emnos, une délégation de la Communauté… et les tiens. »

Il marque une courte pause.

« Ce sera l’occasion d’exposer à tous — délégation de la Communauté comprise — les véritables enjeux de nos expérimentations. La division Gaïa assurera ta sécurité. »

Je soupire légèrement.

« Bien évidemment. »

À peine quelques heures plus tard, les deux vaisseaux opiriens étaient prêts.

Le premier emmenait Aloéné, Tévaïro, Manoaké, Hanaéli, Oliéna et plusieurs Idires vers Mars.

Le second m’attendait sur la plateforme extérieure du laboratoire.

Avant d’embarquer, je me suis retournée une dernière fois vers les Plateaux Miroirs.

Les battements d’Umbra Lux résonnaient toujours sous la surface de la planète.

Lents.

Profonds.

Immuables.

Comme si le monde lui-même me confiait un dernier souffle avant mon départ.

Je vais retrouver les miens, ceux dont j’ai été séparée alors que je n’avais que quelques mois.

Pour moi, des années ont passé.

Toute ma jeunesse.

Pour eux, onze mois seulement.

J’ai déjà visualisé ce moment comme forte probabilité de mon futur proche ; je sais le choc que provoquera notre rencontre. Mais le temps suit son cours. Et le futur… mon futur… s’ouvre tranquillement devant moi.

Umbra Lux, ce n’est qu’un au revoir.

Je reviendrai bientôt pour achever le travail que nous venons d’initier.

Certains diraient que tout est déjà écrit.

Moi, je sais désormais que ce n’est jamais tout à fait vrai.

Parce que le futur n’est jamais une ligne unique.

C’est un entrelacs de trajectoires.

Et l’une d’elles… nous attend déjà sur Mars.

Je dois être présente, je dois personnellement expérimenter cet appareil.

Et je sens, au plus profond de moi, que cette trajectoire-là ne sera pas la plus simple… mais la plus nécessaire.