Chapitre 48 — Cartographier le temps
Le laboratoire a retrouvé son calme.
La machine expérimentale repose dans la salle voisine, silencieuse maintenant. Les anneaux gravitationnels sont immobiles, suspendus dans leur équilibre parfait. Les icosaèdres flottent dans leurs champs de confinement comme des pierres anciennes en apesanteur.
Les Battements d’Umbra Lux continuent pourtant de vibrer sous les Plateaux Miroirs.
Je les sens encore.
Plus faibles qu’au moment de l’expérience, mais toujours présents.
Une rémanence du cycle.
Autour de la table circulaire, les projections ont changé.
Il ne s’agit plus d’équations.
Cette fois, les Idires ont fait apparaître des trajectoires.
Des centaines de lignes lumineuses traversent l’espace holographique. Certaines sont simples et droites. D’autres ondulent doucement. Quelques-unes se ramifient comme des branches fragiles.
Je reconnais immédiatement ce que je regarde.
Des trajectoires temporelles.
Le plus ancien Idire transmet calmement.
« Nous devons comprendre ce que tu perçois réellement. »
Je croise les bras.
« Je vous l’ai déjà expliqué.
— Pas avec la précision dont nous avons besoin. »
Un autre Idire modifie la projection.
Une seule ligne reste visible. Simple. Stable.
« Ceci est la trajectoire temporelle d’un objet inerte », explique-t-il.
La ligne traverse l’espace sans déviation.
« Elle suit une continuité parfaitement déterminée. »
Je hoche la tête.
« Oui. »
Il ajoute une seconde trajectoire.
Cette fois la ligne n’est pas parfaitement droite. Elle présente de légères oscillations, presque imperceptibles.
« Et celle-ci ? »
Je regarde quelques secondes.
« Une plante. »
Les Idires échangent un regard satisfait.
« Correct. »
La projection change encore.
Une troisième trajectoire apparaît. Beaucoup plus complexe.
Elle se déforme légèrement au fil du temps. Certaines portions semblent hésiter avant de poursuivre leur route.
Je souris.
« Un animal. »
Les Damans deviennent plus présents dans l’espace mental du laboratoire. Je sens leur attention s’étendre autour de nous, comme une membrane invisible qui écoute.
Une écoute élargie.
Le plus ancien Idire incline légèrement la tête.
« Et un être conscient ? »
La projection se transforme.
La trajectoire qui apparaît maintenant est différente de toutes les autres.
Elle est vivante.
Instable.
Des embranchements minuscules apparaissent à certains endroits, comme si la ligne hésitait entre plusieurs directions possibles avant d’en choisir une.
Je reste silencieuse quelques instants.
Puis je réponds simplement : « Beaucoup plus compliqué. »
Les Idires ne semblent pas surpris.
L’un d’eux agrandit une portion de la trajectoire.
Les bifurcations deviennent visibles.
« Ce que tu observes ici… ce sont des probabilités ? »
Je secoue la tête.
« Non. »
Je m’approche légèrement de la projection.
« Ce sont des possibilités. »
Le silence tombe dans la salle.
Je poursuis : « Certaines disparaissent très vite. D’autres restent ouvertes longtemps. Et seules celles qui tiennent continuent d’exister. »
Je trace du doigt une bifurcation lumineuse.
« Celle-ci, par exemple… pourrait encore exister dans plusieurs années. »
Les Idires échangent un long regard silencieux.
Puis le plus ancien transmet doucement.
« Tu vois donc les trajectoires possibles d’un être vivant. »
Je hausse les épaules.
« Je vois surtout celles qui restent stables. Les autres s’effacent avant même d’apparaître vraiment. »
Le mot les arrête immédiatement.
« Stables ? »
Je réfléchis quelques secondes.
Mettre des mots sur ce que je perçois n’est jamais facile.
Je finis par dire : « Certaines trajectoires… se fragilisent. »
La projection change aussitôt.
Les Idires affichent maintenant les résultats de notre expérience avec la sphère métallique.
La ligne temporelle de l’objet apparaît.
Puis sa déformation au moment de la superposition.
Je la reconnais immédiatement.
« Elle était sur le point de rompre, pensé-je.
— Oui, répond calmement l’Idire.
— Nous avons observé la même instabilité dans nos instruments. »
Les Damans deviennent encore plus attentifs. Leur présence mentale se resserre, comme s’ils percevaient une implication que nous n’avons pas encore formulée.
Une tension analytique.
L’Idire poursuit : « Mais nos capteurs ne peuvent mesurer que les effets physiques. »
Il me regarde.
« Toi, tu perçois la cohérence elle-même. »
Je reste silencieuse.
Parce que je comprends maintenant où ils veulent en venir.
Une nouvelle projection apparaît.
La machine expérimentale.
Puis un petit organisme umbryen dans une capsule de confinement.
Une créature simple de la biosphère d’Umbra Lux. Quelques cellules seulement. Une forme de vie presque primitive.
Je regarde sa trajectoire.
Elle est souple.
Vivante, adaptative.
« Nous voulons répéter l’expérience », explique l’Idire.
Je ne quitte pas la ligne des yeux.
« Avec lui ?
— Oui. »
Je sens les consciences des Damans se resserrer autour de nous.
« Mais cette fois, poursuit-il, nous voulons savoir exactement à quel moment la cohérence temporelle commence à se dégrader. »
Je comprends immédiatement.
Ils veulent que j’observe la trajectoire pendant la superposition.
Je transmets : « Vous voulez que je cartographie la rupture. »
Les Idires acquiescent.
La projection s’agrandit encore.
La trajectoire de la créature apparaît maintenant à côté de celle de la sphère métallique.
Deux lignes très différentes.
L’une rigide.
L’autre souple.
Le plus ancien Idire transmet doucement : « Si les organismes vivants peuvent adapter leur cohérence temporelle… »
Il laisse la phrase en suspens.
Je la termine moi-même.
« Ils pourraient survivre à une superposition plus large. »
Personne ne répond.
Mais je sens immédiatement que tous pensent la même chose.
Je regarde la machine dans la salle voisine.
Les anneaux gravitationnels sont toujours immobiles.
Silencieux. En attente.
Je regarde de nouveau la trajectoire de la petite créature umbryenne.
Et quelque chose m’inquiète soudain.
Une bifurcation apparaît brièvement dans sa ligne temporelle.
Une seconde possibilité.
Fugace, mais réelle.
Je plisse les yeux.
Les Idires attendent.
Je murmure finalement : « Si vous faites cette expérience… »
Je marque une pause.
« Nous devrons regarder très attentivement ce qui arrive à la trajectoire. »
Le plus ancien Idire incline lentement la tête.
« Pourquoi ? »
Je fixe la ligne lumineuse.
Et je réponds : « Parce qu’elle pourrait ne pas rester unique. »
Une divergence possible.
