Chapitre 39 — Les Jours Creux
Les Battements ont changé de nature.
Les jours précédents, ils ressemblaient à une vibration lente, presque régulière, comme le souffle profond d’Umbra Lux.
Aujourd’hui, ce n’est plus une respiration.
C’est une oscillation.
Je le sens dès mon réveil.
Le temps ne coule plus de manière uniforme. Il se contracte, puis se relâche. Les secondes paraissent parfois plus longues… parfois plus courtes.
Une irrégularité assumée.
Même les sons semblent hésiter : un bruissement de feuilles arrive trop tôt, un craquement de roche trop tard. Comme si le temps n’arrivait plus à choisir son rythme.
La lumière violette du ciel met un instant de trop à atteindre la terrasse.
Ou peut-être est-ce mon esprit qui l’attend trop tôt.
Je reste immobile devant la baie ouverte.
La mer de brume au-dessus de la forêt s’étire lentement entre les troncs géants. Mais certains fragments glissent plus vite que les autres, comme s’ils obéissaient à des instants différents.
Des couches temporelles qui se superposent.
Les Battements approchent de leur point critique.
Les Jours Creux commencent.
*
Le vaisseau opirien m’attend, silencieux, presque immobile dans la lumière déformée.
Je monte. La coque sombre se referme.
Quelques minutes plus tard, nous descendons vers les laboratoires.
Le chemin serpentant dans la roche est étrangement calme.
Même les plantes luminescentes qui bordent la paroi pulsent avec une irrégularité nouvelle, comme si elles tentaient de suivre un rythme qui leur échappe.
Un effort d’adaptation visible.
Parfois, une pulsation se répète deux fois, comme si le temps lui-même hésitait à se maintenir.
Lorsque j’entre dans les galeries souterraines, la vibration devient plus perceptible.
Les Plateaux Miroirs amplifient ces champs comme une gigantesque antenne gravitationnelle.
Les Idires les ont choisis pour cette raison : ici, les champs se répercutent avec une précision presque parfaite.
Un lieu conçu pour la résonance.
Je retrouve les sept Idires dans la salle centrale.
Ils sont déjà réunis autour de la table circulaire.
Leurs silhouettes massives sont immobiles, mais quelque chose dans leur posture est plus tendu que d’habitude.
Une retenue maîtrisée.
Leurs yeux orangés captent les reflets des hologrammes qui flottent dans l’air.
Le plus ancien incline légèrement la tête.
« Les Jours Creux ont commencé. »
Sa pensée est calme, mais l’intensité dans la pièce est palpable.
Autour de nous, les projections montrent l’évolution des champs gravitationnels qui traversent Umbra Lux.
Des vagues d’énergie se déplacent lentement à travers la planète, comme des marées invisibles.
« La résonance avec le pulsar double est maintenant maximale », explique un autre Idire.
Les courbes se déforment légèrement.
« L’espace-temps local entre dans une phase de compression et de dilatation alternée. »
La présence des Damans est diffuse, mais plus dense que d’habitude.
Leur conscience collective observe chaque fluctuation, chaque dérive.
Une vigilance sans tension.
Leurs pensées se resserrent autour des projections, comme si elles rentaient de retenir les lignes du temps.
« Les anomalies visuelles vont s’intensifier », poursuit l’Idire.
Il active une projection des Plateaux Miroirs.
Dans la surface cristalline, un relief montagneux apparaît deux fois.
La première image correspond au présent.
La seconde… apparaît légèrement en avance.
« Les reflets anticipés. »
Un autre exemple apparaît : cette fois, l’image est en retard.
« Les reflets retardés. »
Je regarde les projections sans parler.
« Le temps local se fragmente en micro-séquences légèrement désynchronisées. »
Ils expliquent avec calme.
Pour eux, tout cela est attendu.
Mais pour moi…
Quelque chose continue de dériver.
Le grain de sable est toujours là.
Je le sens dans le Réseau Luminaire : une perturbation, persistante.
Comme une note qui refuse de s’accorder.
Un défaut minime, mais constant.
*
Quelques heures plus tard, nous nous rendons cette fois dans la salle protégée où se trouve la machine.
Cette fois, ce n’est plus une projection : je vais la voir.
L’accès se fait par un corridor scellé par plusieurs champs énergétiques.
Lorsque la dernière porte s’ouvre, une salle immense apparaît.
La machine occupe presque tout l’espace.
Elle est encore plus impressionnante que dans l’hologramme.
Trois anneaux gravitationnels de plusieurs dizaines de mètres de diamètre entourent un noyau cristallin suspendu dans le vide.
À l’intérieur, plusieurs icosaèdres s’emboîtent les uns dans les autres.
Chaque structure tourne lentement selon un axe différent.
Des lignes d’énergie circulent entre leurs sommets, formant un réseau géométrique d’une précision irréelle.
Une mécanique sans faille apparente.
« Les icosaèdres maintiennent la cohérence temporelle du système, explique un Idire. Chaque sommet agit comme un point d’ancrage dans la trame de l’espace-temps. »
Je m’approche.
Les champs lumineux ressemblent à des rivières silencieuses.
« Pendant les Jours Creux, poursuit-il, les dilatations temporelles deviennent prévisibles. »
Il affiche une série de calculs.
« La machine anticipe ces fluctuations. Elle adapte son champ gravitationnel en conséquence. »
Un autre Idire ajoute :
« Théoriquement, cela permettrait de synchroniser deux régions éloignées de l’espace-temps. »
Je regarde les anneaux immenses.
« Théoriquement. »
Le mot reste suspendu.
Le plus ancien ne conteste pas.
« Oui. »
Il se tourne vers moi.
« C’est là que tu interviens. »
Je sais déjà ce qu’il veut dire.
« Vous voulez que j’observe la trajectoire temporelle de l’objet pendant la tentative de superposition.
— Exactement. »
Je regarde la machine.
« Et si la trajectoire se brise ? »
Le silence dure quelques secondes.
« Alors l’objet cessera d’exister. »
*
Nous restons longtemps à analyser les paramètres.
Les Battements continuent d’augmenter.
La machine accumule de l’énergie.
Mais une partie de mon esprit reste ailleurs.
Dans la forêt.
Dans les paroles de la Voix d’Umbra Lux.
Dans ce futur invisible que je n’arrive pas à voir.
Lorsque je quitte les laboratoires, la lumière extérieure a encore changé.
Le ciel violet est plus sombre.
Les ombres s’allongent dans des directions incohérentes.
Les Battements atteignent maintenant une intensité presque palpable.
Les Jours Creux sont pleinement installés.
Et le malaise qui me poursuit depuis plusieurs jours ne disparaît pas.
Au contraire.
Il devient plus précis.
Comme si quelque chose… ou quelqu’un… approchait lentement du Réseau Luminaire d’Umbra Lux.
Une présence encore indistincte.
