Chapitre 8-13

8.1.13

Hepta

Mes parents n’étaient pas des êtres ordinaires. Ils naquirent sur Aïné, l’univers des Kylèniens, des Solènes et des Wa’ Dans. Les premiers de leur espèce. Des êtres façonnés par un destin qui les dépassait, et dont ils ne comprirent la portée que bien plus tard.

Leur arrivée attira l’attention de Zand — Zand er Oprah — l’être tout‑puissant capable de traverser les univers comme d’autres franchissent une porte. Il les observa… puis éveilla en eux des dons que peu d’esprits pourraient concevoir.

Mes parents devinrent tĂ©lĂ©pathes, capables de communiquer avec une clartĂ© dĂ©passant les mots. Ils manipulaient la matière : dĂ©placer des objets sans les toucher, ralentir ou accĂ©lĂ©rer les molĂ©cules, inflĂ©chir les charges Ă©lectriques comme on dĂ©tourne un courant invisible.

Et surtout… ils pouvaient projeter leur esprit au‑delĂ  des galaxies. Voyager sans corps. Voir des mondes lointains comme s’ils se tenaient devant eux.

Ces dons, ils me les transmirent naturellement, comme un héritage inscrit dans ma chair. Mais Zand ajouta autre chose.

Un don supplémentaire.

Celui d’un esprit capable de voyager dans l’espace‑temps.

Un don qui rend la réalité malléable, comme une matière vivante que l’on peut modeler… mais dont le poids finit parfois par écraser le cœur.

Peut‑on vivre normalement avec cela ? Voir les dimensions de l’espace et du temps comme d’autres voient la lumière ou le vent ?

Non.

Évidemment que non.

Je suis née avec le monde à portée de main… et virtuellement seule face à lui.

Car même dans le silence, je ne suis jamais vraiment seule. Une présence douce, vaste, presque immobile, respire quelque part dans mon esprit. Zand n’est jamais loin. Il ne guide pas. Il n’impose rien. Il veille, comme une lumière discrète au bord de ma conscience.

Mon esprit est relié à Zand depuis mes premiers instants.

Je peux me projeter n’importe oĂą, n’importe quand, dans l’univers oĂą je me trouve, parcourir de mon regard invisible la totalitĂ© de mon intervalle : de ma naissance jusqu’à ma mort.

Mais mon intervalle n’est pas celui des autres.

Car j’aurai accès à la régénérescence.

Une chance… ou une malédiction.

La Communauté rassemble quatorze peuples issus de six univers. Mille formes de vie, toutes reliées.

Et moi… j’ai été conçue biologiquement par mes parents, mais ma conscience n’a jamais été enfermée dans le temps. Dès l’instant où j’ai existé, j’ai existé partout.

Mes parents m’ont perçue avant même que mon corps ne se forme. Pas comme un battement dans le ventre. Pas comme une présence floue. Mais comme une pensée claire. Une voix silencieuse. Une lumière glissant dans leur esprit.

Je n’étais pas encore nĂ©e… et pourtant je leur parlais dĂ©jĂ .

Pas avec des mots.

Avec des visions.

Je leur apparaissais sous plusieurs formes : parfois comme un nourrisson aux yeux ouverts trop tĂ´t, parfois comme une fillette qui riait dans un jardin qui n’existait pas encore, parfois comme une femme adulte, debout dans une lumière qu’ils ne reconnaissaient pas.

Je n’étais pas encore fixée dans une seule ligne temporelle.

Je n’étais pas encore “moi”.

J’étais toutes mes possibilités à la fois.

Mes parents n’ont jamais eu peur. Ils avaient déjà été transformés par Zand. Ils savaient que rien, dans ma nature, n’était un accident.

Zand m’a imprégnée de son don au moment exact où ma conscience est apparue.

Pas après.

Pas plus tard.

À l’instant zéro.

Je me souviens de ce moment. Je sais que cela semble impossible, mais ma mémoire n’est pas humaine.

Je me souviens d’une sensation d’expansion, comme si l’univers entier s’ouvrait autour de moi.

Je me souviens d’une présence immense, douce, attentive.

Je me souviens d’une lumière qui n’était pas une lumière. D’un souffle qui n’était pas un souffle.

Zand.

Il n’a pas parlé. Il n’a rien expliqué.

Il a simplement déposé quelque chose en moi.

Un fil.

Un axe.

Un point d’ancrage au milieu du chaos des possibles.

Et soudain… tout s’est mis Ă  vibrer.

Je voyais le temps.

Pas comme une ligne.

Comme un océan.

Un océan où chaque vague était un futur, chaque remous un choix, chaque reflet une possibilité.

