Chapitre 8-38

Chapitre 38 — La vision

Les Battements se sont encore amplifiés pendant la nuit.

Je ne les entends pas vraiment.

Mais mon corps les ressent.

Une oscillation lente, profonde, qui traverse la roche, les murs, l’air lui-même.

Une fréquence qui s’impose sans jamais forcer.

Comme si Umbra Lux respirait plus lentement… et plus fort.

Au matin, la lumière violette est plus diffuse que d’habitude.

Les nuages de brume au-dessus de la forêt semblent suspendus, presque immobiles, figés dans une fraction de temps qui hésite à reprendre.

Un instant étiré.

Même les sons paraissent décalés : un bruissement de feuilles arrive une seconde trop tard, comme si le monde hésitait à se synchroniser.

Nous prenons le petit-déjeuner sans parler beaucoup.

Mes amis sentent que quelque chose me travaille.

Ils n’insistent pas.

Sur Umbra Lux, le silence fait partie des conversations.

Un langage à part entière.

Je finis par me lever.

« Je vais descendre dans la forêt. »

Oliéna relève la tête.

« Seule ?

— Oui. »

Tévaïro me regarde quelques secondes, puis acquiesce.

« Fais attention aux ombres. »

Je souris légèrement.

« Elles ne m’ont jamais attaquée. »

Il hausse les épaules.

« On ne sait jamais. »

Je quitte la terrasse et m’engage sur le chemin qui serpente vers le vallon.

La roche est encore fraîche sous mes pieds.

Le sentier taillé dans le grès ondule entre les strates minérales, disparaît parfois sous les fougères phosphorescentes, puis réapparaît plus bas.

À chaque pas, l’air change.

Les parfums de la montagne s’estompent peu à peu pour laisser place à ceux de la forêt : humidité, résine, une odeur végétale plus profonde, presque minérale.

Les Battements sont plus sensibles ici.

Je les ressens dans mes tempes, comme un second rythme qui accompagne mon propre cœur.

Une cadence parallèle.

La lisière approche.

Les premiers troncs argentés émergent de la brume.

Certains dépassent les cent mètres.

Leurs surfaces lisses renvoient la lumière violette en reflets métalliques.

Je franchis la lisière… et aussitôt, le monde change.

Les sons deviennent feutrés.

La lumière se fragmente entre les feuilles translucides.

Elle descend en colonnes mouvantes, se brise sur les troncs cristallins, glisse le long des nervures végétales comme une rivière silencieuse.

Les ombres se multiplient.

Elles s’étirent, se croisent, se dédoublent.

Certaines restent figées alors que la lumière bouge.

Comme si plusieurs instants différents tentaient d’exister en même temps.

Une temporalité éclatée.

Je marche lentement.

Les fougères phosphorescentes dessinent des spirales vertes autour du chemin.

Certaines pulsent doucement, comme si elles répondaient au rythme des Battements.

Puis je sens la présence.

Les Umbryens.

Ils ne se cachent pas.

Ils sont simplement là, dispersés entre les arbres, immobiles comme des fragments de forêt qui auraient appris à respirer.

Une continuité du lieu.

Ils sont plusieurs à m’attendre.

Et aussitôt… je vois leurs intervalles.

Les lignes temporelles apparaissent dans mon esprit.

Naissance, vie, mort.

Des trajectoires complètes, nettes, amplifiées par la forêt.

Je respire profondément.

La forêt intensifie ma perception.

Les lignes se superposent autour de moi comme une constellation mouvante.

Puis l’un des Umbryens s’avance.

Plus grand que les autres.

Ses frondes lumineuses s’ouvrent légèrement, diffusant une lueur douce.

Je reconnais immédiatement sa présence.

La Voix d’Umbra Lux.

Sa pensée se déploie dans mon esprit comme une onde calme, mais immense, touchant chaque fibre du Réseau.

Une présence qui enveloppe sans envahir.

La forêt entière semble écouter.

« Hepta. »

Je m’incline légèrement.

« Je suis revenue. »

Sa présence mentale est paisible, mais profonde.

Elle porte une gravité que je n’avais pas entièrement perçue lors de notre première rencontre.

« Ta venue honore toujours Umbra Lux. »

Ses pensées circulent lentement, comme si elles prenaient soin de ne rien troubler autour d’elles.

« Les Battements approchent de leur cœur. »

Je sens les flux de la planète vibrer autour de nous.

« Nous le savons. »

Un silence mental s’installe.

Puis la Voix poursuit :

« Ta présence est vitale pour ce monde. »

Je fronce légèrement les sourcils.

« Les Idires disent la même chose. »

Une émotion difficile à décrire traverse l’esprit collectif des Umbryens.

« Ils perçoivent une partie du chemin. Mais ils n’en voient pas toute la longueur. »

La forêt semble respirer plus profondément.

« Les jours qui viennent seront décisifs. »

Je repense aux paroles de notre première rencontre.

« Les jours funestes. »

La Voix reste silencieuse un instant.

« Non. Les Jours creux. »

Je relève la tête.

« Mais… les jours funestes, le sanctuaire profané ? »

La clairière paraît soudain plus sombre.

« Profané par qui ? »

Un frisson traverse ma perception.

La réponse tarde.

Puis la Voix reprend, plus lentement :

« Cela n’est pas encore écrit. »

Je sens alors une inquiétude nouvelle.

« Vous avez vu quelque chose ?

— Nous percevons des courants du futur. Des lignes qui convergent vers une rupture. »

Je regarde autour de moi.

Les Umbryens restent immobiles, mais leurs frondes vibrent doucement.

« Et moi ? Quel rapport avec moi ? »

La Voix se tourne vers moi.

« Tu peux dévier ces lignes. Parce que tu vois le temps. »

Je regarde à nouveau les trajectoires temporelles autour des Umbryens.

Tout semble normal.

Je vérifie encore.

Aucune rupture, aucune anomalie.

« Je ne vois rien. »

La Voix ne conteste pas.

« Cela viendra. Lorsque les Jours Creux arriveront… regarde encore. Les lignes du temps seront plus visibles. »

Je hoche lentement la tête.

Mais une question reste suspendue dans mon esprit.

Si un futur funeste menace Umbra Lux… pourquoi aucune trajectoire ne le révèle ?

Je quitte la clairière peu après.

Les Umbryens restent immobiles derrière moi, silencieux comme les arbres.

Lorsque je rejoins la lisière de la forêt, les Battements me paraissent plus forts encore.

La planète entre lentement dans la phase la plus instable du cycle.

Je remonte le chemin vers la terrasse.

Et une pensée ne cesse de tourner dans mon esprit.

Si le futur existe déjà dans les trajectoires temporelles… alors pourquoi celui qu’annonce la Voix d’Umbra Lux… reste-t-il invisible ?

Une absence qui ne devrait pas exister.