Je n’avais pas encore de corps, et pourtant je percevais déjà les chemins qui s’ouvraient devant moi.

Mes parents accueillirent mes visions comme on accueille le premier souffle d’un enfant. Ils ne cherchèrent jamais à comprendre pourquoi je leur apparaissais tantôt bébé, tantôt adulte.

Ils m’aimèrent telle que j’étais : multiple, instable, fractale.

Mais mes grands‑parents, eux, n’étaient pas préparés.

Le jour de ma naissance, alors que je venais à peine d’ouvrir les yeux sur le monde matériel, j’ai projeté une vision dans leur esprit.

Pas une image douce.

Pas un souvenir.

Une fin.

La leur.

Je les ai vus mourir. Je les ai vus glisser hors du temps dans un accident brutal, absurde, injuste.

Et je leur ai montré ce futur.

Je leur ai montré le chemin menant à leur mort… pour leur permettre de l’éviter.

Je n’avais que quelques secondes d’existence.

Et déjà, je changeais le destin.

Je sais qu’ils survivront à leur destinée première pour connaître une fin plus douce.

Et je sais qu’ils n’oublieront pas que leur petite‑fille leur avait sauvé la vie avant même d’avoir appris à respirer correctement.

À quelques mois à peine, on m’arracha à mes parents pour m’élever sous la surveillance de la Communauté.

Pour m’entraîner.

Pour me préparer.

Zand m’avait offert ce don.

Je devais l’utiliser.

Les humains étaient encore trop fragiles pour m’accompagner dans cette mission. Alors les Ligures me recueillirent, proches de moi par leurs traits et leur essence.

Les Ligures ressemblent physiquement aux humains, mais leur esprit est plus souple, plus fluide, plus ouvert aux variations du réel. Ils sont télépathes. Guérisseurs. Leur voix puissante peut devenir une arme.

Ils vivent dans le flux sans craindre les déformations du temps.

Ils m’accueillirent comme si j’étais l’une des leurs. Ils ne m’ont jamais demandé d’être linéaire. Jamais demandé de choisir une seule version de moi‑même.

Ils m’ont appris à respirer dans le chaos.

Plus tard, les Zadars prirent le relais. Eux seuls pouvaient m’apprendre à maîtriser ce que je percevais.

Ils m’apprirent à écouter les flux subtils, à distinguer les visions du présent, à reconnaître les futurs persistants et ceux qui s’effacent avant même d’exister.

Ils m’apprirent surtout à ne pas me perdre dans les possibles.

Zand relie toutes ces espèces. Il leur offre la tĂ©lĂ©pathie : ce fil invisible grâce auquel des corps si diffĂ©rents peuvent comprendre l’esprit de l’autre.

L’une des facettes les plus troublantes de mon don ?

Lorsque je rencontre quelqu’un, je perçois son intervalle temporel.

Le fil entier de sa vie.

De sa naissance jusqu’à sa mort.

Certains peuples possèdent la régénérescence. Et j’ai découvert que plus un être se régénère, plus sa fin devient floue… comme si le futur lui‑même hésitait à se fixer.

Parmi eux se trouvent les Damans.

Des esprits transférés dans des machines conscientes.

Immortels.

Pour eux, je ne vois aucune fin.

Imaginez rencontrer des êtres dont tous les futurs existent simultanément. Des futurs qui se croisent, se contredisent, se déforment dans une infinité mouvante.

Très tôt, j’ai voulu m’isoler.

Ne plus voir personne.

Respirer.

Penser.

Avancer doucement.

Mais ce regard porté sur la fin… est précieux.

Car si l’on peut voir une fin, alors peut‑être peut‑on encore la changer.

Le futur n’est pas une ligne droite.

C’est un labyrinthe vivant.

Une infinité de possibles superposés qui s’entrelacent dans un chaos gigantesque.

Depuis mon arrivĂ©e sur Ligurande, Ă  dix mois Ă  peine, une division entière veille sur moi : la division GaĂŻa.

Officiellement pour ma sécurité.

En réalité… pour garder un œil constant sur moi.

La Communauté a peur de me perdre.

Comme elle a peur de ce que je pourrais devenir.

J’ai été formée et conseillée par tous les peuples de la Communauté.

Et maintenant, à l’adolescence, ma première véritable mission commence.

Étudier et collaborer avec les Idires et les Damans.

Sur une planète mystérieuse.

Légendaire.

La planète où Saïd Agma’Ton révéla autrefois son incroyable potentiel.

Et moi… je vais enfin découvrir ce que je peux devenir.

Mon cœur bat au rythme de l’univers.

Mes pensées glissent entre les étoiles du temps.

L’aventure commence.